‹ La Coco à MontmartreChapitre 1 sur 8 · 01

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Et, quand les garçons de l’hôtel des ventes eurent enlevé la dernière chaise, quand Henry se vit seul dans l’appartement vide, il pleura…

Debout, appuyé contre le mur il demeurait découragé… Seul, tout seul, sans parents, sans amis, sans femme, sans argent… Il ne pensait même plus. Accablé, soupirant, hébété, le regard perdu, il restait immobile, abruti. Cette fois, c’était fini.

Il s’était cramponné jusqu’au dernier moment, attendant une solution miraculeuse, la découverte d’un trésor, la rencontre d’un portefeuille bourré de billets de banque, l’héritage d’un cousin inconnu, il avait voulu se persuader qu’il rêvait, que nul créancier ne le poursuivait, ne menaçait son mobilier, que nul huissier ne l’inventoriait, il avait usé vis-à-vis de lui-même de ruses enfantines.

Maintenant, la réalité s’étalait indéniable, inéluctable, l’assommant, le séparant de ses bibelots sur lesquels son œil s’était reposé familièrement, des tableaux et gravures tant convoités, tant aimés, des livres témoins de ses joies et de ses douleurs, compagnons de ses espoirs et de ses soucis.

Il succombait… Et il se demandait pourquoi la fatalité s’acharnait ainsi sur lui, de quels crimes elle le punissait. Il s’interrogeait, et il ne se jugeait point coupable. Amour, faiblesse : voilà sa faute. Une fille qu’il voulait pour lui seul, en laquelle il cherchait un cœur alors qu’elle ne pensait qu’à l’argent : l’éternelle histoire ! Et l’éternel cycle : amour, passion, jalousie, haine, la ruine, les emprunts, les traites pas payées, les huissiers, la saisie !

Aujourd’hui, plus d’amour, plus de haine ; rien que le dégoût d’un passé de pleurs, d’injures, de mensonges, de saletés, d’humiliations, et l’effroi de ces longs mois de folie au cours desquels la raison sombrait, où il se plaisait à mépriser le monde et ses conventions, à s’enorgueillir presque de perdre vie et fortune, à éloigner chacun, à se précipiter dans l’abîme, à hâter sa fin. Quand le joueur se sent en déveine il jette au hasard son reste pour aller plus vite : il souffre moins à savoir tout perdu qu’à espérer.

… Vraiment, à cette heure, Henry ignorait ce qu’il ferait, ce qu’il deviendrait. Seul, sans personne, sans rien… Pour l’instant il ne souffrait plus, car il ne pensait même pas, immobile, appuyé contre le mur…

La nuit qui venait, obscurcissant l’appartement, le tira de sa torpeur. Il lui fallait bien sortir ! ne fût-ce que pour s’assurer un gîte. Il poussa un soupir, et saluant d’un regard circulaire les pièces vides et sombres, s’en alla.

Dans la rue, il tourna machinalement à droite.

Àcette heure, à Montmartre, les femmes commençaient à se montrer, coiffées de chapeaux bizarres, habillées de costumes excentriques, les yeux cernés de bleu, les lèvres rougies, les joues fardées — sous les armes. Les souteneurs, les gigolos, les vieux marcheurs, les clients sérieux, les amateurs de belote et de manille, les désœuvrés s’enfournaient dans les cafés. De la place Clichy à la place Pigalle, en passant par la place Blanche, les brasseries s’illuminaient, s’animaient, la fumée des cigarettes tourbillonnait, le marché s’ouvrait — sans façon, à la bonne franquette, les proxénètes s’entremettaient, les filles se proposaient, débattant les prix, déjà des couples se dirigeaient vers l’hôtel le plus proche.

À Montmartre on vend n’importe quoi, des bijoux volés, des femmes, de la cocaïne (il y a même des chansonniers qui essayent de vendre de l’esprit, et des peintres des tableaux), La criée de l’amour !

Montmartre s’éveillait, Montmartre, ville à rebours, dormant le jour, vivant la nuit, se levant au crépuscule, se couchant à l’aube, ville où les instincts se donnent libre cours, ville à part, sans préjugés, de mœurs très spéciales. Si le quartier Saint-Sulpice symbolise la bondieuserie, l’École militaire le militarisme, Auteuil la bourgeoisie étroite, la rue de Grenelle la noblesse collet-monté, Belleville le peuple, les Champs-Élysées les parvenus, Montmartre symbolise la prostitution et son cortège d’entôlage et de mensonge.

