LXII.
Le lit est tout le mariage.
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Aussi ne tarderons-nous pas à nous occuper de cette admirable création du génie humain, invention que nous devons inscrire dans notre reconnaissance bien plus haut que les navires, que les armes à feu, que le briquet de Fumade, que les voitures et leurs roues, que les machines à vapeur, à simple ou double pression, à siphon ou à détente, plus haut même que les tonneaux et les bouteilles. D’abord, le lit tient de tout cela, pour peu qu’on y réfléchisse; mais si l’on vient à songer qu’il est notre second père, et que la moitié la plus tranquille et la plus agitée de notre existence s’écoule sous sa couronne protectrice, les paroles manquent pour faire son éloge. (Voyez la Méditation XVII, intitulée: _Théorie du lit_.)
Lorsque la _guerre_, de laquelle nous parlerons dans notre Troisième Partie, éclatera entre vous et madame, vous aurez toujours d’ingénieux prétextes pour fouiller dans ses commodes et dans ses secrétaires; car si votre femme s’avisait de vous dérober une statue, il est de votre intérêt de savoir où elle l’a cachée. Un _gynécée_ construit d’après ce système vous permettra de reconnaître d’un seul coup d’œil s’il contient deux livres de soie de plus qu’à l’ordinaire. Laissez-y pratiquer une seule armoire, vous êtes perdu! Accoutumez surtout votre femme, pendant la Lune de Miel, à déployer une excessive recherche dans la tenue des appartements: que rien n’y traîne. Si vous ne l’habituez pas à un soin minutieux, si les mêmes objets ne se retrouvent pas éternellement aux mêmes places, elle vous introduirait un tel désordre, que vous ne pourriez plus voir s’il y a ou non les deux livres de soie de plus ou de moins.
Les rideaux de vos appartements seront toujours en étoffes très-diaphanes, et le soir vous contracterez l’habitude de vous promener de manière à ce que madame ne soit jamais surprise de vous voir aller jusqu’à la fenêtre par distraction. Enfin, pour finir l’article des croisées, faites-les construire dans votre hôtel de telle sorte que l’appui ne soit jamais assez large pour qu’on y puisse placer un sac de farine.
L’appartement de votre femme une fois arrangé d’après ces principes, existât-il dans votre hôtel des niches à loger tous les saints du Paradis, vous êtes en sûreté. Vous pourrez tous les soirs, de concert avec votre ami le concierge, balancer l’entrée par la sortie; et, pour obtenir des résultats certains, rien ne vous empêcherait même de lui apprendre à tenir un livre de visites en partie double.
Si vous avez un jardin, ayez la passion des chiens. En laissant toujours sous vos fenêtres un de ces incorruptibles gardiens, vous tiendrez en respect le Minotaure, surtout si vous habituez votre ami quadrupède à ne rien prendre de substantiel que de la main de votre concierge, afin que des célibataires sans délicatesse ne puissent pas l’empoisonner.
Toutes ces précautions se prendront naturellement et de manière à n’éveiller aucun soupçon. Si des hommes ont été assez imprudents pour ne pas avoir établi, en se mariant, leur domicile conjugal d’après ces savants principes, ils devront au plus tôt vendre leur hôtel, en acheter un autre, ou prétexter des réparations et remettre la maison à neuf.
Vous bannirez impitoyablement de vos appartements les canapés, les ottomanes, les causeuses, les chaises longues, etc. D’abord, ces meubles ornent maintenant le ménage des épiciers, on les trouve partout, même chez les coiffeurs; mais c’est essentiellement des meubles de perdition; jamais je n’ai pu les voir sans frayeur, il m’a toujours semblé y apercevoir le diable avec ses cornes et son pied fourchu.
Après tout rien de si dangereux qu’une chaise, et il est bien malheureux qu’on ne puisse pas enfermer les femmes entre quatre murs!.... Quel est le mari qui, en s’asseyant sur une chaise disjointe, n’est pas toujours porté à croire qu’elle a reçu l’instruction du _Sopha_ de Crébillon fils? Mais nous avons heureusement arrangé vos appartements d’après un système de prévision tel que rien ne peut y arriver de fatal, à moins que vous n’y consentiez par votre négligence.
Un défaut que vous contracterez (et ne vous en corrigez jamais) sera une espèce de curiosité distraite qui vous portera sans cesse à examiner toutes les boîtes, à mettre cen dessus dessous les nécessaires. Vous procéderez à cette visite domiciliaire avec originalité, gracieusement, et chaque fois vous obtiendrez votre pardon en excitant la gaieté de votre femme.
Vous manifesterez toujours aussi l’étonnement le plus profond à l’aspect de chaque meuble nouvellement mis dans cet appartement si bien rangé. Sur-le-champ vous vous en ferez expliquer l’utilité; puis vous mettrez votre esprit à la torture pour deviner s’il n’a point un emploi tacite, s’il n’enferme pas de perfides cachettes.
Ce n’est pas tout. Vous avez trop d’esprit pour ne pas sentir que votre jolie perruche ne restera dans sa cage qu’autant que cette cage sera belle. Les moindres accessoires respireront donc l’élégance et le goût. L’ensemble offrira sans cesse un tableau simple et gracieux. Vous renouvellerez souvent les tentures et les mousselines. La fraîcheur du décor est trop essentielle pour économiser sur cet article. C’est le mouron matinal que les enfants mettent soigneusement dans la cage de leurs oiseaux, pour leur faire croire à la verdure des prairies. Un appartement de ce genre est alors l’_ultima ratio_ des maris: une femme n’a rien à dire quand on lui a tout prodigué.
Les maris condamnés à habiter des appartements à loyer sont dans la plus horrible de toutes les situations.
Quelle influence heureuse ou fatale le portier ne peut-il pas exercer sur leur sort!
