08
Ce soir-là, Henry et Maria dînaient dans le petit restaurant où ils s’étaient connus. Toujours la même clientèle : des filles, des souteneurs, des proxénètes, des journalistes, des chanteurs de beuglant, un ou deux « michés » égarés, des lutteurs, des Italiens, des Espagnols. Toujours le même genre : le patron tutoyant clients et clientes, les engueulant, les priant de « fermer ça ». Des appels, des cris :
— Une entrecôte bien cuite !
— Ta gueule !
— Un petit pois, un !
— Du pain !
— Les asperges ; il n’y en a plus ! Elles sont de sortie !
— Oh ! la vache ! elle m’a renversé de la sauce sur mon corsage !
Toujours les mêmes conversations :
— Cette nuit, j’ai fait trois louis.
— Hier soir, j’ai vendu vingt-cinq balles un gramme de coco.
— J’ai visionné avec lui, je me figurais que j’étais une fleur.
— Gâcheuse !
— Merde, alors ! T’appelles ça une entrecôte ! Dis donc, le tôlier ! C’est de la frigo !
Maria connaissait tout le monde, elle se trouvait là fort à l’aise, chez elle, dans son milieu. Elle comprenait ces gens qui la comprenaient. Ce n’étaient pas personnes à se faire de la bile pour une nuit au Dépôt ou pour un entôlage.
Évidemment Henry aurait préféré un autre restaurant. Lui s’effrayait encore ! n’ayant pas digéré qu’on pût vivre de la prostitution, du vol, du chantage, n’ayant pas chassé sa jugeote bourgeoise, et s’irritant à la pensée que la police laissait vivre paisiblement ces individus. Mais, il en arrivait à un point où sa volonté ni sa raison ne comptaient guère, il suivait machinalement son chemin, c’est-à-dire Maria, à peine assez conscient pour risquer, de loin en loin, une timide observation, condamné résigné qui obéit sans murmure au garde-chiourme.
Ce soir-là, il se sentait fatigué, abruti, il désirait après tant de nuit blanches, enfin dormir, oublier, rentrer chez lui dans sa coquille, fuir tout et tous, écœuré, dégoûté. Ses yeux se fermaient, il bâillait. Il pressa la bonne, et, le dessert avalé, sans seulement prendre le petit verre traditionnel, il déclara à Maria qu’il la quittait, qu’il avait besoin de repos, s’excusant vaguement.
— Moi aussi, mon grand, je rentre chez moi, répondit-elle. Que veux-tu que je fasse ? Je ne vais pas aller me promener seule à cette heure !
Tant de sagesse étonna Henry ; elle ne l’avait pas habitué à çà ! Il aurait plutôt cru qu’elle rentrait si elle lui avait annoncé qu’elle passait la nuit dans une maison de rendez-vous ! il savait qu’il devait croire le contraire — moyen comme un autre de connaître la vérité.
— Et même, continua-t-elle, tu peux m’accompagner jusqu’à ma porte. Ainsi tu seras sûr que je rentre, grand jaloux !
Du coup, il fut sûr ; elle ne rentrait pas.
Ils sortirent, et, dans la rue, Henry quitta Maria sur un gros baiser.
— À demain, mon grand ! dors bien ! Moi aussi, je vais tout de suite faire un bon dodo.
Et, s’étant tourné le dos, chacun s’en alla de son côté.
Henry balança… Sa fatigue s’envolait, sa jalousie se rallumait. Maria allait le tromper… Bah ! ça ne ferait qu’une fois de plus ! Elle allait le tromper… Avec qui ? avec qui ? était-ce bête ! il voulait savoir ! Ce soir, il voulait savoir… Il ne pouvait résister à ce désir. Il fit quelques pas, de plus en plus lents et se décida : soudain, il reprit le chemin du restaurant. Impulsion machinale, irrésistible.
La porte poussée, il aperçut la bien-aimée embrassant à pleines lèvres un homme.
Un homme qu’elle lui avait présenté comme un peintre d’énorme talent, et, pour écarter sa jalousie, grand admirateur d’une amie. Bref, un homme dont il serrait la main.
Àla vérité, un juif arménien vivant d’escroqueries et des femmes, laid, vieux, prétentieux, avec son faux-col cassé… De tout cela Henry se fichait. C’étaient des raisons superflues. Il aurait pu être beau, jeune, avoir du talent, c’eût été la même chose : Henry aurait pardonné, fermé les yeux pour la centième fois. Sa jalousie s’émoussait… Elle en avait trop vu ! Mais, un homme dont il serrait la main ! Qui la lui serrait ! Les clients du restaurant connaissaient ces rapports. Henry se cabrait, son orgueil se révoltait. Tout, mais pas ça !
S’il pardonnait cet affront, fini de lui ! désormais, il serait la risée, le jouet, le pantin, la loque. Tout de même non !
Henry sortit suffoqué.
Maria avait d’abord ricané, pour la galerie. Puis, elle le suivit. Il fallait le repincer, et lui prouver que ce monsieur qu’elle embrassait… un frère… un parent… Et puis, d’ailleurs, qu’elle ne l’embrassait pas, qu’il avait cru voir, que, sans doute, l’attitude, le rapprochement des têtes, mais que… et, même, qu’elle ne lui en voulait pas de s’être trompé, et qu’elle lui pardonnait.