Henry ne songeait guère à tout cela ! il avait seulement décidé d’habiter Montmartre par une sorte de dilettantisme qui le poussait à s’enliser davantage. La bourgeoisie ne voulait plus de lui, il la narguerait en se plongeant dans ce qu’elle haïssait. Un peu plus loin, un peu moins… maintenant, qu’importait ! et il éprouvait un amer plaisir à s’embourber plus profondément. Le même dilettantisme fixa son choix ; il avait descendu la rue Pigalle, au hasard ; un hôtel, d’apparence assez louche avec sa lanterne raccrocheuse, attira son attention, il poussa la porte, pénétra dans un modeste bureau, demanda le prix d’une chambre au mois.

— Quatre-vingts francs, une belle chambre, bonimenta le patron, claire, luxueusement meublée.

— Bon, bon. Voici le premier mois. J’y viendrai coucher ce soir. Je vais dîner. À tout à l’heure.

Cet hôtel ! les hôtels de Montmartre ! Henry était servi ! La chambre « luxueusement meublée » offrait un aspect navrant : un lit et une armoire à glace vaguement Henri II ; au mur, un chromo vernissé exhibant de jeunes mariés s’embrassant en roulant des yeux de carpe frite, et une gravure « L’apothéose de Gambetta » ; sur la cheminée, une pendule arrêtée avec des amours de zinc doré, flanquée de deux vases d’où jaillissaient des lis de métal ; des tapis usés, couverts de taches inquiétantes ; un paravent troué ; un parasol japonais pendant du plafond, retourné ; une toilette au marbre mal essuyé ; un couvre-pied d’un satin jadis vieux-rose ; un fauteuil défoncé ; une petite table de bois blanc.

Que de couples avaient dû échouer-là ! que de misères ! que de mystères ! que de filles ! que de souteneurs ! que d’escrocs ! les dessous, la lie de Paris… Le décor d’une foule de gens, voyageurs, amoureux, bandits, qui s’y succèdent sans laisser rien d’eux, rien qu’une odeur multiple, relent tiède de tabac et de fards. Sûrement décor de souffrance, de désespérance. Au reste, le plus bel appartement du plus somptueux hôtel est encore louche : il encadre la vie errante d’un souverain noceur, d’une aventurière de transatlantique ou d’express-orient. Un monde interlope filant avec les pendules et les serviettes, gravant des prénoms sur les glaces.

Henry passa une nuit horrible : à travers le matelas trop mince, les ressorts inégaux du sommier pénétraient sa chair. Puis un moment il crut aux punaises. Mais surtout des allées et venues dans l’escalier, des pas au-dessus de lui, des portes fermées ou ouvertes le tinrent éveillé. Ensuite, dans la chambre voisine, une dispute, des cris, des injures : « Non ! mais, tu ne m’as pas regardé ! dix francs ! tu te fiches de moi ! d’abord, tu avais dit que tu me donnerais un louis ! Je saurai bien te retrouver au café où tu vas, devant tout le monde je dirai que tu es un chameau ! tu me le payeras ! si tu crois qu’on me pose des lapins comme ça ! » Après une odeur d’éther envahit sa chambre : quelque détraqué ou détraquée cherchait l’oubli… Henry, d’abord écœuré, entêté, trouva, bientôt, un charme à ce parfum, il ouvrit grand les narines, aspira à pleins poumons : ses idées changeaient, les papillons noirs s’envolaient, il jugeait l’avenir moins sombre, moins rebelle ; une voie très douce s’ouvrait devant lui… Insensiblement, il s’endormit.

