‹ La Coco à MontmartreChapitre 2 sur 8 · 02

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Ce matin-là, Maria n’avait pas déjeuné.

La nuit, elle était passée au travers, dans la maison du rendez-vous où elle travaillait : jusqu’à cinq heures du matin, quelques anglais saouls, des flanelles défilant, chahutant, pelotant, buvant à peine. Les clients sérieux avaient choisi d’autres femmes. Elle était rentrée à pied à son hôtel, n’ayant pas de quoi s’offrir un taxi.

Une heure de l’après-midi sonna à la pendule de la chambre voisine. Maria sortit du lit, plutôt embêtée : il lui fallait aller au turbin tout de suite, sous peine de ne pas dîner. Sans compter que la fin du mois approchait, et que le patron de l’hôtel ne rigolait pas ! Avec ça — quand la guigne s’y met ! — son parapluie perdu la veille, et le talon d’un soulier tourné. En outre, cent francs dus à la couturière, etc., Zut !

Elle s’étira une dernière fois, et sonna le garçon pour avoir de l’eau chaude. En attendant, elle enleva sa chemise de nuit, dénoua ses cheveux, prépara les cuvettes. Non, vrai ! elle en avait plein le dos, elle enviait les femmes que leur métier n’obligeait pas à se laver, tous les jours, des pieds à la tête : elles ne connaissent pas leur bonheur celles qui peuvent avoir les genoux noirs ! Maria se rappelait le temps où, petite, elle s’amusait à mouiller son index, et, en le frottant sur sa peau, à confectionner des rouleaux de crasse…

Le garçon entra — sans frapper — posa la bouillotte, sans se préoccuper de cette nudité : pas si bête ! il préférait toucher son pourboire en argent ! Il remit deux lettres, et s’en alla. Les lettres ! elle connaissait ça ! les types qui écrivent ce sont les sans-le-sou, ils essayent de remplacer le pognon par des boniments. Or, les boniments elle en vendait elle-même ! « Mon petit chat… Je t’aime… Je ne cesse de penser à toi… » Mais oui ! mais oui ! elle savait ça par cœur. Aussi bien elle devinait la fin de la lettre : « Je ne puis t’envoyer aujourd’hui ce que je t’ai promis, mais tu peux compter sur moi pour… » Ah ! si les femmes n’avaient que l’argent qu’elles reçoivent par lettre, elles ne mangeraient pas souvent ! Une fois qu’un homme est soulagé, va-te-promener ! Il faut faire payer d’avance, ou se mettre la ceinture.

Bon ! autre chose ! plus de bas ! Quand ils étaient troués elle les jetait dans un coin, et ils pourrissaient là. Seulement, aujourd’hui, plus de neufs dans l’armoire à glace, et elle dut choisir les deux moins abîmés : pas pareils, tant pis ! ça ne se remarquerait pas.

Maugréant, elle acheva sa toilette, elle n’avait plus rien à se mettre sur le dos, des chemises en charpie, des pantalons déchirés, une chemisette tachée, une jupe de l’année dernière. Et sur cinq chapeaux pas un seul présentable. Et, au moment de sortir, elle s’aperçut que ses doigts traversaient ses gants, des gants blancs payés seize francs l’avant-veille. Enfin…

Elle fila vers sa boîte habituelle, assurée d’y trouver un bout de pain et un reste de viande froide. Et peut-être une affaire.

Ah ! ouat ! des collégiens, des gosses, avec quarante sous dans leurs poches, qui ne purent seulement lui payer des cigarettes, et qu’il fallut mettre à la porte. La patronne se désolait : les affaires ne marchaient décidément pas, les hommes lâchaient de moins en moins facilement l’argent… Tandis que jadis… Ah ! moins d’impôts, et pour six francs on trouvait un beau poulet, pour cent cinquante francs un costume tailleur sur mesure. Mais, ces jérémiades ne remplissaient pas la poche de Maria qui, après une heure d’attente inutile, prit le parti d’aller chercher fortune autre part.