Seulement, ça ne prit pas. Comme par enchantement, Henry recouvrait sa raison.
— Je t’assure que ce monsieur…
— Assez, nom de Dieu ! Tu t’es assez fichue de moi comme ça ! Je ne marche plus !
Maria demeura stupéfaite, ce nouveau ton l’étonnait.
Henry continua, haussant la voix. Des passants se retournaient, narquois.
— J’ai été suffisamment poire ! Tu n’es qu’une grue !
— Eh ! tu m’emmerdes à la fin avec tes yeux de merlan frit, ton amour et tes boniments ! Je fais ce qui me plaît, je n’aime pas à être cramponnée. Les michés, au moins, une fois servis, me fichent la paix, ils ne me rasent pas, ils ne m’espionnent pas, ils ne se croient pas de droits sur moi !
Sa voix, d’ordinaire si douce, avait pris l’accent faubourien.
Adieu la femme distinguée ! adieu la mère de famille ! L’égout crevé débordait. La fille apparaissait, nature, canaille, la pierreuse, la fille au souteneur, la fille des cafés de Montmartre, la fille à dix francs !
— Oui, tu m’emmerdes ! Pour le pognon que tu me refiles ! Je fous le camp !
Et elle s’en alla.
· · ·
Elle n’alla pas très loin. Drinnng ! drinnng ! un attroupement lui barrait le trottoir : les types de tout rassemblement, le petit télégraphiste qui porte une dépêche urgente, le petit pâtissier qu’un gros chien guette, les pipelettes des maisons voisines ; drinnng ! drinnng ! une voiture d’ambulance. D’un hôtel louche on descend un corps, un squelette.
— Est-ce qu’elle est morte ? demande quelqu’un.
— Non ! mais, elle n’en vaut pas mieux. Elle va claquer.
— Qu’elle meure de la vérole ou de la coco…
— Ça fera une putain de moins.
Ce fut l’oraison funèbre de Clara — que quelques piqûres de strychnine achevaient.
On l’emportait à l’hôpital. L’hôpital l’enverrait à la fosse commune ou à la salle d’anatomie. Dans ce dernier cas, Clara aurait, au moins, servi à quelque chose : on analyserait son sang, ses urines, son cerveau, et, plus heureux que les michés, les médecins trouveraient un cœur dans sa charogne, et l’examineraient à la loupe.
Ainsi allait pourrir Clara qui avait pourri Montmartre, lequel pourrissait Paris. Elle succombait de la morphine dont elle avait tué et abruti les autres. De bonne foi ou pour mieux vendre la camelote, elle leur disait : « Ceux qui prétendent que ça fait du mal sont des ballots ou des types de la rousse. Ça ne fait rien. Si : ça fait jouir ».
— Elle n’a plus que la peau sur les os, continue la bonne de l’hôtel. Si vous voyiez ce que c’est dégueulasse dans sa chambre ! les draps tachés de sang, du linge sale partout, des vieux paquets d’ouate ! Une fille qui ne mange rien ! un petit gâteau par-ci par là ! c’est tout. Et elle trouvait un tas de types pour lui acheter ses drogues !
— Elle ne pouvait pas leur vendre sans s’en flanquer elle-même ? quelle poire !
— Ses cuisses sont couvertes d’écailles.
Drinnng ! drinnng ! La voiture d’ambulance démarre.
… L’ombre de la morphine s’étend, une ombre de deuil, couleur bleu-de-prusse. Au fond des cafés de Montmartre, dans les lavabos, dans les cabinets particuliers, dans les chambres d’hôtels louches, dans les officines de pharmaciens sur le point d’être mis en faillite, dans les pissotières, on se passe, à voix basse, la morphine. Les souteneurs s’enrichissent.
Quel est ce cadavre qui se promène dans Montmartre, voûté, entouré d’un trop vaste manteau ? C’est Henry. Il a touché l’héritage de Maria : il prise de la coco, et il se fait des piqûres de morphine. Il respire, aussi, de l’éther. Il ne veut plus rien savoir : à la moindre contrariété, au moindre ennui, pan ! pan ! il se pique. Et encore ! encore ! lui aussi veut en crever. Le monde le dégoûte. Henry n’a pas sa place sur cette terre : il méprise la bourgeoisie pour ses idées étroites, il méprise la bohème pour ses idées trop larges. Et puis, il ne trouve pas la femme qu’il voudrait. Au reste, il ne sait pas comment il la voudrait : les femmes le charment et lui déplaisent à la fois. Il ne voit pas, maintenant, une femme sans penser qu’elle peut être indisposée, et ça l’écœure. Les hommes l’horripilent : il les juge tous bêtes.
Maria a disparu. On la dit morte, aussi.
Montmartre, c’est la négation de l’amour, puisque c’en est le marché : les femmes s’y vendent aux michés, les souteneurs s’y vendent aux filles. On y vend l’amour et la mort. Au Japon et dans d’autres pays, on réserve, dans les villes, un quartier à la prostitution. Et qu’est donc Montmartre pour Paris ? quel établissement de Montmartre ne vit pas de la prostitution ? Cyniquement, Montmartre détruit le beau, le bien, le vrai, il engloutit ce qui peut consoler, il souille l’enfance, il dégrade la vieillesse, il avilit tout ce qu’il touche. C’est le fruit gâté qui contamine les autres quartiers de la ville. La flaque de boue s’étend…
FIN