07
Maria trouvait que… trouvait que… elle trouvait un tas de choses. Une entre autres — une principalement : l’argent manquait. Et elle en aurait voulu beaucoup, beaucoup pour aller elle ne savait où, pour acheter elle ne savait quoi. Et elle reprochait à Henry, d’abord doucement, ensuite violemment, leur misère. Les femmes s’imaginent avoir été mises au monde pour dépenser l’argent que gagnent péniblement les hommes.
— Mon grand, j’aurais besoin de quatre cents francs pour payer ma robe et mon chapeau.
— Quatre cents francs !
— Oh ! si ça te gêne, n’en parlons plus ! Je ne suis pas embarrassée pour les trouver autre part ! Et puis, d’abord, tu es assommant, tu parles tout le temps d’argent !
Ce « je ne suis pas embarrassée pour les trouver autre part ! » le martyrisait, le brûlait comme un fer chaud. Il en demeurait abruti. Quoi ! elle lui avouait sans la moindre pudeur qu’elle se prostituait, que, à son défaut, d’autres lui donneraient l’argent ! D’autres ? n’importe qui ! des vieux, des jeunes, des maigres, des gros, des sales, des propres ! Des « michés » ! des vieillards dont elle subirait les caprices, dont elle flatterait les manies… Posément, tranquillement, sans colère, elle lui avouait que c’était son métier ; se prostituer à n’importe qui. Et non seulement elle le lui rappelait, mais encore elle usait de chantage en spéculant sur sa jalousie ! Loin d’essayer de nier, de cacher, d’enguirlander la vérité, elle parlait de ses « michés » pour obtenir plus d’argent ! Les rôles étaient renversés ! Henry n’avait jamais voulu faire allusion à ces sales histoires pour ne pas la blesser, il craignait d’effaroucher son amour-propre, de la froisser en éveillant le souvenir de choses dont très certainement la misère, la faim étaient les seules causes. Et voilà que c’était elle qui les mettait en avant, qui en jouait ! Était-elle tombée si bas ?… Il n’en pouvait plus rien attendre… Elle était perdue, bien perdue, il n’y avait plus rien à tenter pour la sauver.
Cela lui creva le cœur. Encore une fois il dégringolait de bien haut, encore une fois une illusion s’écroulait, encore une fois un grand vide se faisait en lui. Il y laissait de nouvelles plumes.
Ah ! saleté de Montmartre !
Elle lui avait dit ça sur un ton si nature, si doux presque : « Je ne suis pas embarrassée pour les trouver autre part… » Mon Dieu ! comme les femmes savent joliment mentir ! Comme l’expression de leur visage dissimule leur pensée ! Pour attraper un peu d’argent, la femme joue de tous les sentiments elle parlera patrie, maternité, religion, rien ne l’embarrasse, et si excellemment qu’on la croit sincère, qu’on la croit patriote, bonne mère, pratiquante ! Rien ne lui répugne, elle ne prend rien au sérieux, elle salit tout.
Alors Henry aperçut certains de ses défauts. Elle était « peuple » ; elle aimait les romances sentimentales, bébêtes ; elle posait des devinettes : « Savez-vous quelle différence il y a entre… ». Et ses expressions : « Et comment que je lui ai dit ça ! Sa dame. Je m’en rappelle. C’est rien grand » ! Dans les restaurants où ils fréquentaient, elle tutoyait les garçons. Et elle les appelait aussi « Mon grand ! » apporte les hors-d’œuvre ! Mon grand, donne-moi la moutarde ! » « Mon grand » ça allait à tout le monde, à Henry, aux garçons et aux clients d’une heure, probablement…
Elle ne possédait aucune instruction ; impossible avec elle de parler art, littérature. Elle savourait les romans de M. Decourcelle, admirait leur belle couverture de papier glacé. Elle avait, d’ailleurs, une façon de mouiller son doigt pour tourner les pages… Ah ! non, elle ne pouvait renier ses origines populacières ! Grâce à ces livres et au cinéma, elle s’était assimilé des manières distinguées, elle avait appris à manger proprement, retenu des mots, des vers, découvert des notions de psychologie, compris certains sentiments, voilà tout. La peinture, la littérature, la sculpture s’assimilent heureusement, fort difficilement ; seule, la musique pénètre aisément les esprits bornés, et l’on voit nombre de femmes bonnes musiciennes.
Oui, elle avait beau dire, oubliant ses parents et sa famille : « Je déteste les ouvriers et tout ce qui est sale », ses origines populacières apparaissaient quand même, et, lorsqu’elle affectait de mépriser le travail et les artisans, elle n’était vraiment sincère qu’en affirmant : « Je ne pourrais pas travailler, il faut se lever de trop bonne heure ! »
Maintenant, Henry lui trouvait quantité de défauts. Il lui en trouvait même trop ! Il se rendait compte qu’il s’efforçait de la rabaisser, et, tout en proclamant : « Elle n’est pas digne que je l’aime », il l’aimait un peu plus, il s’engluait davantage !
