LX.
Plus on juge, moins on aime.
· · ·
De là jaillissent chez elle et ces plaisanteries dont vous riez le premier, et ces réflexions qui vous surprennent par leur profondeur; de là viennent ces changements soudains et ces caprices d’un esprit qui flotte. Parfois elle devient tout à coup d’une extrême tendresse comme par repentir de ses pensées et de ses projets; parfois elle est maussade et indéchiffrable; enfin, elle accomplit le _varium et mutabile fæmina_ que nous avons eu jusqu’ici la sottise d’attribuer à leur constitution. Diderot, dans le désir d’expliquer ces variations presque atmosphériques de la femme, est même allé jusqu’à les faire provenir de ce qu’il nomme _la bête féroce_; mais vous n’observerez jamais ces fréquentes anomalies chez une femme heureuse.
Ces symptômes, légers comme de la gaze, ressemblent à ces nuages qui nuancent à peine l’azur du ciel et qu’on nomme des fleurs d’orage. Bientôt les couleurs prennent des teintes plus fortes.
Au milieu de cette méditation solennelle, qui tend à mettre, selon l’expression de madame de Staël, plus de poésie dans la vie, quelques femmes, auxquelles des mères vertueuses par calcul, par devoir, par sentiment ou par hypocrisie, ont inculqué des principes tenaces, prennent les dévorantes idées dont elles sont assaillies pour des suggestions du démon; et vous les voyez alors trottant régulièrement à la messe, aux offices, aux vêpres même. Cette fausse dévotion commence par de jolis livres de prières reliés avec luxe, à l’aide desquels ces chères pécheresses s’efforcent en vain de remplir les devoirs imposés par la religion et délaissés pour les plaisirs du mariage.
Ici posons un principe et gravez-le en lettres de feu dans votre souvenir.
Lorsqu’une jeune femme reprend tout à coup des pratiques religieuses autrefois abandonnées, ce nouveau système d’existence cache toujours un motif d’une haute importance pour le bonheur du mari. Sur cent femmes il en est au moins soixante-dix-neuf chez lesquelles ce retour vers Dieu prouve qu’elles ont été inconséquentes ou qu’elles vont le devenir.
Mais un symptôme plus clair, plus décisif, que tout mari reconnaîtra, sous peine d’être un sot, est celui-ci.
Au temps où vous étiez plongés l’un et l’autre dans les trompeuses délices de la Lune de Miel, votre femme, en véritable amante, faisait constamment votre volonté. Heureuse de pouvoir vous prouver une bonne volonté que vous preniez, vous deux, pour de l’amour, elle aurait désiré que vous lui eussiez commandé de marcher sur le bord des gouttières, et, sur-le-champ, agile comme un écureuil, elle eût parcouru les toits. En un mot, elle trouvait un plaisir ineffable à vous sacrifier ce je qui la rendait un être différent de vous. Elle s’était identifiée à votre nature, obéissant à ce vœu du cœur: _Una caro_.
Toutes ces belles dispositions d’un jour se sont effacées insensiblement. Blessée de rencontrer sa volonté anéantie, votre femme essaiera maintenant de la reconquérir au moyen d’un système développé graduellement et de jour en jour avec une croissante énergie.
C’est le système de la _Dignité de la Femme mariée_. Le premier effet de ce système est d’apporter dans vos plaisirs une certaine réserve et une certaine tiédeur de laquelle vous êtes le seul juge.
Selon le plus ou le moins d’emportement de votre passion sensuelle, vous avez peut-être, pendant la Lune de Miel, deviné quelques-unes de ces vingt-deux voluptés qui autrefois créèrent en Grèce vingt-deux espèces de courtisanes adonnées particulièrement à la culture de ces branches délicates d’un même art. Ignorante et naïve, curieuse et pleine d’espérance, votre jeune femme aura pris quelques grades dans cette science aussi rare qu’inconnue et que nous recommandons singulièrement au futur auteur de la Physiologie du Plaisir.
Alors par une matinée d’hiver, et semblables à ces troupes d’oiseaux qui craignent le froid de l’Occident, s’envolent d’un seul coup, d’une même aile, la Fellatrice, fertile en coquetteries qui trompent le désir pour en prolonger les brûlants accès; la Tractatrice, venant de l’Orient parfumé où les plaisirs qui font rêver sont en honneur; la Subagitatrice, fille de la grande Grèce; la Lémane, avec ses voluptés douces et chatouilleuses; la Corinthienne, qui pourrait, au besoin, les remplacer toutes; puis enfin, l’agaçante Phicidisseuse, aux dents dévoratrices et lutines, dont l’émail semble intelligent. Une seule, peut-être, vous est restée; mais un soir, la brillante et fougueuse Propétide étend ses ailes blanches et s’enfuit, le front baissé, vous montrant pour la dernière fois, comme l’ange qui disparaît aux yeux d’Abraham, dans le tableau de Rembrandt, les ravissants trésors qu’elle ignore elle-même, et qu’il n’était donné qu’à vous de contempler d’un œil enivré, de flatter d’une main caressante.