Oui, mais où ? ça pressait. Elle n’avait pas envie de rester comme ça « sans un » des journées entières. Ah ! ces chasses à la thune, l’angoisse, la faim qui talonne, le propriétaire qui grogne, la perspective de la belle étoile ou de l’hospitalité d’une camarade qui vous la reprochera le lendemain, du crédit du gargotier qui grimace ! Non, vrai, certains jours, on se suiciderait volontiers ! ou bien, on se collerait, dans la peau, de la morphine et de la cocaïne à en claquer ! Avec ça, il pleuvait, et elle n’avait pas de parapluie : un ciel noir, bas, d’enterrement, à fiche le spleen à ceux qui ne l’auraient pas eu ! Oui, un temps à travailler honnêtement !

Encore une fois, mais où ? sur les boulevards ? chaussée d’Antin ? merci de l’occasion ! Pour être chauffée ! elle n’y tenait pas ! on y rencontre plus d’agents des mœurs que d’amateurs ! Elle se rappelait avoir été obligée de rester six heures dans un café, n’osant sortir, se croyant guettée. Le panier à salade, le dépôt, St-Lazare, la visite, les bonnes sœurs gardes-chiourme, ah ! non ! on l’y avait prise assez comme ça, elle ne marchait plus !

Maria se décida pour un café de Montmartre. C’était encore là où les bourriques montraient le moins leur nez.

Tous les cafés de Montmartre se ressemblent : des femmes dont les souteneurs font la manille en d’autres établissements, qui mendient les vingt sous de leur consommation ; les souteneurs dont les marmites font les autres cafés ; des vieux marcheurs qui se rincent l’œil, paient des bocks et des cigarettes, se laissent taper de vingt sous, gâteux se réchauffant à ce bain de chair, pinçant un bras, frôlant une jambe, et, de temps en temps, essayant leurs dernières forces, histoire de prouver qu’ils méprisent leur goutte et leurs rhumatismes ; des boutiquiers qui apportent aux garçons leurs paris pour les courses et se glissent mutuellement et mystérieusement des tuyaux ; d’antiques collages atteints de la maladie de Montmartre, nés à Montmartre, développés à Montmartre, s’éternisant à Montmartre, Philémon et Baucis, buvant du picon et fumant tous deux ; des vieilles qui ont réussi, et dont les diamants et les fourrures épatent les jeunes, et qui racontent des histoires de quarante ans : « Ah ! de mon temps, ce n’était pas comme maintenant : les hommes… », etc.

Les conversations sont peu variées : certains mots reviennent sans cesse : miché, pognon, gonzesse, maquereau, rombière, poule, etc.

— Donne-moi dix sous, dis, mon chéri ! Il me manque dix sous pour dîner.

— Tu veux me payer des fleurs ?

— Quand un homme monte chez moi je retourne contre le mur la photographie de maman qui est sur la cheminée.

— Passe-moi une cigarette.

— Gâcheuse !

— Hier, j’ai fait trois francs de pilon, (Le pilon, c’est ce qu’elles ramassent à mendier de tables en tables).

— J’ai été avec lui, il ne m’a rien donné, mais il m’a payé à déjeuner plusieurs fois quand j’étais fauchée.

Mais, c’est si commode ! Au moins, là il n’y a pas de malentendu, on ne perd pas son temps en compliments stériles, en flirts inutiles. Un pstt ! Le temps de débattre le prix, et l’homme emmène la femme.

— J’ai été au cinéma hier, c’est beau : c’est triste.

— J’avais mis tous mes bijoux au clou, vendu toutes mes frusques ; alors, je me suis fait couper les cheveux, ça m’a fait quarante balles.

Des rires bêtes, stridents, des gloussements de poules éclatent.

— Il sait bien que quand je ne rentre pas à sept heures du matin c’est que je suis emballée par les flics.

— Je te dis qu’il a le béguin d’elle. Oui, il est chopé pour elle.

— Lui, un miché d’un louis ! tu charries !

Ici, un coup d’œil à la glace, un peu de rouge aux lèvres, de la poudre de riz aux joues.