Au reste, elle eût possédé tous les défauts de la création qu’il l’eût autant aimée. Il traversait cette période purement physique qui fait qu’on aime — c’est-à-dire qu’on désire bestialement — une femme parce qu’on l’a « dans la peau ». Ce sentiment, cet instinct plutôt, n’a rien à voir avec ses qualités ou défauts, ni avec la raison. Ça ne se discute pas ! C’est un besoin physique, comme le boire et le manger.
Henry le savait fort bien. Mais, comme le prisonnier, l’amoureux devient rapidement enfant, il passe sans motif du désespoir à l’espoir, il va, il vient, hélas ! toujours dans le même cercle vicieux. Et pourtant… mais non… mais si… En disant ci ou ça elle était sincère ! Mais non ! Alors, elle mentait constamment, pas un instant elle ne disait la vérité ? Voyons ! Cela lui semblait effroyable. Et pourtant ! que de contradictions ! Que de fois elle s’était coupée ! Quoi ! ces choses dont elle parlait si gentiment… son fils… Son fils ! ah ! ouat ! ce qu’elle s’en fichait ! en avait-elle un, seulement ? Si elle avait eu vraiment un fils se fût-elle prostituée ?
Décidément, elle était trop grue. Elle lui avait dit encore : « Si tu me donnes telle somme par mois, tu seras le seul ». Le seul ! Cette fois-là, encore, elle s’était méchamment adressée à sa jalousie. Quelle mentalité ! Quelle âme assez basse ! Cette fois-là, encore, elle n’avait pas eu l’élémentaire délicatesse de dissimuler son métier. Elle avait encore voulu jouer avec le feu, encore pousser Henry à bout. Un autre jour, elle l’avait menacé de prendre de la morphine, de la cocaïne jusqu’à en « crever ».
Et s’était-elle souciée, une seconde, de ses embarras d’argent ? De l’argent ! il lui fallait de l’argent ! Qu’il se le procurât comme il pouvait, peu lui importait ! Qu’il s’endettât, se ruinât, empruntât à des usuriers, compromît son avenir, elle s’en moquait pas mal ! Après lui un autre ! Lui avait-elle donné une marque d’affection, une preuve d’amitié, lui avait-elle vraiment témoigné du plaisir à se trouver avec lui ? toujours elle arrivait en retard aux rendez-vous, ne cherchant même pas à s’excuser, à fournir un prétexte. Et lui qui arrivait toujours une bonne demi-heure à l’avance ! Avait-il assez poireauté ! S’était-il fait assez de mauvais sang ! Elle viendra ; non, elle ne viendra pas ; elle viendra ; maintenant, elle ne viendra plus, il est trop tard. Et son cœur battait à gros coups !
Àson âge, avec son expérience de la vie, il avait été vraiment par trop naïf, encore victime de la petite fleur bleue ! Il s’accablait de reproches. Il ne savait plus, par instants, s’il la haïssait ou s’il l’aimait ; quand il raisonnait froidement il s’apercevait qu’il l’aimait. Il aurait voulu la voir en même temps très heureuse et très malheureuse. Ça tournait à la folie.
Et puis le passé… ce qu’il en savait… ce dont il ne doutait pas… Les hommes auxquels elle s’était vendue, et qu’il connaissait. Elle-même, les premiers jours de leur liaison, les lui avait nommés ou montrés, donnant des détails : un vieux dont la saleté répugnait particulièrement à Henry, auquel elle s’était livrée sur un divan chez une proxénète ; un autre, un vieux encore, qu’on surnommait grand-père ; et d’autres… et d’autres… Comment, elle avec ces hommes négligés, communs ! Elle lui disait bien : « Je ne vais pas avec tout le monde, je choisis, je peux choisir » : allons donc ! pourvu qu’on la payât… Cela revenait à Henry par bouffées, l’écœurant.
S’il sortait, il pensait maintenant que les hommes qu’il croisait avaient été ses amants — au moins une heure. Si elle l’accompagnait, le coup d’œil qu’ils lui lançaient lui semblait louche. Tout le monde devait se moquer de lui.
Et elle, avec sa mentalité assez simple, ne comprenait pas son humeur sombre, se contentant de proclamer : « Le passé c’est le passé, il faut l’oublier, d’ailleurs c’était convenu comme ça ! » Pardi ! pour ça il aurait fallu supprimer tout ce qui lui rappelait ce Passé, et surtout tous ! Ah ! si l’on savait… lorsque débutent ces idylles noires, il ne faudrait rien raconter : ce que l’on dit alors revient par la suite, quelquefois longtemps après, le Passé reparaît toujours, inéluctable, la tache de sang de Macbeth… Et, à la première discussion, au premier froissement, le Passé s’infiltre, empoisonne, et dorénavant l’Avenir sera le Passé.