‹ La Comédie humaine - Volume 16. Études philosophiques et Études analytiquesChapitre 53 sur 79 · LVIII. - LIX.

LVIII. - LIX.

Nous ne nous attachons d’une manière durable aux choses que d’après les soins, les travaux ou les désirs qu’elles nous ont coûté.

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Tout ce que nos méditations nous ont révélé sur les causes de cette loi primordiale des amours, se réduit à l’axiome suivant, qui en est tout à la fois le principe et la conséquence.

En toute chose l’on ne reçoit qu’en raison de ce que l’on donne.

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Ce dernier principe est tellement évident par lui-même, que nous n’essaierons pas de le démontrer. Nous n’y joindrons qu’une seule observation, qui ne nous paraît pas sans importance. Celui qui a dit: _Tout est vrai et tout est faux_, a proclamé un fait que l’esprit humain naturellement sophistique interprète à sa manière, car il semble vraiment que les choses humaines aient autant de facettes qu’il y a d’esprits qui les considèrent. Ce fait, le voici:

Il n’existe pas dans la création une loi qui ne soit balancée par une loi contraire: la vie en tout est résolue par l’équilibre de deux forces contendantes. Ainsi, dans le sujet qui nous occupe, en amour, il est certain que si vous donnez trop, vous ne recevrez pas assez. La mère qui laisse voir toute sa tendresse à ses enfants crée en eux l’ingratitude, l’ingratitude vient peut-être de l’impossibilité où l’on est de s’acquitter. La femme qui aime plus qu’elle n’est aimée sera nécessairement tyrannisée. L’amour durable est celui qui tient toujours les forces de deux êtres en équilibre. Or, cet équilibre peut toujours s’établir: celui des deux qui aime le plus doit rester dans la sphère de celui qui aime le moins. Et n’est-ce pas, après tout, le plus doux sacrifice que puisse faire une âme aimante, si tant est que l’amour s’accommode de cette inégalité?

Quel sentiment d’admiration ne s’élève-t-il pas dans l’âme du philosophe, en découvrant qu’il n’y a peut-être qu’un seul principe dans le monde comme il n’y a qu’un Dieu, et que nos idées et nos affections sont soumises aux mêmes lois qui font mouvoir le soleil, éclore les fleurs et vivre l’univers!...

Peut-être faut-il chercher dans cette métaphysique de l’amour les raisons de la proposition suivante, qui jette les plus vives lumières sur la question des Lunes de Miel et des Lunes Rousses.

THÉORÈME.

L’homme va de l’aversion à l’amour; mais, quand il a commencé par aimer et qu’il arrive à l’aversion, il ne revient jamais à l’amour.

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Dans certaines organisations humaines, les sentiments sont incomplets comme la pensée peut l’être dans quelques imaginations stériles. Ainsi de même que les esprits sont doués de la facilité de saisir les rapports existants entre les choses sans en tirer de conclusion; de la faculté de saisir chaque rapport séparément sans les réunir, de la force de voir, de comparer et d’exprimer; de même les âmes peuvent concevoir les sentiments d’une manière imparfaite. Le talent, en amour comme en tout autre art, consiste dans la réunion de la puissance de concevoir et de celle d’exécuter. Le monde est plein de gens qui chantent des airs sans ritournelle, qui ont des quarts d’idée comme des quarts de sentiment, et qui ne coordonnent pas plus les mouvements de leurs affections que leurs pensées. C’est, en un mot, des êtres incomplets. Unissez une belle intelligence à une intelligence manquée, vous préparez un malheur; car il faut que l’équilibre se retrouve en tout.

Nous laissons aux philosophes de boudoir et aux sages d’arrière-boutique le plaisir de chercher les mille manières par lesquelles les tempéraments, les esprits, les situations sociales et la fortune rompent les équilibres, et nous allons examiner la dernière cause qui influe sur le coucher des Lunes de Miel et le lever des Lunes Rousses.

Il y a dans la vie un principe plus puissant que la vie elle-même. C’est un mouvement dont la rapidité procède d’une impulsion inconnue. L’homme n’est pas plus dans le secret de ce tournoiement que la terre n’est initiée aux causes de sa rotation. Ce je ne sais quoi, que j’appellerais volontiers le courant de la vie, emporte nos pensées les plus chères, use la volonté du plus grand nombre, et nous entraîne tous malgré nous. Ainsi, un homme plein de bon sens, qui ne manquera même pas à payer ses billets, s’il est négociant, ayant pu éviter la mort, ou, chose plus cruelle peut-être! une maladie, par l’observation d’une pratique facile, mais quotidienne, est bien et dûment cloué entre quatre planches, après s’être dit tous les soirs:--«Oh! demain, je n’oublierai pas mes pastilles!» Comment expliquer cette étrange fascination qui domine toutes les choses de la vie? est-ce défaut d’énergie? les hommes les plus puissants de volonté y sont soumis; est-ce défaut de mémoire? les gens qui possèdent cette faculté au plus haut degré y sont sujets.