Leur maison ne sera-t-elle pas flanquée à droite et à gauche de deux autres maisons? Il est vrai qu’en plaçant d’un seul côté l’appartement de leurs femmes, le danger diminuera de moitié; mais ne sont-ils pas obligés d’apprendre par cœur et de méditer l’âge, l’état, la fortune, le caractère, les habitudes des locataires de la maison voisine et d’en connaître même les amis et les parents?
Un mari sage ne se logera jamais à un rez-de-chaussée.
Tout homme peut appliquer à son appartement les précautions que nous avons conseillées au propriétaire d’un hôtel, et alors le locataire aura sur le propriétaire cet avantage, qu’un appartement occupant moins d’espace est beaucoup mieux surveillé.
MÉDITATION XV.
DE LA DOUANE.
--Eh! non, madame, non...
--Car, monsieur, il y aurait là quelque chose de si inconvenant...
--Croyez-vous donc, madame, que nous voulions prescrire de visiter, comme aux barrières, les personnes qui franchissent le seuil de vos appartements ou qui en sortent furtivement, afin de voir s’ils ne vous apportent pas quelque bijou de contrebande? Eh! mais il n’y aurait là rien de décent; et nos procédés, madame, n’auront rien d’odieux, partant rien de fiscal: rassurez-vous.
--Monsieur, la douane conjugale est de tous les expédients de cette Seconde Partie celui qui peut-être réclame de vous le plus de tact, de finesse, et le plus de connaissances acquises _à priori_, c’est-à-dire avant le mariage. Pour pouvoir _exercer_, un mari doit avoir fait une étude profonde du livre de Lavater et s’être pénétré de tous ses principes; avoir habitué son œil et son entendement à juger, à saisir, avec une étonnante promptitude, les plus légers indices physiques par lesquels l’homme trahit sa pensée.
La Physiognomonie de Lavater a créé une véritable science. Elle a pris place enfin parmi les connaissances humaines. Si, d’abord, quelques doutes, quelques plaisanteries accueillirent l’apparition de ce livre; depuis, le célèbre docteur Gall est venu, par sa belle théorie du crâne, compléter le système du Suisse, et donner de la solidité à ses fines et lumineuses observations. Les gens d’esprit, les diplomates, les femmes, tous ceux qui sont les rares et fervents disciples de ces deux hommes célèbres, ont souvent eu l’occasion de remarquer bien d’autres signes évidents auxquels on reconnaît |a pensée humaine. Les habitudes du corps, l’écriture, le son de la voix, les manières ont plus d’une fois éclairé la femme qui aime, le diplomate qui trompe, l’administrateur habile ou le souverain obligés de démêler d’un coup d’œil l’amour, la trahison ou le mérite inconnus. L’homme dont l’âme agit avec force est comme un pauvre ver-luisant qui, à son insu, laisse échapper la lumière par tous ses pores. Il se meut dans une sphère brillante où chaque effort amène un ébranlement dans la lueur et dessine ses mouvements par de longues traces de feu.
Voilà donc tous les éléments des connaissances que vous devez posséder, car la douane conjugale consiste uniquement dans un examen rapide, mais approfondi, de l’état moral et physique de tous les êtres qui entrent et sortent de chez vous, lorsqu’ils ont vu ou vont voir votre femme. Un mari ressemble alors à une araignée qui, au centre de sa toile imperceptible, reçoit une secousse de la moindre mouche étourdie, et, de loin, écoute, juge, voit ou la proie ou l’ennemi.
Ainsi, vous vous procurerez les moyens d’examiner le célibataire qui sonne à votre porte, dans deux situations bien distinctes: quand il va entrer, quand il est entré.
[Illustration: LE CÉLIBATAIRE.]
Au moment d’entrer, combien de choses ne dit-il pas sans seulement desserrer les dents!...
Soit que d’un léger coup de main, ou en plongeant ses doigts à plusieurs reprises dans ses cheveux, il en abaisse et en rehausse le toupet caractéristique;
Soit qu’il fredonne un air italien ou français, joyeux ou triste, d’une voix de ténor, de contr’alto, de soprano, ou de baryton;
Soit qu’il s’assure si le bout de sa cravate significative est toujours placé avec grâce;
Soit qu’il aplatisse le jabot bien plissé ou en désordre d’une chemise de jour ou de nuit;
Soit qu’il cherche à savoir par un geste interrogateur et furtif si sa perruque blonde ou brune, frisée ou plate, est toujours à sa place naturelle;
Soit qu’il examine si ses ongles sont propres ou bien coupés;
Soit que d’une main blanche ou peu soignée, bien ou mal gantée, il refrise ou sa moustache ou ses favoris, ou soit qu’il les passe et repasse entre les dents d’un petit peigne d’écaille;
Soit que, par des mouvements doux et répétés, il cherche à placer son menton dans le centre exact de sa cravate;
Soit qu’il se dandine d’un pied sur l’autre, les mains dans ses poches;
Soit qu’il tourmente sa botte, en la regardant, comme s’il se disait: «Eh! mais, voilà un pied qui n’est certes pas mal tourné!...»
Soit qu’il arrive à pied ou en voiture, qu’il efface ou non la légère empreinte de boue qui salit sa chaussure;
Soit même qu’il reste immobile, impassible comme un Hollandais qui fume;
Soit que, les yeux attachés à cette porte, il ressemble à une âme sortant du purgatoire et attendant saint Pierre et ses clefs;
Soit qu’il hésite à tirer le cordon de la sonnette; et soit qu’il le saisisse négligemment, précipitamment, familièrement ou comme un homme sûr de son fait;
Soit qu’il ait sonné timidement, faisant retentir un tintement perdu dans le silence des appartements comme un premier coup de matines en hiver dans un couvent de Minimes; ou soit qu’après avoir sonné avec vivacité, il sonne encore, impatienté de ne pas entendre les pas d’un laquais;
Soit qu’il donne à son haleine un parfum délicat en mangeant une pastille de cachundé;
Soit qu’il prenne d’un air empesé une prise de tabac, en en chassant soigneusement les grains qui pourraient altérer la blancheur de son linge;
Soit qu’il regarde autour de lui, en ayant l’air d’estimer la lampe de l’escalier, le tapis, la rampe, comme s’il était marchand de meubles, ou entrepreneur de bâtiments;
Soit enfin que ce célibataire soit jeune ou âgé, ait froid ou chaud, arrive lentement, tristement ou joyeusement, etc.