Sevré de toutes ces nuances de plaisir, de tous ces caprices d’âme, de ces flèches de l’Amour, vous êtes réduit à la plus vulgaire des façons d’aimer, à cette primitive et innocente allure de l’hyménée, pacifique hommage que rendait le naïf Adam à notre mère commune, et qui suggéra sans doute au Serpent l’idée de la déniaiser. Mais un symptôme si complet n’est pas fréquent. La plupart des ménages sont trop bons chrétiens pour suivre les usages de la Grèce païenne. Aussi avons-nous rangé parmi les _derniers symptômes_ l’apparition dans la paisible couche nuptiale de ces voluptés effrontées qui, la plupart du temps, sont filles d’une illégitime passion. En temps et lieu, nous traiterons plus amplement ce diagnostic enchanteur: ici, peut-être, se réduit-il à une nonchalance et même à une répugnance conjugale que vous êtes seul en état d’apprécier.
En même temps qu’elle ennoblit ainsi par sa dignité les fins du mariage, votre femme prétend qu’elle doit avoir son opinion et vous la vôtre. «En se mariant, dira-t-elle, une femme ne fait pas vœu d’abdiquer sa raison. Les femmes sont-elles donc réellement esclaves? Les lois humaines ont pu enchaîner le corps, mais la pensée!... ah! Dieu l’a placée trop près de lui pour que les tyrans pussent y porter les mains.»
Ces idées procèdent nécessairement ou d’une instruction trop libérale que vous lui aurez laissé prendre, ou de réflexions que vous lui aurez permis de faire. Une Méditation tout entière a été consacrée à _l’instruction en ménage_.
Puis votre femme commence à dire: «Ma chambre, mon lit, mon appartement.» A beaucoup de vos questions, elle répondra:--«Mais, mon ami, cela ne vous regarde pas!» Ou:--«Les hommes ont leur part dans la direction d’une maison, et les femmes ont la leur.» Ou bien, ridiculisant les hommes qui se mêlent du ménage, elle prétendra que «les hommes n’entendent rien à certaines choses.»
Le nombre des choses auxquelles vous n’entendez rien augmentera tous les jours.
Un beau matin vous verrez, dans votre petite église, deux autels là où vous n’en cultiviez qu’un seul. L’autel de votre femme et le vôtre seront devenus distincts, et cette distinction ira croissant, toujours en vertu du système de la dignité de la femme.
Viendront alors les idées suivantes, que l’on vous inculquera, malgré vous, par la vertu d’une _force vive_, fort ancienne et peu connue. La force de la vapeur, celle des chevaux, des hommes ou de l’eau sont de bonnes inventions; mais la nature a pourvu la femme d’une force morale à laquelle ces dernières ne sont pas comparables: nous la nommerons _force de la crécelle_. Cette puissance consiste dans une perpétuité de son, dans un retour si exact des mêmes paroles, dans une rotation si complète des mêmes idées, qu’à force de les entendre vous les admettrez pour être délivré de la discussion. Ainsi, la puissance de la crécelle vous prouvera:
Que vous êtes bien heureux d’avoir une femme d’un tel mérite;
Qu’on vous a fait trop d’honneur en vous épousant;
Que souvent les femmes voient plus juste que les hommes;
Que vous devriez prendre en tout l’avis de votre femme, et presque toujours le suivre;
Que vous devez _respecter_ la mère de vos enfants, l’honorer, avoir confiance en elle;
Que la meilleure manière de n’être pas trompé est de s’en remettre à la délicatesse d’une femme, parce que, suivant certaines vieilles idées que nous avons eu la faiblesse de laisser s’accréditer, il est impossible à un homme d’empêcher sa femme de le minotauriser;
Qu’une femme légitime est la meilleure amie d’un homme;
Qu’une femme est maîtresse chez elle, et reine dans son salon, etc.
Ceux qui, à ces conquêtes de la dignité de la femme sur le pouvoir de l’homme, veulent opposer une ferme résistance, tombent dans la catégorie des prédestinés.