Ce fait que chacun a pu reconnaître en son voisin est une des causes qui excluent la plupart des maris de la Lune de Miel. L’homme le plus sage, celui qui aurait échappé à tous les écueils que nous avons déjà signalés, n’évite quelquefois pas les piéges qu’il s’est ainsi tendus à lui-même.

Je me suis aperçu que l’homme en agissait avec le mariage et ses dangers à peu près comme avec les perruques; et peut-être est-ce une formule pour la vie humaine que les phases suivantes de la pensée à l’endroit de la perruque.

PREMIÈRE ÉPOQUE.--Est-ce que j’aurai jamais les cheveux blancs?

DEUXIÈME ÉPOQUE.--En tout cas, si j’ai des cheveux blancs, je ne porterai jamais de perruque: Dieu! que c’est laid une perruque!

Un matin, vous entendez une jeune voix que l’amour a fait vibrer plus de fois qu’il ne l’a éteinte, s’écriant:--Comment, tu as un cheveu blanc!...

TROISIÈME ÉPOQUE.--Pourquoi ne pas avoir une perruque bien faite qui tromperait complétement les gens? Il y a je ne sais quel mérite à duper tout le monde; puis, une perruque tient chaud, elle empêche les rhumes, etc.

QUATRIÈME ÉPOQUE.--La perruque est si adroitement mise que vous attrapez tous ceux qui ne vous connaissent pas.

La perruque vous préoccupe, et l’amour-propre vous rend tous les matins le rival des plus habiles coiffeurs.

CINQUIÈME ÉPOQUE.--La perruque négligée.--Dieu! que c’est ennuyeux d’avoir à se découvrir la tête tous les soirs, à la bichonner tous les matins!

SIXIÈME ÉPOQUE.--La perruque laisse passer quelques cheveux blancs; elle vacille, et l’observateur aperçoit sur votre nuque une ligne blanche qui forme un contraste avec les nuances plus foncées de la perruque circulairement retroussée par le col de votre habit.

SEPTIÈME ÉPOQUE.--La perruque ressemble à du chiendent, et (passez-moi l’expression) vous vous moquez de votre perruque!...

--Monsieur, me dit une des puissantes intelligences féminines qui ont daigné m’éclairer sur quelques-uns des passages les plus obscurs de mon livre, qu’entendez-vous par cette perruque?...

--Madame, répondis-je, quand un homme tombe dans l’indifférence à l’endroit de la perruque, il est... il est... ce que votre mari n’est probablement pas.

--Mais, mon mari n’est pas... (Elle chercha.) Il n’est pas... aimable; il n’est pas... très-bien portant; il n’est pas... d’une humeur égale; il n’est pas...

--Alors, madame, il serait donc indifférent à la perruque.

Nous nous regardâmes, elle avec une dignité assez bien jouée, moi avec un imperceptible sourire.--Je vois, dis-je, qu’il faut singulièrement respecter les oreilles du petit sexe, car c’est la seule chose qu’il ait de chaste. Je pris l’attitude d’un homme qui a quelque chose d’important à révéler, et la belle dame baissa les yeux comme si elle se doutait d’avoir à rougir pendant ce discours.