Vous sentez qu’il y a là, sur la marche de votre escalier, une masse étonnante d’observations.
Les légers coups de pinceau que nous avons essayé de donner à cette figure vous montrent, en elle, un véritable kaléidoscope moral avec ses millions de désinences. Et nous n’avons même pas voulu faire arriver de femme sur ce seuil révélateur; car nos remarques, déjà considérables, seraient devenues innombrables et légères comme les grains de sable de la mer.
En effet, devant cette porte fermée, un homme se croit entièrement seul; et, pour peu qu’il attende, il y commence un monologue muet, un soliloque indéfinissable, où tout, jusqu’à son pas, dévoile ses espérances, ses désirs, ses intentions, ses secrets, ses qualités, ses défauts, ses vertus, etc.; enfin, un homme est, sur un palier, comme une jeune fille de quinze ans dans un confessionnal, la veille de sa première communion.
En voulez-vous la preuve?... Examinez le changement subit opéré sur cette figure et dans les manières de ce célibataire aussitôt que de dehors il arrive au dedans. Le machiniste de l’Opéra, la température, les nuages ou le soleil, ne changent pas plus vite l’aspect d’un théâtre, de l’atmosphère et du ciel.
A la première dalle de votre antichambre, de toutes les myriades d’idées que ce célibataire vous a trahies avec tant d’innocence sur l’escalier, il ne reste pas même un regard auquel on puisse rattacher une observation. La grimace sociale de convention a tout enveloppé d’un voile épais; mais un mari habile a dû déjà deviner, d’un seul coup d’œil, l’objet de la visite, et lire dans l’âme de l’arrivant comme dans un livre.
La manière dont on aborde votre femme, dont on lui parle, dont on la regarde, dont on la salue, dont on la quitte.... il y a là des volumes d’observations plus minutieuses les unes que les autres.
Le timbre de la voix, le maintien, la gêne, un sourire, le silence même, la tristesse, les prévenances à votre égard, tout est indice, et tout doit être étudié d’un regard, sans effort. Vous devez cacher la découverte la plus désagréable sous l’aisance et le langage abondant d’un homme de salon. Dans l’impuissance où nous nous trouvons d’énumérer les immenses détails du sujet, nous nous en remettons entièrement à la sagacité du lecteur, qui doit apercevoir l’étendue de cette science; elle commence à l’analyse des regards et finit à la perception des mouvements que le dépit imprime à un orteil caché sous le satin d’un soulier ou sous le cuir d’une botte.
Mais la sortie!... car il faut prévoir le cas où vous aurez manqué votre rigoureux examen au seuil de la porte, et la sortie devient alors d’un intérêt capital, d’autant plus que cette nouvelle étude du célibataire doit se faire avec les mêmes éléments, mais en sens inverse de la première.
Il existe cependant, dans la sortie, une situation toute particulière; c’est le moment où l’ennemi a franchi tous les retranchements dans lesquels il pouvait être observé, et qu’il arrive à la rue!... Là, un homme d’esprit doit deviner toute une visite en voyant un homme sous une porte cochère. Les indices sont bien plus rares, mais aussi quelle clarté! C’est le dénouement, et l’homme en trahit sur-le-champ la gravité par l’expression la plus simple du bonheur, de la peine ou de la joie.
Les révélations sont alors faciles à recueillir: c’est un regard jeté ou sur la maison, ou sur les fenêtres de l’appartement; c’est une démarche lente ou oisive; le frottement des mains du sot, ou la course sautillante du fat, ou la station involontaire de l’homme profondément ému: enfin, vous aviez sur le palier les questions aussi nettement posées que si une académie de province proposait cent écus pour un discours; à la sortie, les solutions sont claires et précises. Notre tâche serait au-dessus des forces humaines s’il fallait dénombrer les différentes manières dont les hommes trahissent leurs sensations: là, tout est tact et sentiment.
Si vous appliquez ces principes d’observation aux étrangers, à plus forte raison soumettrez-vous votre femme aux mêmes formalités.
Un homme marié doit avoir fait une étude profonde du visage de sa femme. Cette étude est facile, elle est même involontaire et de tous les moments. Pour lui, cette belle physionomie de la femme ne doit plus avoir de mystères. Il sait comment les sensations s’y peignent, et sous quelle expression elles se dérobent au feu du regard.
Le plus léger mouvement de lèvres, la plus imperceptible contraction des narines, les dégradations insensibles de l’œil, l’altération de la voix, et ces nuages indéfinissables qui enveloppent les traits, ou ces flammes qui les illuminent, tout est langage pour vous.
Cette femme est là: tous la regardent, et nul ne peut comprendre sa pensée. Mais, pour vous, la prunelle est plus ou moins colorée, étendue, ou resserrée; la paupière a vacillé, le sourcil a remué; un pli, effacé aussi rapidement qu’un sillon sur la mer, a paru sur le front; la lèvre a été rentrée, elle a légèrement fléchi ou s’est animée... pour vous, la femme a parlé.
Si, dans ces moments difficiles où une femme dissimule en présence de son mari, vous avez l’âme du Sphinx pour la deviner, vous sentez bien que les principes de la douane deviennent un jeu d’enfant à son égard.
En arrivant chez elle ou en sortant, lorsqu’elle se croit seule, enfin votre femme a toute l’imprudence d’une corneille, et se dirait tout haut, à elle-même, son secret: aussi, par le changement subit de ses traits au moment où elle vous voit, contraction qui, malgré la rapidité de son jeu, ne s’opère pas assez vite pour ne pas laisser voir l’expression qu’avait le visage en votre absence, vous devez lire dans son âme comme dans un livre de plain-chant. Enfin votre femme se trouvera souvent sur le seuil aux monologues, et là, un mari peut à chaque instant vérifier les sentiments de sa femme.