Mais, le réveil cruel ! Un vague relent d’éther, fadasse. Et au jour cru toute l’horreur de cette chambre apparut à Henry : le papier des murs déchiqueté par endroits, le couvre-pied taché. De nouveau il sombra dans un profond découragement. Qu’allait-il faire aujourd’hui ? où irait-il ? il ne connaissait plus personne : il n’avait plus d’argent ! Ah ! si la mort avait pu le surprendre, là, dans ce lit, et que tout fût fini, bien fini ! Le suicide ? il n’en avait plus la force…

… Cet hôtel… Des femmes qui recevaient nues, absolument nues, le facteur ou le livreur du magasin de nouveautés, qui tutoyaient le garçon ; des nègres répétant des numéros de music-hall ; des petits jeunes gens poudrerizés ; des acrobates ; un singe savant et son barnum (Henry avait été assez effrayé en sentant, un soir, dans l’escalier, quelque chose de velu qui lui prenait la main) : des boxeurs, des bookmakers drainant les paris et vendant des tuyaux ; des ménages d’hommes ; des ménages de femmes. Et les danseuses anglaises, logeant cinq ou six dans une chambre, couchant pêle-mêle dans le même lit, lessivant dans la cuvette, mettant les loques à sécher aux fenêtres, grandes araignées aux pattes dégingandées fantastique contraste d’innocence et d’impudeur, visages de vierges de Primitifs sur des corps de filles en carte, des cheveux embroussaillés, des bas troués, des chansons ordurières dans des bouches d’enfant, spécialités pour palefreniers ou boxeurs.

Les hôtels de Montmartre présentent une particularité bien commode : si vous y pénétrez pour présenter vos hommages à une dame de votre connaissance, vous pouvez vous tromper de numéro, ça ne fait rien : à tous les étages, à toutes les portes vous serez cordialement reçu.

Un hôtel de Montmartre : Saint-Lazare et la Santé réunis.

… Henry était un sentimental. La bagatelle physique ne le tentait guère ; il fallait, pour qu’il s’y décidât, qu’il connût la dame, qu’il eût causé quelques heures avec elle, entendu les mensonges de rigueur sur ses origines, sa jeunesse, sa famille (Le père, officier de marine, mort dans un naufrage ; elle, élevée à la Légion d’honneur ; elle ne fait pas la noce depuis longtemps, ça la dégoûte, mais elle a un enfant qui est toute sa vie ; avant elle travaillait, son patron Fa remerciée parce qu’elle ne voulait pas coucher avec lui). Henry aurait désiré, encore, enguirlander ça de poésie, de violettes, de petits oiseaux, il aurait désiré, surtout, ne pas faire ça comme tout le monde ! plus proprement, sans besoin d’eau ni de cabinet de toilette, naturellement, sans efforts, ainsi que coq et poule, gentiment.

Lui-même se montait le coup, se forgeait un roman, inventait une idylle. Et le plus drôle c’est qu’au bout de très peu de temps il finissait par croire à la pureté, à l’honnêteté d’une femme raccrochée dans un café et qui ne souhaitait qu’une chose : hâter l’opération pour toucher l’argent ! Presque aussitôt, il en devenait jaloux, et prétendait être le seul ! Il la traitait en femme du monde, en jeune fille, il ne voulait pas qu’on dit des crudités devant elle, qu’elle fréquentât ses anciennes camarades, qu’elle remît les pieds dans les établissements où il l’avait connue, il s’autosuggestionnait au point de la plaindre pour ses fautes passées (combien nombreuses !) et à voir en elle une victime de la misère et des conventions sociales !

Et, la respectant de plus en plus, il osait de moins en moins la toucher, il lui prenait délicatement le bout des doigts, et s’arrêtait à cette grande privauté, craignant d’avoir été trop loin. Et il affirmait à la jeune personne qu’elle n’était pas comme les autres ; à quoi elle répondait : « Je leur suis tellement supérieure ! » Ce que la dame devait se tordre ! et quand elle racontait cela, le soir, à son souteneur ! qu’ils devaient le traiter de poire et de ballot !

Mais, Henry conservait son empreinte bourgeoise, ses illusions. Chaque matin, vers quatre ou cinq heures, il entendait, de son lit, le chant du coucou. Cou-cou ! cou-cou ! cou-cou ! Quelque coucou, pensait-il, qui chante dans un arbre du jardinet voisin — note poétique, charmante dans ce coin pourri de la grande ville, évoquant la campagne, l’angélus, la rosée…

Or, ce chant de coucou c’était l’appel d’un souteneur demandant à sa marmite s’il pouvait monter, si le client avait déguerpi !