--Madame, aujourd’hui l’on ne pendrait pas un ministre, comme jadis, pour un _oui_ ou un _non_; un Châteaubriand ne torturerait guère Françoise de Foix, et nous ne portons plus au côté une longue épée prête à venger l’injure. Or, dans un siècle où la civilisation a fait des progrès si rapides, où l’on nous apprend la moindre science en vingt-quatre leçons, tout a dû suivre cet élan vers la perfection. Nous ne pouvons donc plus parler la langue mâle, rude et grossière de nos ancêtres. L’âge dans lequel on fabrique des tissus si fins, si brillants, des meubles si élégants, des porcelaines si riches, devait être l’âge des périphrases et des circonlocutions. Il faut donc essayer de forger quelque mot nouveau pour remplacer la comique expression dont s’est servi Molière; puisque, comme a dit un auteur contemporain, le langage de ce grand homme est trop libre pour les dames qui trouvent la gaze trop épaisse pour leurs vêtements. Maintenant les gens du monde n’ignorent pas plus que les savants le goût inné des Grecs pour les mystères. Cette poétique nation avait su empreindre de teintes fabuleuses les antiques traditions de son histoire. A la voix de ses rapsodes, tout ensemble poètes et romanciers, les rois devenaient des dieux, et leurs aventures galantes se transformaient en d’immortelles allégories. Selon M. Chompré, licencié en droit, auteur classique du _Dictionnaire de Mythologie_, le Labyrinthe était «un enclos planté de bois et orné de bâtiments disposés de telle façon que quand un jeune homme y était entré une fois, il ne pouvait plus en trouver la sortie.» Çà et là quelques bocages fleuris s’offraient à sa vue, mais au milieu d’une multitude d’allées qui se croisaient dans tous les sens et présentaient toujours à l’œil une route uniforme; parmi les ronces, les rochers et les épines, le patient avait à combattre un animal nommé le Minotaure. Or, madame, si vous voulez me faire l’honneur de vous souvenir que le Minotaure était, de toutes les bêtes cornues, celle que la mythologie nous signale comme la plus dangereuse; que, pour se soustraire aux ravages qu’il faisait, les Athéniens s’étaient abonnés à lui livrer, bon an, mal an, cinquante vierges; vous ne partagerez pas l’erreur de ce bon M. Chompré, qui ne voit là qu’un jardin anglais; et vous reconnaîtrez dans cette fable ingénieuse une allégorie délicate, ou, disons mieux, une image fidèle et terrible des dangers du mariage. Les peintures récemment découvertes à Herculanum ont achevé de prouver cette opinion. En effet, les savants avaient cru long-temps, d’après quelques auteurs, que le minotaure était un animal moitié homme, moitié taureau; mais la cinquième planche des anciennes peintures d’Herculanum nous représente ce monstre allégorique avec le corps entier d’un homme, à la réserve d’une tête de taureau; et, pour enlever toute espèce de doute, il est abattu aux pieds de Thésée. Eh! bien, madame, pourquoi ne demanderions-nous pas à la mythologie de venir au secours de l’hypocrisie qui nous gagne et nous empêche de rire comme riaient nos pères? Ainsi, lorsque dans le monde une jeune dame n’a pas très-bien su étendre le voile sous lequel une femme honnête couvre sa conduite, là où nos aïeux auraient rudement tout expliqué par un seul mot, vous, comme une foule de belles dames à réticences, vous vous contentez de dire:--«Ah! oui, elle est fort aimable, mais...--Mais quoi?...--Mais elle est souvent bien _inconséquente_...» J’ai long-temps cherché, madame, le sens de ce dernier mot et surtout la figure de rhétorique par laquelle vous lui faisiez exprimer le contraire de ce qu’il signifie; mes méditations ont été vaines. Vert-Vert a donc, le dernier, prononcé le mot de nos ancêtres, et encore s’est-il adressé, par malheur, à d’innocentes religieuses, dont les infidélités n’atteignaient en rien l’honneur des hommes. Quand une femme est inconséquente, le mari serait, selon moi, _minotaurisé_. Si le minautorisé est un galant homme, s’il jouit d’une certaine estime, et beaucoup de maris méritent réellement d’être plaints, alors, en parlant de lui, vous dites encore d’une petite voix flûtée: «M. A... est un homme bien estimable, sa femme est fort jolie, mais on prétend qu’il n’est pas heureux dans son intérieur.» Ainsi, madame, l’homme estimable malheureux dans son intérieur, l’homme qui a une femme inconséquente, ou le mari minotaurisé, sont tout bonnement des maris à la façon de Molière. Hé! bien, déesse du goût moderne, ces expressions vous semblent-elles d’une transparence assez chaste?

--Ah! mon Dieu, dit-elle en souriant, si la chose reste, qu’importe qu’elle soit exprimée en deux syllabes ou en cent?

Elle me salua par une petite révérence ironique et disparut, allant sans doute rejoindre ces comtesses de préface et toutes ces créatures métaphoriques si souvent employées par les romanciers à retrouver ou à composer des manuscrits anciens.

Quant à vous, êtres moins nombreux et plus réels qui me lisez, si, parmi vous, il est quelques gens qui fassent cause commune avec mon champion conjugal, je vous avertis que vous ne deviendrez pas tout d’un coup malheureux dans votre intérieur. Un homme arrive à cette température conjugale par degrés et insensiblement. Beaucoup de maris sont même restés malheureux dans leur intérieur, toute leur vie, sans le savoir. Cette révolution domestique s’opère toujours d’après des règles certaines; car les révolutions de la Lune de Miel sont aussi sûres que les phases de la lune du ciel et s’appliquent à tous les ménages! n’avons-nous pas prouvé que la nature morale a ses lois, comme la nature physique?