Est-il un homme assez insouciant des mystères de l’amour pour n’avoir pas, maintes fois, admiré le pas léger, menu, coquet d’une femme qui vole à un rendez-vous? Elle se glisse à travers la foule comme un serpent sous l’herbe. Les modes, les étoffes et les piéges éblouissants tendus par les lingères déploient vainement pour elle leurs séductions; elle va, elle va, semblable au fidèle animal qui cherche la trace invisible de son maître, sourde à tous les compliments, aveugle à tous les regards, insensible même aux légers froissements inséparables de la circulation humaine dans Paris. Oh! comme elle sent le prix d’une minute! Sa démarche, sa toilette, son visage commettent mille indiscrétions. Mais, ô quel ravissant tableau pour le flâneur, et quelle page sinistre pour un mari, que la physionomie de cette femme quand elle revient de ce logis secret sans cesse habité par son âme!... Son bonheur est signé jusque dans l’indescriptible imperfection de sa coiffure dont le gracieux édifice et les tresses ondoyantes n’ont pas su prendre, sous le peigne cassé du célibataire, cette teinte luisante, ce tour élégant et arrêté que leur imprime la main sûre de la camériste. Et quel adorable laissez-aller dans la démarche! Comment rendre ce sentiment qui répand de si riches couleurs sur son teint, qui ôte à ses yeux toute leur assurance et qui tient à la mélancolie et à la gaieté, à la pudeur et à l’orgueil par tant de liens!
Ces indices, volés à la Méditation _des derniers symptômes_, et qui appartiennent à une situation dans laquelle une femme essaie de tout dissimuler, vous permettent de deviner, par analogie, l’opulente moisson d’observations qu’il vous est réservé de recueillir quand votre femme arrive chez elle, et que, le grand crime n’étant pas encore commis, elle livre innocemment le secret de ses pensées. Quant à nous, nous n’avons jamais vu de palier sans avoir envie d’y clouer une rose des vents et une girouette.
Les moyens à employer pour parvenir à se faire dans sa maison une sorte d’observatoire dépendant entièrement des lieux et des circonstances, nous nous en rapportons à l’adresse des jaloux pour exécuter les prescriptions de cette Méditation.
MÉDITATION XVI.
CHARTE CONJUGALE.
J’avoue que je ne connais guère à Paris qu’une seule maison conçue d’après le système développé dans les deux Méditations précédentes. Mais je dois ajouter aussi que j’ai bâti le système d’après la maison. Cette admirable forteresse appartient à un jeune maître des requêtes, ivre d’amour et de jalousie.
Quand il apprit qu’il existait un homme exclusivement occupé de perfectionner le mariage en France, il eut l’honnêteté de m’ouvrir les portes de son hôtel et de m’en faire voir le gynécée. J’admirai le profond génie qui avait si habilement déguisé les précautions d’une jalousie presque orientale sous l’élégance des meubles, sous la beauté des tapis et la fraîcheur des peintures. Je convins qu’il était impossible à sa femme de rendre son appartement complice d’une trahison.
--Monsieur, dis-je à l’Otello du Conseil-d’état qui ne me paraissait pas très-fort sur la haute politique conjugale, je ne doute pas que madame la vicomtesse n’ait beaucoup de plaisir à demeurer au sein de ce petit paradis; elle doit même en avoir prodigieusement, surtout si vous y êtes souvent; mais un moment viendra où elle en aura assez; car, monsieur, on se lasse de tout, même du sublime. Comment ferez-vous alors quand madame la vicomtesse, ne trouvant plus à toutes vos inventions leur charme primitif, ouvrira la bouche pour bâiller, et peut-être pour vous présenter une requête tendant à obtenir l’exercice de deux droits indispensables à son bonheur: la liberté individuelle, c’est-à-dire la faculté d’aller et de venir selon le caprice de sa _volonté_; et la liberté de la presse, ou la faculté d’écrire et de recevoir des lettres, sans avoir à craindre votre censure?...
A peine avais-je achevé ces paroles, que monsieur le vicomte de V*** me serra fortement le bras, et s’écria:--Et voilà bien l’ingratitude des femmes! S’il y a quelque chose de plus ingrat qu’un roi, c’est un peuple; mais, monsieur, la femme est encore plus ingrate qu’eux tous. Une femme mariée en agit avec nous comme les citoyens d’une monarchie constitutionnelle avec un roi: on a beau assurer à ceux-là une belle existence dans un beau pays; un gouvernement a beau se donner toutes les peines du monde avec des gendarmes, des chambres, une administration et tout l’attirail de la force armée, pour empêcher un peuple de mourir de faim, pour éclairer les villes par le gaz aux dépens des citoyens, pour chauffer tout son monde par le soleil du quarante-cinquième degré de latitude, et pour interdire enfin à tous autres qu’aux percepteurs de demander de l’argent; il a beau paver, tant bien que mal, des routes, ... eh! bien, aucun des avantages d’une si belle _utopie_ n’est apprécié! Les citoyens veulent autre chose!... Ils n’ont pas honte de réclamer encore le droit de se promener à volonté sur ces routes, celui de savoir où va l’argent donné aux percepteurs; et enfin le monarque serait tenu de fournir à chacun une petite part du trône, s’il fallait écouter les bavardages de quelques écrivassiers, ou adopter certaines idées tricolores, espèces de polichinelles que fait jouer une troupe de soi-disant patriotes, gens de sac et de corde, toujours prêts à vendre leurs consciences pour un million, pour une femme honnête ou une couronne ducale.
--Monsieur le vicomte, dis-je en l’interrompant, je suis parfaitement de votre avis sur ce dernier point, mais que ferez-vous pour éviter de répondre aux justes demandes de votre femme?