D’abord, s’élèvent des querelles qui, aux yeux de leurs femmes, leur donnent un air de tyrannie. La tyrannie d’un mari est toujours une terrible excuse à l’inconséquence d’une femme. Puis, dans ces légères discussions, elles savent prouver à leurs familles, aux nôtres, à tout le monde, à nous-mêmes, que nous avons tort. Si, pour obtenir la paix, ou par amour, vous reconnaissez les droits prétendus de la femme, vous laissez à la vôtre un avantage dont elle profitera éternellement. Un mari, comme un gouvernement, ne doit jamais avouer de faute. Là, votre pouvoir serait débordé par le système occulte de la dignité féminine; là, tout serait perdu; dès ce moment elle marcherait de concession en concession jusqu’à vous chasser de _son_ lit.
La femme étant fine, spirituelle, malicieuse, ayant tout le temps de penser à une ironie, elle vous tournerait en ridicule pendant le choc momentané de vos opinions. Le jour où elle vous aura ridiculisé verra la fin de votre bonheur. Votre pouvoir expirera. Une femme qui a ri de son mari ne peut plus l’aimer. Un homme doit être, pour la femme qui aime, un être plein de force, de grandeur, et toujours imposant. Une famille ne saurait exister sans le despotisme. Nations pensez-y!
Aussi, la conduite difficile qu’un homme doit tenir en présence d’événements si graves, cette haute politique du mariage est-elle précisément l’objet des Seconde et Troisième Parties de notre livre. Ce bréviaire du machiavélisme marital vous apprendra la manière de vous grandir dans cet esprit léger, dans cette âme de dentelle, disait Napoléon. Vous saurez comment un homme peut montrer une âme d’acier, peut accepter cette petite guerre domestique, et ne jamais céder l’empire de la volonté sans compromettre son bonheur. En effet, si vous abdiquiez, votre femme vous mésestimerait par cela seul qu’elle vous trouverait sans vigueur; vous ne seriez plus un _homme_ pour elle. Mais nous ne sommes pas encore arrivé au moment de développer les théories et les principes par lesquels un mari pourra concilier l’élégance des manières avec l’acerbité des mesures; qu’il nous suffise pour le moment de deviner l’importance de l’avenir, et poursuivons.
A cette époque fatale, vous la verrez établissant avec adresse le droit de sortir seule.
Vous étiez naguère son dieu, son idole. Elle est maintenant parvenue à ce degré de dévotion qui permet d’apercevoir des trous à la robe des saints.
--Oh! mon Dieu, mon ami, disait madame de la Vallière à son mari, comme vous portez mal votre épée! M. de Richelieu a une manière de la faire tenir droit à son côté que vous devriez tâcher d’imiter; c’est de bien meilleur goût.--Ma chère, on ne peut pas me dire plus spirituellement qu’il y a cinq mois que nous sommes mariés!...» répliqua le duc dont la réponse fit fortune sous le règne de Louis XV.
Elle étudiera votre caractère pour trouver des armes contre vous. Cette étude, en horreur à l’amour, se découvrira par les mille petits piéges qu’elle vous tendra pour se faire, à dessein, rudoyer, gronder par vous; car lorsqu’une femme n’a pas d’excuses pour minotauriser son mari, elle tâche d’en créer.
Elle se mettra peut-être à table sans vous attendre.
Si elle passe en voiture au milieu d’une ville, elle vous indiquera certains objets que vous n’aperceviez pas; elle chantera devant vous sans avoir peur; elle vous coupera la parole, ne vous répondra quelquefois pas, et vous prouvera de vingt manières différentes qu’elle jouit près de vous de toutes ses facultés et de son bon sens.
Elle cherchera à abolir entièrement votre influence dans l’administration de la maison, et tentera de devenir seule maîtresse de votre fortune. D’abord, cette lutte sera une distraction pour son âme vide ou trop fortement remuée; ensuite, elle trouvera dans votre opposition un nouveau motif de ridicule. Les expressions consacrées ne lui manqueront pas, et en France, nous cédons si vite au sourire ironique d’autrui!...
De temps à autre, apparaîtront des migraines et des mouvements de nerfs; mais ces symptômes donneront lieu à toute une Méditation.
Dans le monde, elle parlera de vous sans rougir, et vous regardera avec assurance.
Elle commencera à blâmer vos moindres actes, parce qu’ils seront en contradiction avec ses idées ou ses intentions secrètes.
Elle n’aura plus autant de soin de ce qui vous touche, elle ne saura seulement pas si vous avez tout ce qu’il vous faut. Vous ne serez plus le terme de ses comparaisons.
