‹ La Cité MénardChapitre 35 sur 36 · Chapitre 35

Chapitre 35

Le lit du petit malade avait été tiré près de la fenêtre pour plus de clarté ; les rideaux relevés, la table couverte d’un linge blanc, la boîte d’instruments, la cuvette pleine d’eau tiède, tout cet attirail de l’opération imminente mettait la mort dans l’âme de madame Gardin. Elle aimait son Pierrot de toutes ses forces, peut-être autant que sa propre fille. Était-ce au souvenir de l’enfant mort qu’il avait remplacé, était-ce tout simplement pour les soins et les peines qu’il lui avait coûté, elle ne s’en inquiétait guère : elle l’aimait, voilà tout, et elle eût consenti à tous les supplices pour être assurée qu’il vivrait.

Le docteur vint, avec un aide ; il était sérieux, mais sans tristesse : ce n’était pas la première fois qu’il regardait la mort en face, et elle ne lui paraissait pas plus effrayante ce jour-là que les autres. Avec son calme ordinaire, il accomplit sa terrible besogne et, le tube étant placé, il regarda l’enfant. La respiration ne s’établissait pas suffisamment, la mort était imminente… le docteur pâlit un peu, sembla se recueillir en lui-même, puis, se penchant sur le petit garçon, il souffla vigoureusement dans le tuyau.

L’aide avait réprimé un léger cri. Madame Gardin, blême et muette, ne quittait pas l’enfant des yeux. – Régnier souffla une seconde fois, plus fort, plus longtemps, touchant le tuyau des lèvres, afin que l’air pénétrât tout entier dans les poumons. La face congestionnée du petit se détendit faiblement ; il respira de lui-même et remua presque imperceptiblement.

— Je crois que nous le tirerons d’affaire, dit simplement le docteur. Il ne faut pas toucher à ce que je viens de lui mettre : la gorge a l’air en assez bon état ; – je reviendrai ce soir.

Il termina l’opération comme à l’ordinaire, se lava les mains et redescendit vers sa maison, avec son aide, qui portait la boîte ; mais, avant de rentrer, il voulut faire un tour de promenade pour chasser les miasmes qu’il pouvait avoir emportés dans ses vêtements.

Au bout d’un quart d’heure de marche, il éprouva une sensation étrange à la gorge, sensation qui, au lieu de diminuer, s’accroissait avec une rapidité surprenante.

Il s’arrêta et regarda le jeune homme qui l’accompagnait :

— J’ai mal à la gorge, dit-il.

Sa voix était toute changée ; l’interne le regarda avec attention, leurs yeux se comprirent, et Régnier dit : – Rentrons.

Dans l’antichambre, ils trouvèrent les enfants qui revenaient d’une courte promenade ; un rayon de soleil avait fondu la neige de la veille et tout paraissait lumineux et gai. Ils se précipitèrent sur leur père qui les adorait et qui les comblait de caresses, – mais il les écarta du geste sans les toucher.

— Tout à l’heure, dit-il, et il passa dans son cabinet.

L’interne le suivait, inquiet de ce qu’il n’osait deviner ; Régnier lui fit signe de prendre un traité spécial sur une planche de la bibliothèque, s’assit, lut attentivement quelques lignes à un endroit que le matin même il avait marqué d’un signet et dit d’une voix tranquille :

— Je suis perdu.

Madame Régnier vint frapper à la porte du cabinet. Son mari fit un signe ; l’interne pâle, effaré, lui dit à travers la porte que le docteur était en consultation ; habituée à respecter le devoir professionnel, elle se retira, et le bruit de sa robe sur le tapis s’éloigna dans la direction de sa chambre.

Les deux hommes se regardèrent ; l’interne tremblait : le docteur était calme. Il écrivit deux courts billets et les remit à son aide :

— Ceci chez le médecin, dit-il, et l’autre chez mon notaire.