--Monsieur, je ferai..., je répondrai comme font et comme répondent les gouvernements, qui ne sont pas aussi bêtes que les membres de l’Opposition voudraient le persuader à leurs commettants. Je commencerai par octroyer solennellement une espèce de constitution, en vertu de laquelle ma femme sera déclarée entièrement libre. Je reconnaîtrai pleinement le droit qu’elle a d’aller où bon lui semble, d’écrire à qui elle veut, et de recevoir des lettres en m’interdisant d’en connaître le contenu. Ma femme aura tous les droits du parlement anglais: je la laisserai parler tant qu’elle voudra, discuter, proposer des mesures fortes et énergiques, mais sans qu’elle puisse les mettre à exécution, et puis après... nous verrons!
--Par saint Joseph!... dis-je en moi-même, voilà un homme qui comprend aussi bien que moi la science du mariage.--Et puis vous verrez, monsieur, répondis-je à haute voix pour obtenir de plus amples révélations, vous verrez que vous serez, un beau matin, tout aussi sot qu’un autre.
--Monsieur, reprit-il gravement, permettez-moi d’achever. Voilà ce que les grands politiques appellent une théorie, mais ils savent faire disparaître cette théorie par la pratique, comme une vraie fumée; et les ministres possèdent encore mieux que tous les avoués de Normandie l’art d’emporter _le fond_ par _la forme_. Monsieur de Metternich et monsieur de Pilat, hommes d’un profond mérite, se demandent depuis long-temps si l’Europe est dans son bon sens, si elle rêve, si elle sait où elle va, si elle a jamais raisonné, chose impossible aux masses, aux peuples et aux femmes. Messieurs de Metternich et de Pilat sont effrayés de voir ce siècle-ci poussé par la manie des constitutions, comme le précédent l’était par la philosophie, et comme celui de Luther l’était par la réforme des abus de la religion romaine; car il semble vraiment que les générations soient semblables à des conspirateurs dont les actions marchent séparément au même but en se passant le mot d’ordre. Mais ils s’effraient à tort, et c’est en cela seulement que je les condamne, car ils ont raison de vouloir jouir du pouvoir, sans que des bourgeois arrivent, à jour fixe, du fond de chacun de leurs six royaumes pour les taquiner. Comment des hommes si remarquables n’ont-ils pas su deviner la profonde moralité que renferme la comédie constitutionnelle, et voir qu’il est de la plus haute politique de laisser un os à ronger au siècle? Je pense absolument comme eux relativement à la souveraineté. Un _pouvoir_ est un être moral aussi intéressé qu’un homme à sa conservation. Le sentiment de la conservation est dirigé par un principe essentiel, exprimé en trois mots: _Ne rien perdre_. Pour ne rien perdre, il faut croître, ou rester infini; car un pouvoir stationnaire est nul. S’il rétrograde, ce n’est plus un pouvoir, il est entraîné par un autre. Je sais, comme ces messieurs, dans quelle situation fausse se trouve un pouvoir infini qui fait une concession? il laisse naître dans son existence un autre pouvoir dont l’essence sera de grandir. L’un anéantira nécessairement l’autre, car tout être tend au plus grand développement possible de ses forces. Un pouvoir ne fait donc jamais de concessions qu’il ne tente de les reconquérir. Ce combat entre les deux pouvoirs constitue nos gouvernements constitutionnels, dont le jeu épouvante à tort le patriarche de la diplomatie autrichienne, parce que, comédie pour comédie, la moins périlleuse et la plus lucrative est celle que jouent l’Angleterre et la France. Ces deux patries ont dit au peuple: «Tu es libre!» et il a été content; il entre dans le gouvernement comme une foule de zéros qui donnent de la valeur à l’unité. Mais le peuple veut-il se remuer, on commence avec lui le drame du dîner de Sancho, quand l’écuyer, devenu souverain de son île en terre-ferme, essaie de manger. Or, nous autres hommes, nous devons parodier cette admirable scène au sein de nos ménages. Ainsi, ma femme a bien le droit de sortir, mais en me déclarant où elle va, comment elle va, pour quelle affaire elle va, et quand elle reviendra. Au lieu d’exiger ces renseignements avec la brutalité de nos polices, qui se perfectionneront sans doute un jour, j’ai le soin de revêtir les formes les plus gracieuses. Sur mes lèvres, dans mes yeux, sur mes traits, se jouent et paraissent tour à tour les accents et les signes de la curiosité et de l’indifférence, de la gravité et de la plaisanterie, de la contradiction et de l’amour. C’est de petites scènes conjugales pleines d’esprit, de finesse et de grâce, qui sont très-agréables à jouer. Le jour où j’ai ôté de dessus la tête de ma femme la couronne de fleurs d’oranger qu’elle portait, j’ai compris que nous avions joué, comme au couronnement d’un roi, les premiers lazzis d’une longue comédie.--J’ai des gendarmes!... J’ai ma garde royale, j’ai mes procureurs généraux, moi!... reprit-il avec une sorte d’enthousiasme. Est-ce que je souffre jamais que madame aille à pied sans être accompagnée d’un laquais en livrée? Cela n’est-il pas du meilleur ton? sans compter l’agrément qu’elle a de dire à tout le monde:--J’ai des gens. Mais mon principe conservateur a été de toujours faire coïncider mes courses avec celles de ma femme, et depuis deux ans j’ai su lui prouver que c’était pour moi un plaisir toujours nouveau de lui donner le bras. S’il fait mauvais à marcher, j’essaie de lui apprendre à conduire avec aisance un cheval fringant; mais je vous jure que je m’y prends de manière à ce qu’elle ne le sache pas de sitôt!... Si, par hasard ou par l’effet de sa volonté bien prononcée, elle voulait s’échapper sans passe-port, c’est-à-dire dans sa voiture et seule, n’ai-je pas un cocher, un heiduque, un groom? Alors ma femme peut aller où elle veut, elle emmène toute une _sainte hermandad_, et je suis bien tranquille... Mais, mon cher monsieur, combien de moyens n’avons-nous pas de détruire la charte conjugale par la pratique, et la lettre par l’interprétation! J’ai remarqué que les mœurs de la haute société comportent une flânerie qui dévore la moitié de la vie d’une femme, sans qu’elle puisse se sentir vivre. J’ai, pour mon compte, formé le projet d’amener adroitement ma femme jusqu’à quarante ans sans qu’elle songe à l’adultère, de même que feu Musson s’amusait à mener un bourgeois de la rue Saint-Denis à Pierrefitte, sans qu’il se doutât d’avoir quitté l’ombre du clocher de Saint-Leu.