A l’imitation de Louis XIV qui apportait à ses maîtresses les bouquets de fleurs d’oranger que le premier jardinier de Versailles lui mettait tous les matins sur sa table, M. de Vivonne donnait presque tous les jours des fleurs rares à sa femme pendant le premier temps de son mariage. Un soir il trouva le bouquet gisant sur une console, sans avoir été placé comme à l’ordinaire dans un vase plein d’eau.--«Oh! oh! dit-il, si je ne suis pas un sot, je ne tarderai pas à l’être.»
Vous êtes en voyage pour huit jours, et vous ne recevez pas de lettre, ou vous en recevez une dont trois pages sont blanches..... Symptôme.
Vous arrivez monté sur un cheval de prix, que vous aimez beaucoup, et, entre deux baisers, votre femme s’inquiète du cheval et de son avoine... Symptôme.
A ces traits, vous pouvez maintenant en ajouter d’autres. Nous tâcherons dans ce livre de toujours peindre à fresque, et de vous laisser les miniatures. Selon les caractères, ces indices, cachés sous les accidents de la vie habituelle, varient à l’infini. Tel découvrira un symptôme dans la manière de mettre un châle, lorsque tel autre aura besoin de recevoir une chiquenaude sur son âne pour deviner l’indifférence de sa compagne.
Un beau matin de printemps, le lendemain d’un bal, ou la veille d’une partie de campagne, cette situation arrive à son dernier période. Votre femme s’ennuie et le bonheur permis n’a plus d’attrait pour elle. Ses sens, son imagination, le caprice de la nature peut-être appellent un amant. Cependant elle n’ose pas encore s’embarquer dans une intrigue dont les conséquences et les détails l’effraient. Vous êtes encore là pour quelque chose; vous pesez dans la balance, mais bien peu. De son côté, l’amant se présente paré de toutes les grâces de la nouveauté, de tous les charmes du mystère. Le combat qui s’est élevé dans le cœur de votre femme devient devant l’ennemi plus réel et plus périlleux que jadis. Bientôt plus il y a de dangers et de risques à courir, plus elle brûle de se précipiter dans ce délicieux abîme de craintes, de jouissances, d’angoisses, de voluptés. Son imagination s’allume et pétille. Sa vie future se colore à ses yeux de teintes romanesques et mystérieuses. Son âme trouve que l’existence a déjà pris du ton dans cette discussion solennelle pour les femmes. Tout s’agite, tout s’ébranle, tout s’émeut en elle. Elle vit trois fois plus qu’auparavant, et juge de l’avenir par le présent. Le peu de voluptés que vous lui avez prodiguées plaide alors contre vous; car elle ne s’irrite pas tant des plaisirs dont elle a joui que de ceux dont elle jouira; l’imagination ne lui présente-t-elle pas le bonheur plus vif, avec cet amant que les lois lui défendent, qu’avec vous? enfin elle trouve des jouissances dans ses terreurs, et des terreurs dans ses jouissances. Puis, elle aime ce danger imminent, cette épée de Damoclès, suspendue au-dessus de sa tête par vous-même, préférant ainsi les délirantes agonies d’une passion à cette inanité conjugale pire que la mort, à cette indifférence qui est moins un sentiment que l’absence de tout sentiment.
Vous qui avez peut-être à aller faire des accolades au ministère des finances, des bordereaux à la Banque, des reports à la Bourse, ou des discours à la Chambre; vous, jeune homme, qui avez si ardemment répété avec tant autres dans notre première Méditation le serment de défendre votre bonheur en défendant votre femme, que pouvez-vous opposer à ces désirs si naturels chez elle?... car pour ces créatures de feu, vivre, c’est sentir; du moment où elles n’éprouvent rien, elles sont mortes. La loi en vertu de laquelle vous marchez produit en elles ce minotaurisme involontaire.--«C’est, disait d’Alembert, une suite des lois du mouvement!» Eh! bien, où sont vos moyens de défense?... où?
Hélas! si votre femme n’a pas encore tout à fait baisé la pomme du Serpent, le Serpent est devant elle; vous dormez, nous nous réveillons, et notre livre commence.
Sans examiner combien de maris, parmi les cinq cent mille que cet ouvrage concerne, seront restés avec les prédestinés; combien se sont mal mariés; combien auront mal débuté avec leurs femmes; et sans vouloir chercher si, de cette troupe nombreuse, il y en a peu ou prou qui puissent satisfaire aux conditions voulues pour lutter contre le danger qui s’approche, nous allons alors développer dans la Seconde et la Troisième Partie de cet ouvrage les moyens de combattre le minotaure et de conserver intacte la vertu des femmes. Mais, si la fatalité, le diable, le célibat, l’occasion veulent votre perte, en reconnaissant le fil de toutes les intrigues, en assistant aux batailles que se livrent tous les ménages, peut-être vous consolerez-vous. Beaucoup de gens ont un caractère si heureux, qu’en leur montrant la place, leur expliquant le pourquoi, le comment, ils se grattent le front, se frottent les mains, frappent du pied, et sont satisfaits.