Plusieurs ont des petits chiens, des tout petits chiens. Elles les ont achetés à la sortie d’un restaurant de nuit, avec des fleurs et une poupée. Les fleurs sont fanées, la poupée est cassée, le petit chien commence à les embêter : il pisse partout. Et puis, leur caprice est satisfait et passé. Elles vont donner le petit chien.

Elles se montrent les rubans, les jarretières qu’elles viennent d’acquérir. Les bas aussi, et elles relèvent la jupe jusqu’aux cuisses.

Le dimanche, ces dames viennent en famille, avec leurs souteneurs et leurs enfants, et leurs mères qui servent de bonnes.

— Manille ! Manillon !

— Le roi troisième ! Va chauffer de l’eau !

— Penses-tu que je vais l’épouser ! Pour raccommoder ses chaussettes et éplucher ses pommes de terre !

Ici, un coup d’œil à la glace, un peu de rouge aux lèvres, de la poudre de riz aux joues.

— Je te jure sur la tombe de mon père que quand j’ai couché avec lui, il m’a donné dix francs.

— Il ne donne jamais rien aux femmes ! Seulement il leur rend de petits services, il fait leurs commissions, il leur signale les michés, il leur indique ceux qui posent des lapins.

— Depuis qu’elle est dans sa nouvelle boîte, elle n’a pas fait un seul miché : c’est le bon Dieu qui la punit !

Le dimanche, elles amènent aussi leur sœur qui travaille et a épousé un gratte-papier : le ménage qui passe la semaine à répéter qu’on devrait pendre les femmes « comme ça » lui laisse payer toutes les consommations, et accepte encore deux francs pour le petit : elle gagne de l’argent si facilement…

… Le café dans lequel Maria entra était déjà plein de femmes. Comment voulez-vous, avec une telle concurrence, faire des affaires sans baisser encore les tarifs ? Elle visa un vieillard qui passait pour suffisamment généreux, et s’assit d’autorité à sa table, engageant immédiatement la conversation :

— Mon grand, vous allez me payer le café, hein ? Qu’est-ce que vous faites cet après-midi ? Vous ne voulez pas venir passer une heure avec moi ? Oh ! ça ne vous coûtera pas cher, et vous serez content ! D’abord, j’ai toujours eu beaucoup de sympathie pour vous ; sans vous connaître, je me disais : Voilà un homme correct. Et puis, vous devez aimer les femmes, vous avez les yeux brillants.

Mais ça ne rendit pas. Le vieux paya le café, et se leva. Maria changea de table, s’assit près d’un homme qui lui faisait de l’œil depuis quelques secondes. Les hommes qui font trop l’œil aux femmes, ce n’est généralement pas fameux, ce sont des bonimenteurs sans le sou. Du temps perdu ! Ça ne manqua pas. Celui-là tirait sur sa moustache, très content de lui. Tout de suite il l’enlaça. Eh là ! pas si vite !

— Mon grand, tenez-vous un peu ! Ici je suis très connue, je tiens à ma réputation.

— Ne la fais pas au chiqué, je suis de Pantruche !

— Je n’aime pas ces manières-là ! Et puis… marchez-vous ou ne marchez-vous pas ? Je déteste les peloteurs.

— Comment ! si je marche ! bien sûr que je marche !

— Et l’argent ?

— De l’argent ! non, mais tu ne m’as pas regardé !

Maria s’assit à une autre table. La barbe ! quel métier ! quels mufles que les hommes ! Pourtant, elle sentit tout de suite qu’elle « ferait » celui qu’elle venait d’aborder, un soldat en permission, immédiatement allumé, gauche, intimidé devant cette fille qu’il ne se figurait pas semblable aux femmes du grand 8 de sa ville de garnison.

— Mon grand, j’adore les soldats parce que j’adore la France. Je ne peux voir un drapeau — même au cinéma — sans lui envoyer un baiser. Toute ma vie j’ai rêvé d’être la femme d’un militaire. Vous devez être brave. Brave et fort. Je vois ça à vos yeux. Je suis sûre que vous avez envie de moi, hein ?