… Quand, par hasard, Henry emmenait dans sa chambre une femme, elle n’y était pas depuis deux minutes qu’il aurait préféré la renvoyer. Elle ne savait pas se déshabiller. Elle sortait des phrases bêtes : » Ne me regarde pas comme ça ! Comment me trouves-tu ? » Et lorsqu’elle demandait à être payée d’avance ! Et ensuite… les mois de plus en plus bêtes…

« … Maman… Mon grand… Mon gosse… Oh !… C’est affolant… » Il avait envie de la jeter par la fenêtre, elle et ses vêtements. Il ne savait plus quoi en faire. Et après… Oh ! après ! la toilette… la fille ne pensant qu’à rejoindre le plus tôt possible son souteneur ou trouver un autre client… lui énervé de voir ses bibelots dérangés, ses meubles de travers, ses papiers bousculés. Et, elle enfin partie après avoir quémandé un petit supplément pour la voiture, il ouvrait grand la fenêtre afin de chasser l’odeur de poudre de riz et de femme, jurant de ne jamais recommencer, et regrettant sincèrement son argent. Et il lui fallait, encore, retaper le lit, enlever un cheveu traînant sur l’oreiller, chercher son peigne, s’assurer qu’il ne lui manquait pas une épingle de cravate, qu’il n’avait pas été entôlé…

… À Montmartre, les femmes mangent les jours qu’elles ont de l’argent.

Franchement, elles méritent les noms qu’on tire de la ménagerie : grenouilles, grues, morues, punaises, poules, vaches. Elles n’ont pas de cervelle. Vivre au jour le jour ! une thune chasse l’autre. Elles ne prennent rien au sérieux, même pas la faim, et, s’il ne leur reste que cinq francs, elles achètent un paquet de cigarettes de trois francs, et elles prennent un taxi pour traverser la place.

Liberté ! liberté ! elles ne connaissent que ce mot. Liberté ! pas de mariage, pas de collage ! Et le souteneur ?

Le souteneur ! le roi de Montmartre ! Les filles ont des souteneurs parce que, étant payées, elles veulent payer à leur tour ; parce que, étant achetées, elles veulent acheter ; parce qu’elles ne peuvent pas plus aimer ou respecter le monsieur auquel elles vendent leurs charmes que l’ouvrier ne peut aimer ou respecter le patron auquel il vend ses bras. Qui donne de l’argent est méprisé : s’il en donne c’est qu’il ne peut faire autrement. Et, de même que l’homme aime la femme d’autant plus qu’il lui a donné plus d’argent, la femme aime son souteneur d’autant plus qu’elle lui a donné plus d’argent et s’est plus privée. Avec un souteneur la fille croit se réhabiliter. L’amour du souteneur lui apparaît comme quelque idylle pure et blanche. C’est sur lui qu’elle épanche son trop-plein d’affection, c’est de lui qu’elle se plaît à être jalouse, c’est à sa pensée qu’elle pleure à la façon de ceux qu’elle fait pleurer.

L’une disait : « Je m’en veux, tout à l’heure, avec un passage (un client) j’ai éprouvé du bonheur, j’ai donc trompé mon ami (mon souteneur) ! ». Parce qu’elle se prive pour lui elle se considère comme une héroïne. Elle se monte le coup à elle toute seule, elle se persuade que « son homme » est plus beau que tout. Elle l’aime, surtout, parce qu’il n’est pas jaloux ! Car la jalousie représente pour la femme le plus grave défaut. Or, le souteneur n’est pas jaloux ; au contraire ! il ne reproche à la femme qu’une chose : ne pas avoir assez d’amants !

… Dans l’hôtel d’Henry :

Une petite chambre avec une odeur de savon bon marché. Des allumettes sur la descente de lit tachée ; pêle-mêle, sur la table, des boulettes de coton, une bougie entamée, des flacons, des bouchons, des cigarettes, des journaux dépliés, des photos jaunies, des lettres au coin brûlé par le fer à friser, des livres à treize sous, des chapeaux, un soulier, des épluchures de bananes, des cartes postales, des robes, des chemisettes en tas, la cuvette pas vidée, un sac de bonbons, des bas déchirés, du linge sale. Le lit défait, les draps rejetés, avec des miettes de pain, des épingles à cheveux. Un seau de zinc puant.

Clara entre précipitamment, referme la porte d’un coup de pied, arrache ses vêtements. Ça presse ! Sa courte chemise enrubannée, tachée du sang des piqûres, ses cuisses, bleuies de piqûres. Le papier ouvert nerveusement, les cinquante centigrammes de morphine versés dans le flacon à moitié rempli d’eau quelconque. La seringue de verre aspire la solution.