MÉDITATION IX.
ÉPILOGUE.
Fidèle à notre promesse, cette Première Partie a déduit les causes générales qui font arriver tous les mariages à la crise que nous venons de décrire; et, tout en traçant ces prolégomènes conjugaux, nous avons indiqué la manière d’échapper au malheur, en montrant par quelles fautes il est engendré.
Mais ces considérations premières ne seraient-elles pas incomplètes si, après avoir tâché de jeter quelques lumières sur l’inconséquence de nos idées, de nos mœurs et de nos lois, relativement à une question qui embrasse la vie de presque tous les êtres, nous ne cherchions pas à établir par une courte péroraison les causes politiques de cette infirmité sociale? Après avoir accusé les vices secrets de l’institution, n’est-ce pas aussi un examen philosophique que de rechercher pourquoi et comment nos mœurs l’ont rendue vicieuse?
Le système de lois et de mœurs qui régit aujourd’hui les femmes et le mariage en France est le fruit d’anciennes croyances et de traditions qui ne sont plus en rapport avec les principes éternels de raison et de justice développés par la grande révolution de 1789.
Trois grandes commotions ont agité la France: la conquête des Romains, le christianisme et l’invasion des Francs. Chaque événement a laissé de profondes empreintes sur le sol, dans les lois, dans les mœurs et l’esprit de la nation.
La Grèce, ayant un pied en Europe et l’autre en Asie, fut influencée par son climat passionné dans le choix de ses institutions conjugales; elle les reçut de l’Orient où ses philosophes, ses législateurs et ses poètes allèrent étudier les antiquités voilées de l’Égypte et de la Chaldée. La réclusion absolue des femmes, commandée par l’action du soleil brûlant de l’Asie, domina dans les bois de la Grèce et de l’Ionie. La femme y resta confiée aux marbres des Gynécées. La patrie se réduisant à une ville, à un territoire peu vaste, les courtisanes, qui tenaient aux arts et à la religion par tant de liens, purent suffire aux premières passions d’une jeunesse peu nombreuse, dont les forces étaient d’ailleurs absorbées dans les exercices violents d’une gymnastique exigée par l’art militaire de ces temps héroïques.
Au commencement de sa royale carrière, Rome, étant allée demander à la Grèce les principes d’une législation qui pouvait encore convenir au ciel de l’Italie, imprima sur le front de la femme mariée le sceau d’une complète servitude. Le sénat comprit l’importance de la vertu dans une république, il obtint la sévérité dans les mœurs par un développement excessif de la puissance maritale et paternelle. La dépendance de la femme se trouva écrite partout. La réclusion de l’Orient devint un devoir, une obligation morale, une vertu. De là, les temples élevés à la Pudeur, et les temples consacrés à la sainteté du mariage; de là, les censeurs, l’institution dotale, les lois somptuaires, le respect pour les matrones, et toutes les dispositions du Droit romain. Aussi, trois viols accomplis ou tentés furent-ils trois révolutions; aussi, était-ce un grand événement solennisé par des décrets, que l’apparition des femmes sur la scène politique! Ces illustres Romaines, condamnées à n’être qu’épouses et mères, passèrent leur vie dans la retraite, occupées à élever des maîtres pour le monde. Rome n’eut point de courtisanes, parce que la jeunesse y était occupée à des guerres éternelles. Si plus tard la dissolution vint, ce fut avec le despotisme des empereurs; et encore, les préjugés fondés par les anciennes mœurs étaient-ils si vivaces, que Rome ne vit jamais de femmes sur un théâtre. Ces faits ne seront pas perdus pour cette rapide histoire du mariage en France.
Les Gaules conquises, les Romains imposèrent leurs lois aux vaincus; mais elles furent impuissantes à détruire et le profond respect de nos ancêtres pour les femmes, et ces antiques superstitions qui en faisaient les organes immédiats de la Divinité. Les lois romaines finirent cependant par régner exclusivement à toutes autres dans ce pays appelé jadis _de droit écrit_ qui représentait la _Gallia togata_, et leurs principes conjugaux pénétrèrent plus ou moins dans les pays _de coutumes_.