Devant cette brusque attaque, le provincial rougit et, comme elle tendait les lèvres, il l’embrassa naïvement. L’affaire était dans le sac !

— Mon grand, je connais un hôtel à côté d’ici, très propre. Tu verras, c’est chauffé.

… Ça n’avait jamais fait que quinze francs, le monsieur n’ayant pu dépenser qu’un louis, et la chambre coûtant une thune.

Tant pis ! elle se reposerait tout de même une heure. Maintenant qu’elle se savait assurée de dîner… Elle alla au bureau de tabac ; là elle se trouvait chez elle : rien que des copains et des copines, vieilles hors d’usage, souteneurs, filles parlant de leurs affaires, sans façons, en prenant l’apéritif.

Quand elle arriva on s’entretenait d’une nouvelle histoire : Irma arrêtée, l’avant veille, pour entôlage. Coupable ? pas coupable ? les avis se partageaient. Toutefois, ceux qui la tenaient pour non coupable confessaient qu’ils ne seraient pas plus étonnés que ça si elle l’était. D’ailleurs, au bureau de tabac, personne ne lui en voudrait : il faut vivre ; tant pis pour les hommes qui se laissent entôler ! ils n’ont qu’à prendre leurs précautions. Maria tira la conclusion :

— Les hommes nous font…

Et elle alluma une cigarette, et commanda un export.

Àune table, une scène touchante : une mère apprenant à lire à sa fillette. Elle lui apprenait dans un livre pornographique. L’enfant épelait : « Elle a-vait des pas-sions im-mon-des, elle n’ai-mait que les femmes ».

Plus loin, Clara, en affaires. Elle vendait des petits paquets de coco et de morphine. Mais, les clients se fâchaient parce qu’elle avait encore augmenté ses prix. Clara se fichait pas mal de leurs observations : ils pouvaient aller en chercher autre part, elle n’était pas jalouse ! Seulement, elle savait qu’ils n’en trouveraient pas autre part.

Là, le souteneur homme du monde, du moins, il le croyait : Gaspard, qui a épousé une américaine âgée de seize ans de plus que lui pour manger ses trente-cinq mille francs de rente. Il va à la messe, il fait maigre le vendredi, il lit le Figaro. Entre temps, il édite des livres obscènes, il s’est fait condamner pour outrage aux bonnes mœurs. Il a, aussi, à son actif, deux faillites.

Maria s’en alla dîner dans une petite brasserie voisine. Le patron, un gros jovial, engueule les clients, il les tutoie. Les clients ? des filles, des souteneurs, de vieilles proxénètes, des journalistes véreux, des acrobates, des lutteurs, un faux médecin, un interprète de music-hall, c’est-à-dire le m…onsieur qui présente des dames aux étrangers qu’il pilote, et prélève sa bedide gomission sur « l’affaire ». Quelquefois, des hommes propres. Le cortège complet de la fille, ceux qu’elle fait vivre, ceux qui la font vivre. On parle sans façons, les femmes racontent, à haute voix devant leurs « amis », les aventures et gains de la nuit précédente discutent la générosité des clients qu’elles partagent, décrivent leurs manies, s’indiquent des moyens peu fatigants de les satisfaire, énumèrent les avantages et défauts de tel bar, de telle maison de rendez-vous, de telles maison de thé, de tel café. Elles se renseignent, se tuyautent réciproquement. Leurs « amants » approuvent, blâment, conseillent, et… les laissent payer l’addition. Tous ces gens se connaissent, fraternisent, se serrent la main, s’embrassent — avant de se débiner.

Après le dîner, Maria alla au bal.

Volière et aquarium. Des femmes gentilles — pas toutes ! — jeunes, coquettes, au plumage rutilant, gaies, étourdies, chantant, folles, riant, se grisant de bruit et de lumière, sans souci du lendemain, dansant, bavardant, des linottes ! et des hommes froids, inquiets, guettant l’occasion, prêts à tout, le couteau en poche, préférant les coins sombres, complotant à voix basse, préparant une combine, les barbeaux !