Clara s’assied sur le bord du lit. Soupir de soulagement : enfin elle va se piquer ! Et pan ! elle enfonce verticalement l’aiguille — au risque de crever une veine. L’aiguille demeure fichée. La seringue dans l’aiguille, Clara appuye. Et elle recommence l’opération deux fois, trois fois, il faut que toute la solution y passe !

Ça y est… Alors, la fille s’étend sur le lit, sans se soucier du sang qui coule de la piqûre.

Ça y est… Non, pas encore. Ça y est pour la M (la morphine, jargon d’initiés), reste la C (la cocaïne, la coco). C’est la cocaïne qui donnera les visions, qui fera « visionner » ! Clara en met une pincée dans le creux de sa main et la prise.

Maintenant, c’est complet.

Somnolence, torpeur, oubli, vague, rêve, engourdissement, néant, chute dans le vide…

— Attends ! un voilà un ! un gros ! Oh ! le gros ! attends, je vais le tuer !

Clara voit des poux partout. Elle s’assied sur le lit, elle relève sa chemise : elle cherche des poux. Elle les écrase entre les ongles des pouces et des index.

— Attends ! encore un ! Oh ! le gros !

Avec un peigne elle gratte son ventre, à la recherche des poux. Et toujours le petit coup d’ongle pour les exterminer. Elle ruisselle de sueur, cette chasse la fatigue, l’énerve, la brise. Elle veut s’arrêter.

— Encore un ! le dernier ! Oh ! le gros !

Et elle continue : elle en voit d’autres, et d’autres.

Mais, elle tourne la tête, les yeux hagards, hallucinés : elle entend du bruit, des pas. Non. Si, si, on a frappé à la porte.

— Clara, ouvre-moi !

Une cliente ! Clara vend des drogues, rentrant ainsi dans ses frais, et prélevant même un bénéfice. C’est que, chaque jour, elle donne trois francs au médecin pour obtenir l’ordonnance grâce à quoi le pharmacien lui vendra dix francs le gramme de morphine, lequel vaut dix sous. Et ce médecin et ce pharmacien font ainsi fortune !

Et la femme meurt de faim : d’abord, la morphine ! le pain après. D’ailleurs, le pharmacien est en règle puisque le médecin le couvre et que lui-même n’accuse pas sur ses livres le véritable prix de vente. En règle, aussi, le médecin qui ne délivre les ordonnances qu’en vue de démorphinomanisation.

Ce pharmacien… À Montmartre. La tombée de la nuit… Des filles, anxieuses, se glissent dans l’officine : si, ce soir, il allait leur en refuser… On parle à voix basse, on se dévisage d’un regard méfiant. Surtout qu’il pèse soigneusement, qu’il n’en mette pas moins ! Des femmes élégantes arrivent en auto. Demi-obscurité, demi-silence, on se croirait dans une chapelle. Celles qui sont servies s’en vont rapidement, serrant précieusement la poudre sacrée. Antichambre de la mort : ici, flottant dans un large manteau, le squelette d’une morphinomane ; là, appuyée sur une canne, une créature cassée en deux…

Clara ouvre la porte, furieuse d’être dérangée dans ses visions.

— Dépêche-toi ! dit-elle.

— Je ne demande pas mieux, j’en meurs d’envie.

La nouvelle venue dégrafe à la hâte son corsage, le retire, tend son bras nu. Clara enfonce l’aiguille sans précautions, appuye ; l’autre pousse un cri de douleur et, murmure :

— Il n’y a pas assez de morphine, ce n’est que de l’eau !

— Vous êtes toutes les mêmes ! Non, vrai, je ne sais pas pourquoi tu te plains ! il me semble que je t’en ai fourré une bonne dose ! Donne-moi les deux francs !

Et Clara lui remet son corsage, la poussant vers la porte.

Seule, elle se repique, aspire une autre prise de cocaïne. Voici les poux !

— Oh ! le gros ! Attends ! Oh ! le gros, je vais le tuer !

On frappe à la porte. Encore un client. Cette fois, un homme.

· · ·

Ah ! Henry, avec ses préjugés bourgeois, était bien tombé.

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