Chapitre 41 Quarante et unième lettre
Quatre heures du matin.
J’ai remercié Dieu et je pars. Oh ! la force m’est revenue avec la foi. Je n’étais faible que parce que j’étais désespérée.
Un dernier coup d’œil, un dernier regard.
Oh ! comme le tableau était fidèle, mon bien-aimé ! Peintre, comme tu as bien vu ! poète, comme tu as bien décrit ! Voilà les cimes des Pyrénées qui passent du blanc mat au reflet de l’argent le plus vif. Voici leurs flancs noirs qui s’éclairent peu à peu, glissant du noir au violet, du violet au bleu clair, comme une inondation de lumière qui descendrait des hauts sommets. Voilà le jour qui se répand dans la plaine ; voilà les ruisseaux qui luisent comme des fils d’argent ; voilà la rivière qui se tord et ondoie comme un ruban de moire ; voilà les petits oiseaux qui chantent dans les buissons de lauriers-roses, dans les haies de grenadiers, dans les touffes de myrtes ; voilà, voilà l’aigle, roi du firmament, qui tourne dans l’éther.
Oh ! mon bien-aimé, nous sommes donc déjà réunis par le regard, et je vois ce que tu vois.
Seulement, d’où le vois-tu ?
Attends, attends, ta lettre est là. Oh ! tes lettres, elles ne me quittent pas un instant ; quand je mourrai, elles seront sur mon cœur, et ceux qui me déposeront dans la tombe auront mission, sous peine de sacrilège, de les y enfermer avec moi.
D’où le vois-tu ?
Mon Dieu ! c’est à peine si je puis lire ; heureusement je les sais par cœur ; si je les perdais, je pourrais les récrire de la première à la dernière ligne.
Je les ai tant lues !
« Ma fenêtre, toute garnie d’un immense jasmin dont les branches chargées de fleurs entrent dans ma chambre qu’elles parfument, s’ouvre au soleil levant. »
C’est cela, c’est cela !
Le soleil vient de se lever à ma gauche, toi tu es à ma droite.
« Le plateau que je domine est incliné du midi au nord, des montagnes à la plaine. »
C’est cela, toujours.
Oui, voici là-bas, là-bas, à l’horizon, merci, Seigneur, de ce que le jour que tu viens de faire est si pur, voici là-bas le plateau où est situé ton ermitage. Oh ! pourquoi est-il si loin encore, ou pourquoi le regard humain est-il si faible ! Je vois des centaines de points blancs semés au milieu des arbres verts ; lequel de tous ces points blancs est ton ermitage ? Oh ! colombe chérie, colombe bien aimée, colombe fille du ciel, c’est à toi de me dire cela.
Je pars, mon bien-aimé, je pars ; chaque minute perdue est un vol fait à ton bonheur et au mien ; perdre une minute, ce serait tenter Dieu.
N’est-ce pas pour être arrivé trop tard d’une minute que tu m’as perdue, moi ?
Viens, colombe. Oui, oui, n’est-ce pas, demain, ce soir peut-être nous allons le revoir !
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