Il y a là, aussi, des « michés », ceux qui paient, ceux sur lesquels le souteneur lance sa marmite. Ils ont de l’argent, ils le donnent, et ils ne sont pas chez eux, ils sont timides avec les femmes, ils leur demanderaient presque pardon de se laisser plumer par elles ; ils craignent d’effaroucher leur pudeur, de les blesser !

Il y a, encore, les artistes ! Ah ! les artistes de Montmartre ! Les m’as-tu vu et les m’as-tu lu ! Les petites chapelles d’encensement ! Il faut si peu de chose pour en être : une pipe, un chapeau mou, une cravate lavallière. Alors « Machin » devient un dieu, « Chose » est le maître indiscutable et indiscuté, « Durand » a exécuté le chef d’œuvre des chefs-d’œuvre et l’on s’écoute parler, et l’on rapporte le mot de Chose (il n’en a fait que douze dans sa vie, mais quels !), et merveilleux » signifie « ordinaire », « fantastique » « commun » ; seulement, au moment de régler la tournée de consommations, Machin, Chose, Durand se défilent, laissant les soucoupes à l’ingénu qui ne paye pas trop cher ainsi l’honneur de leur avoir serré la main. Machin, Chose, Durand racolent les femmes les plus élégantes, les plus jolies et, en leur qualité d’artistes, leur offrent tout — sauf de l’argent. Ils forment l’élite, ils sont au-dessus des commerçants — puisqu’ils leur empruntent sans rendre ! Ils ont été du Chat noir ! Quand ils ont dit le Chat noir ils ont tout dit, ils essayent d’entretenir ce vieux bluff.

Ça grouille. Une cohue que les inspecteurs dispersent à grand’peine. « Allons ! avançons ! Circulez, mesdames ! »

Des petits mecs au visage glabre, au large pantalon retroussé, aux bottines à hauts talons essayent de trouver une marmite, ils accostent les femmes, cigarettes au bec, leur proposent de « faire » la valse ou la polka. Des bonniches avec les doigts rouge-écarlate et boudinés passent auxquelles, vraiment, il ne manque que le panier à provisions… Après tout, qu’elles ont raison de se lancer dans la noce ! Les Romains ayant acheté leurs esclaves y tenaient et les soignaient : nos bourgeois laissent crever de faim ces malheureuses.

Des nègres, prétentieux, boxeurs ou acrobates, les doigts couverts de bagues ornées de bouchons de carafe. Des négresses (il y en a pour tous les goûts !) en rose ou en bleu.

Des femmes s’attrapent.

— Quand t’auras fini de charrier ! j’en ai soupé !

— Ce qu’elle est marrante, la gonzesse !

Des couples s’embrassent, d’autres marchent enlacés. Les hommes tâtent, se rendent compte… On met l’article en main avant de s’en servir.

Des filles vont de table en table :

— Tu me payes un verre, mon chéri ?

Aux tables, des marchandages :

— Une thune ! penses-tu ? Non mais tu m’as pas regardée !

— Tu comprends, je dois trente francs à mon propriétaire.

— Tu sais, je ne suis pas une femme comme les autres, je suis de bonne famille, j’ai été mariée : seulement mon mari m’a plaquée.

De temps en temps, un couple se lève et s’en va.

Quelques-uns, tout de même, affectaient un peu de tenue, l’homme partait le premier tandis que la dame le suivait bientôt. Les femmes, au contraire, affichaient la gloire de « faire une affaire » et, pour prouver qu’elles ne l’avaient pas ratée, certaines rentraient avec un autre chapeau, une autre jupe. Et quel orgueil lorsqu’elles faisaient deux affaires !

Polkas, valses, se succèdent. Les couples tournent, tournent, les uns sautillant, les autres chaloupant, les autres pompant, celui-ci lancé en bolide, celui-là en toupie. Quelle distinction ! Les hommes élèvent la main de leur « cavalière » au-dessus de la tête ou la tiennent derrière leur propre dos, tous ne songeant qu’à écraser sa poitrine et son ventre.

C’est la danse du rut. Pas encore. Attendez, voici le tango !

