Chapitre 40 Quarantième lettre
9 heures du matin.
J’ai dormi deux heures à peu près d’un sommeil horriblement agité et qui ressemblait fort à du délire. Heureusement en rouvrant les yeux je vois le jour près de naître.
Oh ! mon bien-aimé, la belle chose que la naissance du jour, si nous étions l’un près de l’autre, si nous comptions ensemble et au fur et à mesure qu’elles disparaissent, toutes les étoiles dont tu sais les noms, et qui se fondent et s’évanouissent dans l’éther quelques instants avant que le soleil, qui les chasse, n’apparaisse à son tour !
Je viens d’ouvrir ma fenêtre, il me semble qu’elle doit donner sur une étendue immense. Hélas ! plus l’étendue est grande et plus je suis perdue.
Mon Dieu ! cette belle fable amoureuse de Thésée et d’Ariane n’est-elle véritablement qu’une fable, et ma prière, ma prière profonde, ardente, éternelle, ne me détachera-t-elle pas de votre droite bénie quelque ange qui m’apporte le fil conducteur qui doit me conduire à lui ?
Oh ! j’écoute, je regarde, j’attends.
Rien, rien, mon Dieu ! rien que le soleil, c’est-à-dire votre image, qui, sans paraître encore, colore d’une teinte rose toute l’atmosphère qui baigne la chaîne de montagnes derrière laquelle il se lève, en ce moment. Oh ! pour un cœur calme que ce spectacle serait beau ! Comme ces collines, dont le contour bleuâtre se découpe sur ses rayons dorés, sont d’une belle et gracieuse forme ! Comme cette autre chaîne de montagnes qui forme l’horizon est gigantesque et belle avec ses pics neigeux qui s’argentent et qui s’étincellent aux premières flammes de l’astre divin ! Comme cette grande rivière qui sillonne la plaine et dont le cours vient à moi, est unie, majestueuse et profonde ! Comme… oh ! mon Dieu !
Mon Dieu ! je ne me trompe pas ; mon Dieu ! cet ange que j’implorais, que j’attends, il est donc venu, invisible, mais réel. Mon Dieu ! ces collines derrière lesquelles le soleil se lève, cette double arête au centre de laquelle il se balance en ce moment, ces montagnes de neige, qui semblent des piliers d’argent soutenant la voûte du ciel, cette grande rivière qui coule du sud au nord et qui reçoit les ruisseaux voisins comme une souveraine reçoit le tribut de ses sujets… ce sont les collines, ce sont les montagnes, c’est la rivière qu’il m’a décrits et qu’il voit de ses fenêtres. Mon horizon, c’est le sien, mon Dieu ! ne m’avez-vous égarée que pour mieux me conduire près de lui ! Ne m’avez-vous fermé les yeux que pour me montrer la lumière lorsque je les ouvrirais ?
Mon Dieu ! mon Dieu ! votre miséricorde est infinie !
Vous êtes grand, vous êtes saint, vous êtes bon, et ce n’est qu’à genoux qu’on doit vous parler.
À genoux donc, cœur sans foi qui a douté de la bonté du Seigneur ; à genoux ! à genoux ! à genoux !
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