Mais pendant ce combat des lois contre les mœurs, les Francs envahissaient les Gaules, auxquelles ils donnèrent le doux nom de France. Ces guerriers, sortis du nord, y importaient le système de galanterie né dans leurs régions occidentales, où le mélange des sexes n’exige pas, sous des climats glacés, la pluralité des femmes et les jalouses précautions de l’Orient. Loin de là, chez eux, ces créatures presque divinisées réchauffaient la vie privée par l’éloquence de leurs sentiments. Les sens endormis sollicitaient cette variété de moyens énergiques et délicats, cette diversité d’action, cette irritation de la pensée et ces barrières chimériques créées par la coquetterie, système dont quelques principes ont été développés dans cette Première Partie, et qui convient admirablement au ciel tempéré de la France.
A l’Orient donc, la passion et son délire, les longs cheveux bruns et les harems, les divinités amoureuses, la pompe, la poésie et les monuments. A l’Occident, la liberté des femmes, la souveraineté de leurs blondes chevelures, la galanterie, les fées, les sorcières, les profondes extases de l’âme, les douces émotions de la mélancolie, et les longues amours.
Ces deux systèmes partis des deux points opposés du globe vinrent lutter en France; en France, où une partie du sol, la Langue d’Oc, pouvait se plaire aux croyances orientales, tandis que l’autre, la Langue d’Oïl, était la patrie de ces traditions qui attribuent une puissance magique à la femme. Dans la Langue d’Oïl l’amour demande des mystères; dans la Langue d’Oc, voir c’est aimer.
Au fort de ce débat, le christianisme vint triompher en France, et il vint prêché par des femmes, et il vint consacrant la divinité d’une femme qui, dans les forêts de la Bretagne, de la Vendée et des Ardennes, prit, sous le nom de Notre-Dame, la place de plus d’une idole au creux des vieux chênes druidiques.
Si la religion du Christ, qui, avant tout, est un code de morale et de politique, donnait une âme à tous les êtres, proclamait l’égalité des êtres devant Dieu et fortifiait par ses principes les doctrines chevaleresques du Nord, cet avantage était bien balancé par la résidence du souverain pontife à Rome, de laquelle il s’instituait héritier, par l’universalité de la langue latine qui devint celle de l’Europe au Moyen-âge, et par le puissant intérêt que les moines, les scribes et les gens de loi eurent à faire triompher les codes trouvés par un soldat au pillage d’Amalfi.
Les deux principes de la servitude et de la souveraineté des femmes restèrent donc en présence, enrichis l’un et l’autre de nouvelles armes.
La loi salique, erreur légale, fit triompher la servitude civile et politique sans abattre le pouvoir que les mœurs donnaient aux femmes, car l’enthousiasme dont fut saisie l’Europe pour la chevalerie soutint le parti des mœurs contre les lois.
Ainsi se forma l’étrange phénomène présenté, depuis lors, par notre caractère national et notre législation; car, depuis ces époques qui semblent être la veille de la révolution quand un esprit philosophique s’élève et considère l’histoire, la France a été la proie de tant de convulsions; la Féodalité, les Croisades, la Réforme, la lutte de la royauté et de l’aristocratie, le despotisme et le sacerdoce l’ont si fortement pressée dans leurs serres, que la femme y est restée en butte aux contradictions bizarres nées du conflit des trois événements principaux que nous avons esquissés. Pouvait-on s’occuper de la femme, de son éducation politique et du mariage, quand la Féodalité mettait le trône en question, quand la Réforme les menaçait l’une et l’autre, et quand le peuple était oublié entre le sacerdoce et l’empire? Selon une expression de madame Necker, les femmes furent à travers ces grands événements comme ces duvets introduits dans les caisses de porcelaine: comptés pour rien, tout se briserait sans eux.
La femme mariée offrit alors en France le spectacle d’une reine asservie, d’une esclave à la fois libre et prisonnière. Les contradictions produites par la lutte des deux principes éclatèrent alors dans l’ordre social en y dessinant des bizarreries par milliers. Alors la femme étant physiquement peu connue, ce qui fut maladie en elle se trouva un prodige, une sorcellerie ou le comble de la malfaisance. Alors ces créatures, traitées par les lois comme des enfants prodigues et mises en tutelle, étaient déifiées par les mœurs. Semblables aux affranchis des empereurs, elles disposaient des couronnes, des batailles, des fortunes, des coups d’état, des crimes, des vertus, par le seul scintillement de leurs yeux, et elles ne possédaient rien, elles ne se possédaient pas elles-mêmes. Elles furent également heureuses et malheureuses. Armées de leur faiblesse et fortes de leur instinct, elles s’élancèrent hors de la sphère où les lois devaient les placer, se montrant tout-puissantes pour le mal, impuissantes pour le bien; sans mérite dans leurs vertus commandées, sans excuses dans leurs vices; accusées d’ignorance et privées d’éducation; ni tout à fait mères, ni tout à fait épouses. Ayant tout le temps de couver des passions et de les développer, elles obéissaient à la coquetterie des Francs, tandis qu’elles devaient comme des Romaines rester dans l’enceinte des châteaux à élever des guerriers. Aucun système n’étant fortement développé dans la législation, les esprits suivirent leurs inclinations, et l’on vit autant de Marions Delormes que de Cornélies, autant de vertus que de vices. C’était des créatures aussi incomplètes que les lois qui les gouvernaient: considérées par les uns comme un être intermédiaire entre l’homme et les animaux, comme une bête maligne que les lois ne sauraient garrotter de trop de liens et que la nature avait destinée avec tant d’autres au bon plaisir des humains; considérée par d’autres comme un ange exilé, source de bonheur et d’amour, comme la seule créature qui répondît aux sentiments de l’homme et de qui l’on devait venger les misères par une idolâtrie. Comment l’unité qui manquait aux institutions politiques pouvait-elle exister dans les mœurs?