--Comment! lui dis-je en l’interrompant, auriez-vous par hasard deviné ces admirables déceptions que je me proposais de décrire dans une Méditation, intitulée: _Art de mettre la mort dans la vie!_.... Hélas! je croyais être le premier qui eût découvert cette science. Ce titre concis m’avait été suggéré par le récit que fit un jeune médecin d’une admirable composition inédite de Crabbe. Dans cet ouvrage, le poète anglais a su personnifier un être fantastique, nommé _la Vie dans la Mort_. Ce personnage poursuit à travers les océans du monde un squelette animé, appelé _la Mort dans la vie_. Je me souviens que peu de personnes, parmi les convives de l’élégant traducteur de la poésie anglaise, comprirent le sens mystérieux de cette fable aussi vraie que fantastique. Moi seul, peut-être, plongé dans un silence brute, je songeais à ces générations entières qui, poussées par la VIE, passent sans vivre. Des figures de femmes s’élevaient devant moi par milliers, par myriades, toutes mortes, chagrines, et versant des larmes de désespoir en contemplant les heures perdues de leur jeunesse ignorante. Dans le lointain, je voyais naître une Méditation railleuse, j’en entendais déjà les rires sataniques; et vous allez sans doute la tuer..... Mais voyons, confiez-moi promptement les moyens que vous avez trouvés pour aider une femme à gaspiller les moments rapides où elle est dans la fleur de sa beauté, dans la force de ses désirs... Peut-être m’aurez-vous laissé quelques stratagèmes, quelques ruses à décrire.....
Le vicomte se mit à rire de ce désappointement d’auteur, et me dit d’un air satisfait:--Ma femme a, comme toutes les jeunes personnes de notre bienheureux siècle, appuyé ses doigts, pendant trois ou quatre années consécutives, sur les touches d’un piano qui n’en pouvait mais. Elle a déchiffré Beethoven, fredonné les ariettes de Rossini et parcouru les exercices de Crammer. Or, j’ai déjà eu le soin de la convaincre de sa supériorité en musique: pour atteindre à ce but, j’ai applaudi, j’ai écouté sans bâiller les plus ennuyeuses sonates du monde, et je me suis résigné à lui donner une loge aux Bouffons. Aussi ai-je gagné trois soirées paisibles sur les sept que Dieu a créées dans la semaine. Je suis à l’affût des _maisons à musique_. A Paris, il existe des salons qui ressemblent exactement à des tabatières d’Allemagne, espèces de _Componiums_ perpétuels où je vais régulièrement chercher des indigestions d’harmonie, que ma femme nomme des concerts. Mais aussi, la plupart du temps, s’enterre-t-elle dans ses partitions.....
--Hé! monsieur, ne connaissez-vous donc pas le danger qu’il y a de développer chez une femme le goût du chant, et de la laisser livrée à toutes les excitations d’une vie sédentaire?... Il ne vous manquerait plus que de la nourrir de mouton, et de lui faire boire de l’eau...
--Ma femme ne mange jamais que des blancs de volaille, et j’ai soin de toujours faire succéder un bal à un concert, un rout à une représentation des Italiens! Aussi ai-je réussi à la faire coucher pendant six mois de l’année entre une heure et deux du matin. Ah! monsieur, les conséquences de ce coucher matinal sont incalculables! D’abord, chacun de ces plaisirs nécessaires est accordé comme une faveur, et je suis censé faire constamment la volonté de ma femme: alors je lui persuade, sans dire un seul mot, qu’elle s’est constamment amusée depuis six heures du soir, époque de notre dîner et de sa toilette, jusqu’à onze heures du matin, heure à laquelle nous nous levons.
--Ah! monsieur, quelle reconnaissance ne vous doit-elle pas pour une vie si bien remplie!...
--Je n’ai donc plus guère que trois heures dangereuses à passer; mais n’a-t-elle pas des sonates à étudier, des airs à répéter?... N’ai-je pas toujours des promenades au bois de Boulogne à proposer, des calèches à essayer, des visites à rendre, etc.? Ce n’est pas tout. Le plus bel ornement d’une femme est une propreté recherchée, ses soins à cet égard ne peuvent jamais avoir d’excès ni de ridicule: or, la toilette m’a encore offert les moyens de lui faire consumer les plus beaux moments de sa journée.
--Vous êtes digne de m’entendre!... m’écriai-je. Eh! bien, monsieur, vous lui mangerez quatre heures par jour si vous voulez lui apprendre un art inconnu aux plus recherchées de nos petites-maîtresses modernes... Dénombrez à madame de V*** les étonnantes précautions créées par le luxe oriental des dames romaines, nommez-lui les esclaves employées seulement au bain chez l’impératrice Poppée: les _Unctores_, les _Fricatores_, les _Alipilariti_, les _Dropacistæ_, les _Paratiltriæ_, les _Picatrices_, les _Tractatrices_, les essuyeurs en cygne, que sais-je!... Entretenez-la de cette multitude d’esclaves dont la nomenclature a été donnée par Mirabeau dans son _Érotika Biblion_. Pour qu’elle essaie à remplacer tout ce monde-là, vous aurez de belles heures de tranquillité, sans compter les agréments personnels qui résulteront pour vous de l’importation dans votre ménage du système de ces illustres Romaines, dont les moindres cheveux artistement disposés avaient reçu des rosées de parfums, dont la moindre veine semblait avoir conquis un sang nouveau dans la myrrhe, le lin, les parfums, les ondes, les fleurs, le tout au son d’une musique voluptueuse.