Votre jeune femme ne prendra jamais, comme nous l’avons dit ailleurs, un amant sans faire de sérieuses réflexions. Au moment où la Lune de Miel décroît, vous avez plutôt développé chez elle le sentiment du plaisir que vous ne l’avez satisfait; vous lui avez ouvert le livre de vie, elle conçoit admirablement par le prosaïsme de votre facile amour la poésie qui doit résulter de l’accord des âmes et des voluptés. Comme un oiseau timide, épouvanté encore par le bruit d’une mousqueterie qui a cessé, elle avance la tête hors du nid, regarde autour d’elle, voit le monde; et, tenant le mot de la charade que vous avez jouée, elle sent instinctivement le vide de votre passion languissante. Elle devine que ce n’est plus qu’avec un amant qu’elle pourra reconquérir le délicieux usage de son libre arbitre en amour.

Vous avez séché du bois vert pour un feu à venir.

Dans la situation où vous vous trouvez l’un et l’autre, il n’existe pas de femme, même la plus vertueuse, qui ne se soit trouvée digne d’une grande passion, qui ne l’ait rêvée, et qui ne croie être très-inflammable; car il y a toujours de l’amour-propre à augmenter les forces d’un ennemi vaincu.

--Si le métier d’honnête femme n’était que périlleux, passe encore... me disait une vieille dame; mais il ennuie, et je n’ai jamais rencontré de femme vertueuse qui ne pensât jouer en dupe.

Alors, et avant même qu’aucun amant ne se présente, une femme en discute pour ainsi dire la légalité; elle subit un combat que se livrent en elle les devoirs, les lois, la religion et les désirs secrets d’une nature qui ne reçoit de frein que celui qu’elle s’impose. Là commence pour vous un ordre de choses tout nouveau; là, se trouve le premier avertissement que la nature, cette indulgente et bonne mère, donne à toutes les créatures qui ont à courir quelque danger. La nature a mis au cou du minotaure une sonnette, comme à la queue de cet épouvantable serpent, l’effroi du voyageur. Alors se déclarent, dans votre femme, ce que nous appellerons _les premiers symptômes_, et malheur à qui n’a pas su les combattre! ceux qui en nous lisant se souviendront de les avoir vus se manifestant jadis dans leur intérieur, peuvent passer à la conclusion de cet ouvrage, ils y trouveront des consolations.

Cette situation, dans laquelle un ménage reste plus ou moins long-temps, sera le point de départ de notre ouvrage, comme elle est le terme de nos observations générales. Un homme d’esprit doit savoir reconnaître les mystérieux indices, les signes imperceptibles, et les révélations involontaires qu’une femme laisse échapper alors; car la Méditation suivante pourra tout au plus accuser les gros traits aux néophytes de la science sublime du mariage.

MÉDITATION VIII.

DES PREMIERS SYMPTOMES.

Lorsque votre femme est dans la crise où nous l’avons laissée, vous êtes, vous, en proie à une douce et entière sécurité. Vous avez tant de fois vu le soleil que vous commencez à croire qu’il peut luire pour tout le monde. Vous ne prêtez plus alors aux moindres actions de votre femme cette attention que vous donnait le premier feu du tempérament.

Cette indolence empêche beaucoup de maris d’apercevoir les symptômes par lesquels leurs femmes annoncent un premier orage: et cette disposition d’esprit a fait minotauriser plus de maris que l’occasion, les fiacres, les canapés et les appartements en ville. Ce sentiment d’indifférence pour le danger est en quelque sorte produit et justifié par le calme apparent qui vous entoure. La conspiration ourdie contre vous par notre million de célibataires affamés semble être unanime dans sa marche. Quoique tous ces damoiseaux soient ennemis les uns des autres et que pas un d’eux ne se connaisse, une sorte d’instinct leur a donné le mot d’ordre.

Deux personnes se marient-elles, les sbires du minotaure, jeunes et vieux, ont tous ordinairement la politesse de laisser entièrement les époux à eux-mêmes. Ils regardent un mari comme un ouvrier chargé de dégrossir, polir, tailler à facettes et monter le diamant qui passera de main en main, pour être un jour admiré à la ronde. Aussi, l’aspect d’un jeune ménage fortement épris réjouit-il toujours ceux d’entre les célibataires qu’on a nommés les Roués, ils se gardent bien de troubler le travail dont doit profiter la société; ils savent aussi que les grosses pluies durent peu; ils se tiennent alors à l’écart, en faisant le guet, en épiant, avec une incroyable finesse, le moment où les deux époux commenceront à se lasser du septième ciel.