La femme fut donc ce que les circonstances et les hommes la firent, au lieu d’être ce que le climat et les institutions la devaient faire: vendue, mariée contre son gré en vertu de la puissance paternelle des Romains; en même temps qu’elle tombait sous le despotisme marital qui désirait sa réclusion, elle se voyait sollicitée aux seules représailles qui lui fussent permises. Alors elle devint dissolue quand les hommes cessèrent d’être puissamment occupés par des guerres intestines, par la même raison qu’elle fut vertueuse au milieu des commotions civiles. Tout homme instruit peut nuancer ce tableau, nous demandons aux événements leurs leçons et non pas leur poésie.
La révolution était trop occupée d’abattre et d’édifier, avait trop d’adversaires, ou fut peut-être encore trop voisine des temps déplorables de la Régence et de Louis XV, pour pouvoir examiner la place que la femme doit tenir dans l’ordre social.
Les hommes remarquables qui élevèrent le monument immortel de nos codes étaient presque tous d’anciens légistes frappés de l’importance des lois romaines; et d’ailleurs, ils ne fondaient pas des institutions politiques. Fils de la révolution, ils crurent, avec elle, que la loi du divorce, sagement rétrécie, que la faculté des soumissions respectueuses étaient des améliorations suffisantes. Devant les souvenirs de l’ancien ordre de choses, ces institutions nouvelles parurent immenses.
Aujourd’hui, la question du triomphe des deux principes, bien affaiblis par tant d’événements et par le progrès des lumières, reste tout entière à traiter pour de sages législateurs. Le temps passé contient des enseignements qui doivent porter leurs fruits dans l’avenir. L’éloquence des faits serait-elle perdue pour nous?
Le développement des principes de l’Orient a exigé des eunuques et des sérails; les mœurs bâtardes de la France ont amené la plaie des courtisanes et la plaie plus profonde de nos mariages: ainsi, pour nous servir de la phrase toute faite par un contemporain, l’Orient sacrifie, à la paternité, des hommes et la justice; la France, des femmes et la pudeur. Ni l’Orient, ni la France, n’ont atteint le but que ces institutions devaient se proposer: le bonheur. L’homme n’est pas plus aimé par les femmes d’un harem que le mari n’est sûr d’être, en France, le père de ses enfants; et le mariage ne vaut pas tout ce qu’il coûte. Il est temps de ne rien sacrifier à cette institution, et de mettre les fonds d’une plus grande somme de bonheur dans l’état social, en conformant nos mœurs et nos institutions à notre climat.
Le gouvernement constitutionnel, heureux mélange des deux systèmes politiques extrêmes, le despotisme et la démocratie, semble indiquer la nécessité de confondre aussi les deux principes conjugaux qui en France se sont heurtés jusqu’ici. La liberté que nous avons hardiment réclamée pour les jeunes personnes remédie à cette foule de maux dont la source est indiquée, en exposant les contre-sens produits par l’esclavage des filles. Rendons à la jeunesse les passions, les coquetteries, l’amour et ses terreurs, l’amour et ses douceurs, et le séduisant cortége des Francs. A cette saison printanière de la vie, nulle faute n’est irréparable, l’hymen sortira du sein des épreuves armé de confiance, désarmé de haine, et l’amour y sera justifié par d’utiles comparaisons.