--Eh! monsieur, reprit le mari qui s’échauffait de plus en plus, n’ai-je pas aussi d’admirables prétextes dans la santé? Cette santé, si précieuse et si chère, me permet de lui interdire toute sortie par le mauvais temps, et je gagne ainsi un quart de l’année. Et n’ai-je pas su introduire le doux usage de ne jamais sortir l’un ou l’autre sans aller nous donner le baiser d’adieu, en disant: «Mon bon ange, je sors.» Enfin, j’ai su prévoir l’avenir et rendre pour toujours ma femme captive au logis, comme un conscrit dans sa guérite!..... Je lui ai inspiré un enthousiasme incroyable pour les devoirs sacrés de la maternité.
--En la contredisant? demandai-je.
--Vous l’avez deviné!..... dit-il en riant. Je lui soutiens qu’il est impossible à une femme du monde de remplir ses obligations envers la société, de mener sa maison, de s’abandonner à tous les caprices de la mode, à ceux d’un mari qu’on aime, et d’élever ses enfants... Elle prétend alors qu’à l’exemple de Caton, qui voulait voir comment la nourrice changeait les langes du grand Pompée, elle ne laissera pas à d’autres les soins les plus minutieux réclamés par les flexibles intelligences et les corps si tendres de ces petits êtres dont l’éducation commence au berceau. Vous comprenez, monsieur, que ma diplomatie conjugale ne me servirait pas à grand’chose, si, après avoir ainsi mis ma femme au secret, je n’usais pas d’un machiavélisme innocent, qui consiste à l’engager perpétuellement à faire ce qu’elle veut, à lui demander son avis en tout et sur tout. Comme cette illusion de liberté est destinée à tromper une créature assez spirituelle, j’ai soin de tout sacrifier pour convaincre madame de V*** qu’elle est la femme la plus libre qu’il y ait à Paris; et, pour atteindre à ce but, je me garde bien de commettre ces grosses balourdises politiques qui échappent souvent à nos ministres.
--Je vous vois, dis-je, quand vous voulez escamoter un des droits concédés à votre femme par la charte, je vous vois prenant un air doux et mesuré, cachant le poignard sous des roses, et, en le lui plongeant avec précaution dans le cœur, lui demandant d’une voix amie:--Mon ange, te fait-il mal? Comme ces gens sur le pied desquels on marche, elle vous répond peut-être:--Au contraire?
Il ne put s’empêcher de sourire, et dit:--Ma femme ne sera-t-elle pas bien étonnée au jugement dernier?
--Je ne sais pas, lui répondis-je, qui le sera le plus de vous ou d’elle.
Le jaloux fronçait déjà les sourcils, mais sa physionomie redevint sereine quand j’ajoutai:--Je rends grâce, monsieur, au hasard qui m’a procuré le plaisir de faire votre connaissance. Sans votre conversation j’aurais certainement développé moins bien que vous ne l’avez fait quelques idées qui nous étaient communes. Aussi vous demanderai-je la permission de mettre cet entretien en lumière. Là, où nous avons vu de hautes conceptions politiques, d’autres trouveront peut-être des ironies plus ou moins piquantes, et je passerai pour un habile homme aux yeux des deux partis...
Pendant que j’essayais de remercier le vicomte (le premier mari selon mon cœur que j’eusse rencontré), il me promenait encore une fois dans ses appartements, où tout paraissait irréprochable.
J’allais prendre congé de lui, quand, ouvrant la porte d’un petit boudoir, il me le montra d’un air qui semblait dire:--Y a-t-il moyen de commettre là le moindre désordre que mon œil ne sût reconnaître?
Je répondis à cette muette interrogation par une de ces inclinations de tête que font les convives à leur amphitryon en dégustant un mets distingué.
--Tout mon système, me dit-il à voix basse, m’a été suggéré par trois mots que mon père entendit prononcer à Napoléon en plein Conseil-d’État, lors de la discussion du divorce.--_L’adultère_, s’écria-t-il, _est une affaire de canapé_! Aussi, voyez! J’ai su transformer ces complices en espions, ajouta le maître des requêtes en me désignant un divan couvert d’un casimir couleur thé, dont les coussins étaient légèrement froissés.--Tenez, cette marque m’apprend que ma femme a eu mal à la tête et s’est reposée là...
Nous fîmes quelques pas vers le divan, et nous vîmes le mot--SOT--capricieusement tracé sur le meuble fatal par quatre
De ces je ne sais quoi, qu’une amante tira Du verger de Cypris, labyrinthe des fées, Et qu’un duc autrefois jugea si précieux Qu’il voulut l’honorer d’une chevalerie, Illustre et noble confrérie Moins pleine d’hommes que de Dieux.
--Personne dans ma maison n’a les cheveux noirs! dit le mari en pâlissant.
Je me sauvai, car je me sentis pris d’une envie de rire que je n’aurais pas facilement comprimé.
--Voilà un homme jugé!... me dis-je. Il n’a fait que préparer d’incroyables plaisirs à sa femme, par toutes les barrières dont il l’a environnée.
Cette idée m’attrista. L’aventure détruisait de fond en comble trois de mes plus importantes Méditations, et l’infaillibilité catholique de mon livre était attaquée dans son essence. J’aurais payé de bien bon cœur la fidélité de la vicomtesse de V*** de la somme avec laquelle bien des gens eussent voulu lui acheter une seule faute. Mais je devais éternellement garder mon argent.
En effet, trois jours après, je rencontrai le maître des requêtes au foyer des Italiens. Aussitôt qu’il m’aperçut, il accourut à moi. Poussé par une sorte de pudeur, je cherchais à l’éviter; mais, me prenant le bras:--Ah! je viens de passer trois cruelles journées!... me dit-il à l’oreille. Heureusement, ma femme est peut-être plus innocente qu’un enfant baptisé d’hier...