Sur un air d’enterrement, des gens qui plantent des choux avec la pointe de leurs bottines s’apprennent à marcher ou s’essayent à des passe-pieds de danseurs de corde avant d’esquisser des gestes obscènes qu’ils n’osent achever ou qu’ils ne peuvent achever parce qu’ils sont habillés. Un ! deux ! un ! deux ! Je gonfle le ventre, tu le creuses, je le creuse, tu le gonfles ! Un ! deux ! un ! deux !

Et, au beau milieu de la salle, un vieillard lamentable, balancé sur place comme un ours contre un souillon empanaché. Débris de la vie sans famille, loque presque morte qu’une femme ne rougit pas d’accepter, ne redoute pas de voir s’éteindre définitivement entre ses bras. Ce vieillard gâteux, redevenu enfant, retrouve-t-il ici dans l’obscurité de son cerveau un rappel de sa jeunesse, le souvenir d’une femme aimée ? Ses yeux ne disent plus rien. C’est la vieillesse bafouée. À Montmartre c’est simplement une poire qu’une fille gruge, il faut bien que chacun vive. (Au fait, est-ce bien nécessaire que ce monde vive ?)

… Comment était-ce parti ? Ça… Bref, elles se peignaient de leur mieux, becs et ongles jouaient à l’envi.

— Putain !

— T’as un souteneur !

— Oh ! non ! après toi, je t’en prie !

— Tiens, celui-là tu l’auras !

Pan ! dans l’œil ! Pif ! une longue éraflure sur la joue !

L’auditoire s’allume. Ça lui plaît ! Les souteneurs se croient à un combat de boxe, les femmes pensent que les lutteuses vont s’abîmer la figure et que, pendant quelques jours, ça fera deux concurrentes de moins.

— Va-z-y, Marie !

— Allez ! c’est pas ta mère !

— Xi, xi ! mange-lui le nez !

— Bien tapé !

— Double !

— Trop à droite !

Un corsage se déchire, des cheveux — faux ou vrais — s’envolent.

L’une est toute blanche, l’autre toute rouge.

Ping ! une gifle résonnante écrase un nez, fait jaillir du sang. D’un geste bref, la fille enlève son épingle à chapeau et pique vers l’œil, mais n’atteint que le front. Un coup de canif lui répond ! D’où vient le canif ? Comment s’est-il ouvert ? On n’a rien vu.

— Garce !

— Salope !

Ça s’anime. Les spectateurs se taisent. Ça va chauffer. Le cercle s’élargit, on a peur de recevoir des coups.

Hélas ! le cercle est rompu, les combattants vigoureusement séparés : un sergent de ville a empoigné celle-ci, un inspecteur du bal celle-là, et ils les entraînent au galop vers la sortie, suivis de la foule curieuse, cependant qu’elles crient :

— Je te retrouverai à la porte !

— Tu ne perdras pas pour attendre !

Bah ! elles se raccommoderont tout à l’heure.

… Seulement, ce soir-là, Maria dansa… devant le buffet.

Pas de clients sérieux. Des gigolos, des calicots, des sous-officiers, des pochards, la purée, quoi ! Dégoûtation ! quinze francs dans toute la journée ! comment vivre avec ça ? Comment ne pas avoir le cafard ? chien de métier ! et ça s’appelle faire la noce ! mince, alors ! Ah ! vivement de la coco ! vivement l’oubli ! vivement les visions !

Avec les cinq francs qui lui restent Maria achète la poudre à chavirer les idées. Et, au lavabo, elle s’en fourre plein le nez. Pan ! pan ! elle enfonce le paquet d’un seul coup. Et allez donc ! Et la voilà qui rit toute seule, elle voit des choses gaies, grotesques, infiniment drôles, elle rit aux éclats, ah ! ah ! que c’est amusant ! elle pousse des cris de joie, elle rit, elle rit !

Soudain, elle tombe. Elle se relève. Elle retombe, elle se roule, hurlant, se cabrant, se pliant, flanquant des coups de pied et des coups de poing… L’attaque de nerfs !

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