Dans ce changement de nos mœurs, périra d’elle-même la honteuse plaie des filles publiques. C’est surtout au moment où l’homme possède la candeur et la timidité de l’adolescence qu’il est égal pour son bonheur de rencontrer de grandes et de vraies passions à combattre. L’âme est heureuse de ses efforts, quels qu’ils soient; pourvu qu’elle agisse, qu’elle se meuve, peu lui importe d’exercer son pouvoir contre elle-même. Il existe dans cette observation, que tout le monde a pu faire, un secret de législation, de tranquillité et de bonheur. Puis, aujourd’hui, les études ont pris un tel développement, que le plus fougueux des Mirabeaux à venir peut enfouir son énergie dans une passion et dans les sciences. Combien de jeunes gens n’ont-ils pas été sauvés de la débauche par des travaux opiniâtres unis aux renaissants obstacles d’un premier, d’un pur amour? en effet, quelle est la jeune fille qui ne désire pas prolonger la délicieuse enfance des sentiments, qui ne se trouve orgueilleuse d’être connue, et qui n’ait à opposer les craintes enivrantes de sa timidité, la pudeur de ses transactions secrètes avec elle-même, aux jeunes désirs d’un amant inexpérimenté comme elle? La galanterie des Francs et ses plaisirs seront donc le riche apanage de la jeunesse, et alors s’établiront naturellement ces rapports d’âme, d’esprit, de caractère, d’habitude, de tempérament, de fortune, qui amènent l’heureux équilibre voulu pour le bonheur de deux époux. Ce système serait assis sur des bases bien plus larges et bien plus franches, si les filles étaient soumises à une exhérédation sagement calculée; ou si, pour contraindre les hommes à ne se déterminer dans leurs choix qu’en faveur de celles qui leur offriraient des gages de bonheur par leurs vertus, leur caractère ou leurs talents, elles étaient mariées, comme aux États-Unis, sans dot.
Alors le système adopté par les Romains pourra, sans inconvénients, s’appliquer aux femmes mariées qui, jeunes filles, auront usé de leur liberté. Exclusivement chargées de l’éducation primitive des enfants, la plus importante de toutes les obligations d’une mère, occupées de faire naître et de maintenir ce bonheur de tous les instants, si admirablement peint dans le quatrième livre de _Julie_, elles seront, dans leur maison, comme les anciennes Romaines, une image vivante de la Providence qui éclate partout, et ne se laisse voir nulle part. Alors les lois sur l’infidélité de la femme mariée devront être excessivement sévères. Elles devront prodiguer plus d’infamie encore que de peines afflictives et coercitives. La France a vu promener des femmes montées sur des ânes pour de prétendus crimes de magie, et plus d’une innocente est morte de honte. Là est le secret de la législation future du mariage. Les filles de Milet se guérissaient du mariage par la mort, le Sénat condamne les suicidées à être traînées nues sur une claie, et les vierges se condamnent à la vie.
Les femmes et le mariage ne seront donc respectés en France que par le changement radical que nous implorons pour nos mœurs. Cette pensée profonde est celle qui anime les deux plus belles productions d’un immortel génie. L’_Émile_ et la _Nouvelle Héloïse_ ne sont que deux éloquents plaidoyers en faveur de ce système. Cette voix retentira dans les siècles, parce qu’elle a deviné les vrais mobiles des lois et des mœurs des siècles futurs. En attachant les enfants au sein de leurs mères, Jean-Jacques rendait déjà un immense service à la vertu; mais son siècle était trop profondément gangrené pour comprendre les hautes leçons que renfermaient ces deux poèmes; il est vrai d’ajouter aussi que le philosophe fut vaincu par le poète, et qu’en laissant dans le cœur de Julie mariée des vestiges de son premier amour, il a été séduit par une situation poétique plus touchante que la vérité qu’il voulait développer, mais moins utile.
Cependant, si le mariage, en France, est un immense contrat par lequel les hommes s’entendent tous tacitement pour donner plus de saveur aux passions, plus de curiosité, plus de mystère à l’amour, plus de piquant aux femmes, si une femme est plutôt un ornement de salon, un mannequin à modes, un porte-manteau, qu’un être dont les fonctions, dans l’ordre politique, puissent se coordonner avec la prospérité d’un pays, avec la gloire d’une patrie; qu’une créature dont les soins puissent lutter d’utilité avec celles des hommes, ... j’avoue que toute cette théorie, que ces longues considérations, disparaîtraient devant de si importantes destinées!....
Mais c’est avoir assez pressé le marc des événements accomplis pour en tirer une goutte de philosophie, c’est avoir assez sacrifié à la passion dominante de l’époque actuelle pour l’_historique_, ramenons nos regards sur les mœurs présentes. Reprenons le bonnet aux grelots et cette marotte de laquelle Rabelais fit jadis un sceptre, et poursuivons le cours de cette analyse, sans donner à une plaisanterie plus de gravité qu’elle n’en peut avoir, sans donner aux choses graves plus de plaisanterie qu’elles n’en comportent.
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