Quand le spécialiste arriva, le mal avait fait des progrès si rapides que les heures étaient comptées ; le notaire rédigea en quelques instants un testament clair et simple.

Il ne voulait pas croire à la destruction prochaine de cette intelligence ferme, de ce cœur brave et généreux ; Régnier semblait à peine malade, et pourtant les sommités de Paris, appelées à la hâte en consultation, ne purent que s’étonner de la résistance que sa robuste charpente apportait à la mort.

Il se refusa la suprême douceur de voir sa femme et ses enfants, sa femme qu’il aimait, pour laquelle il était un dieu ; il craignait que par la porte ouverte la contagion n’atteignît ces êtres si chers. Le lendemain soir, il mourut en pleine connaissance. Un de ses derniers gestes fut pour demander des nouvelles de l’enfant opéré, et il eut la joie d’apprendre qu’il l’avait sauvé.

Il léguait à ses enfants peu de fortune, mais un exemple qui vaut les plus riches héritages, et si quelqu’un trouve ceci romanesque, qu’il s’informe auprès des pauvres de Montmartre, qui ne l’ont encore ni remplacé ni oublié.

Trois mille personnes suivirent le cercueil quand il se mit en marche pour sa dernière demeure, et ceux qui ne pleuraient pas se contenaient par respect humain. Henri marchait derrière le cortège, pensant aux dernières paroles qu’il avait entendu sortir de cette bouche brave et loyale ; elles lui semblaient une sorte de prophétie, un ordre émané du destin ; il rapporta de ce pèlerinage le désir ardent d’être un honnête homme comme il l’avait promis au docteur, dans toute l’acception du mot.

Il arrive plus souvent qu’on ne pense qu’une parole emprunte ainsi aux circonstances qui l’accompagnent une gravité presque fatidique et qu’elle exerce une influence éternelle sur celui qui l’a reçue dans son cœur.

En revenant du cimetière, Leclerc rencontra Cécile qui sortait, tenant Noémi par la main ; elle avait demandé deux jours de congé pour s’occuper de la petite fille, qui ne dormait guère et ne mangeait plus depuis la maladie de son filleul. En deux mots, il lui raconta son dernier entretien avec le docteur, et quand ils furent seuls :

— Puisqu’il en est ainsi, lui dit-elle, pourquoi n’épousez-vous pas Louise ?

— Tout de suite ? demanda le jeune homme en hésitant.

— Certainement.

— Et mon oncle !

— Il ne le saura que si vous lui en parlez, du moins il feindra de l’ignorer, et puis qu’importe ? n’avez-vous pas une situation indépendante ? Croyez-vous que, pour flatter l’égoïsme de ce vieillard, vous deviez courir le risque de laisser votre enfant sans nom ! le docteur n’aurait pas hésité, lui.

Henri serra la main de Cécile et gravit son escalier. En entrant, il trouva Louise agenouillée auprès de Geneviève, assise dans une petite chaise et jouant avec elle. Le tableau était si joli, si plein de grâce touchante, que le père enchanté s’arrêta sur le seuil pour le regarder à loisir.

Louise se releva sur un genou et tourna la tête vers lui en souriant ; mais les yeux du jeune homme étaient enfin dessillés, il vit dans ce sourire toutes les tristesses contenues, toutes les craintes de la mère, toutes les larmes de l’amante résignée, et il comprit l’étendue de sa faute.

— Louise, dit-il en s’avançant vers elle et en s’agenouillant de l’autre côté de l’enfant, j’ai été très coupable envers toi et envers notre fille ; veux-tu m’épouser ?

La jeune femme le regardait, n’osant l’en croire ; il continua :

— Le docteur et Cécile m’ont fait comprendre ma faute ; pardonne-moi pour l’amour de tous deux !

Elle n’avait rien à pardonner, la pauvre femme, du moins elle avait tout oublié, et c’est elle qui le remercia d’un bienfait qui n’était que justice.

q

Page 1