Le tact avec lequel les célibataires découvrent le moment où la bise vient à souffler dans un ménage ne peut être comparé qu’à cette nonchalance à laquelle sont livrés les maris pour lesquels la Lune Rousse se lève. Il y a, même en galanterie, une maturité qu’il faut savoir attendre. Le grand homme est celui qui juge tout ce que peuvent porter les circonstances. Ces gens de cinquante-deux ans, que nous avons présentés comme si dangereux, comprennent très-bien, par exemple, que tel homme qui s’offre à être l’amant d’une femme et qui est fièrement rejeté, sera reçu à bras ouverts trois mois plus tard. Mais il est vrai de dire qu’en général, les gens mariés mettent à trahir leur froideur la même naïveté qu’à dénoncer leur amour.

Au temps où vous parcouriez avec madame les ravissantes campagnes du septième ciel, et où, selon les caractères, on reste campé plus ou moins long-temps, comme le prouve la Méditation précédente, vous alliez peu ou point dans le monde. Heureux dans votre intérieur, si vous sortiez, c’était pour faire, à la manière des amants, une partie fine, courir au spectacle, à la campagne, etc. Du moment où vous reparaissez, ensemble ou séparément, au sein de la société, que l’on vous voit assidus l’un et l’autre aux bals, aux fêtes, à tous ces vains amusements créés pour fuir le vide du cœur, les célibataires devinent que votre femme y vient chercher des distractions; donc, son ménage, son mari l’ennuient.

Là, le célibataire sait que la moitié du chemin est faite. Là, vous êtes sur le point d’être minotaurisé, et votre femme tend à devenir inconséquente: c’est-à-dire, au contraire, qu’elle sera très-conséquente dans sa conduite, qu’elle la raisonnera avec une profondeur étonnante, et que vous n’y verrez que du feu. Dès ce moment elle ne manquera en apparence à aucun de ses devoirs, et recherchera d’autant plus les couleurs de la vertu qu’elle en aura moins. Hélas! disait Crébillon:

Doit-on donc hériter de ceux qu’on assassine!

Jamais vous ne l’aurez vue plus soigneuse à vous plaire. Elle cherchera à vous dédommager de la secrète lésion qu’elle médite de faire à votre bonheur conjugal, par de petites félicités qui vous font croire à la perpétuité de son amour; de là vient le proverbe: Heureux comme un sot. Mais selon les caractères des femmes, ou elles méprisent leurs maris, par cela même qu’elles les trompent avec succès; ou elles les haïssent, si elles sont contrariées par eux; ou elles tombent, à leur égard, dans une indifférence pire mille fois que la haine.

En cette occurrence, le premier diagnostic chez la femme est une grande excentricité. Une femme aime à se sauver d’elle-même, à fuir son intérieur, mais sans cette avidité des époux complétement malheureux. Elle s’habille avec beaucoup de soin, afin, dira-t-elle, de flatter votre amour-propre en attirant tous les regards au milieu des fêtes et des plaisirs.

Revenue au sein de ses ennuyeux pénates, vous la verrez parfois sombre et pensive; puis tout à coup riant et s’égayant comme pour s’étourdir; ou prenant l’air grave d’un Allemand qui marche au combat. De si fréquentes variations annoncent toujours la terrible hésitation que nous avons signalée.

Il y a des femmes qui lisent des romans pour se repaître de l’image habilement présentée et toujours diversifiée d’un amour contrarié qui triomphe, ou pour s’habituer, par la pensée, aux dangers d’une intrigue.

Elle professera la plus haute estime pour vous. Elle vous dira qu’elle vous aime, comme on aime un frère; que cette amitié raisonnable est la seule vraie, la seule durable, et que le mariage n’a pour but que de l’établir entre deux époux.

Elle distinguera fort habilement qu’elle n’a que des devoirs à remplir, et qu’elle peut prétendre à exercer des droits.

Elle voit avec une froideur que vous seul pouvez calculer tous les détails du bonheur conjugal. Ce bonheur ne lui a peut-être jamais beaucoup plu, et d’ailleurs, pour elle, il est toujours là; elle le connaît, elle l’a analysé; et combien de légères mais terribles preuves viennent alors prouver à un mari spirituel que cet être fragile argumente et raisonne au lieu d’être emporté par la fougue de la passion!...