--Vous m’avez déjà dit que madame la vicomtesse était très-spirituelle... répliquai-je avec une cruelle bonhomie.
--Oh! ce soir j’entends volontiers la plaisanterie; car ce matin, j’ai eu des preuves irrécusables de la fidélité de ma femme. Je m’étais levé de très-bonne heure pour achever un travail pressé.... En regardant mon jardin par distraction, j’y vois tout à coup le valet de chambre d’un général, dont l’hôtel est voisin du mien, grimper par-dessus les murs. La soubrette de ma femme, avançant la tête hors du vestibule, caressait mon chien et protégeait la retraite du galant. Je prends mon lorgnon, je le braque sur le maraud... des cheveux de jais!... Ah! jamais face de chrétien ne m’a fait plus de plaisir à voir!... Mais, comme vous devez le croire, dans la journée les treillages ont été arrachés.--Ainsi, mon cher monsieur, reprit-il, si vous vous mariez, mettez votre chien à la chaîne, et semez des fonds de bouteilles sur tous les chaperons de vos murs...
--Madame la vicomtesse s’est-elle aperçue de vos inquiétudes pendant ces trois jours-ci?...
--Me prenez-vous pour un enfant? me dit-il en haussant les épaules... Jamais de ma vie je n’avais été si gai.
--Vous êtes un grand homme inconnu!... m’écriai-je, et vous n’êtes pas...
Il ne me laissa pas achever; car il disparut en apercevant un de ses amis qui lui semblait avoir l’intention d’aller saluer la vicomtesse.
Que pourrions-nous ajouter qui ne serait une fastidieuse paraphrase des enseignements renfermés dans cette conversation? Tout y est germe ou fruit. Néanmoins, vous le voyez, ô maris, votre bonheur tient à un cheveu.
MÉDITATION XVII.
THÉORIE DU LIT.
Il était environ sept heures du soir. Assis sur leurs fauteuils académiques, ils décrivaient un demi-cercle devant une vaste cheminée, où brûlait tristement un feu de charbon de terre, symbole éternel du sujet de leurs importantes discussions. A voir les figures graves quoique passionnées de tous les membres de cette assemblée, il était facile de deviner qu’ils avaient à prononcer sur la vie, la fortune et le bonheur de leurs semblables. Ils ne tenaient leurs mandats que de leurs consciences, comme les associés d’un antique et mystérieux tribunal, mais ils représentaient des intérêts bien plus immenses que ceux des rois ou des peuples, ils parlaient au nom des passions et du bonheur des générations infinies qui devaient leur succéder.
Le petit-fils du célèbre BOULLE était assis devant une table ronde, sur laquelle se trouvait la pièce à conviction, exécutée avec une rare intelligence; moi chétif secrétaire, j’occupais une place à ce bureau afin de rédiger le procès-verbal de la séance.
--Messieurs, dit un vieillard, la première question soumise à vos délibérations se trouve clairement posée dans ce passage d’une lettre écrite à la princesse de Galles, Caroline d’Anspach, par la veuve de Monsieur, frère de Louis XIV, mère du régent.
«La reine d’Espagne a un moyen sûr pour faire dire à son mari tout ce qu’elle veut. Le roi est dévot; il croirait être damné s’il touchait à une autre femme qu’à la sienne, et ce bon prince est d’une complexion fort amoureuse. La reine obtient ainsi de lui tout ce qu’elle souhaite. Elle a fait mettre des roulettes au lit de son mari. Lui refuse-t-il quelque chose?... elle pousse le lit loin du sien. Lui accorde-t-il sa demande? les lits se rapprochent, et elle l’admet dans le sien. Ce qui est la plus grande félicité du roi, qui est extrêmement porté...»
--Je n’irai pas plus loin, messieurs, car la vertueuse franchise de la princesse allemande pourrait être taxée ici d’immoralité.
Les maris sages doivent-ils adopter le lit à roulettes?... Voilà le problème que nous avons à résoudre.
L’unanimité des votes ne laissa aucun doute. Il me fut ordonné de consigner sur le registre des délibérations que, si deux époux se couchaient dans deux lits séparés et dans une même chambre, les lits ne devaient point avoir de roulettes à équerre.
--Mais sans que la présente décision, fit observer un membre, puisse en rien préjudicier à ce qui sera statué sur la meilleure manière de coucher les époux.
Le président me passa un volume élégamment relié, contenant l’édition originale, publiée en 1788, des lettres de MADAME Charlotte-Élisabeth de Bavière, veuve de MONSIEUR, frère unique de Louis XIV, et pendant que je transcrivais le passage cité, il reprit ainsi:--Mais, messieurs, vous avez dû recevoir à domicile le bulletin sur lequel est consignée la seconde question.
--Je demande la parole... s’écria le plus jeune des jaloux assemblés.
Le président s’assit après avoir fait un geste d’adhésion.
--Messieurs, dit le jeune mari, sommes-nous bien préparés à délibérer sur un sujet aussi grave que celui présenté par l’indiscrétion presque générale des lits? N’y a-t-il pas là une question plus ample qu’une simple difficulté d’ébénisterie à résoudre? Pour ma part, j’y vois un problème qui concerne l’intelligence humaine. Les mystères de la conception, messieurs, sont encore enveloppés de ténèbres que la science moderne n’a que faiblement dissipées. Nous ne savons pas jusqu’à quel point les circonstances extérieures agissent sur les animaux microscopiques, dont la découverte est due à la patience infatigable des Hill, des Baker, des Joblot, des Eichorn, des Gleichen, des Spallanzani, surtout de Müller, et, en dernier lieu, de monsieur Bory de Saint-Vincent. L’imperfection du lit renferme une question musicale de la plus haute importance, et, pour mon compte, je déclare que je viens d’écrire en Italie pour obtenir des renseignements certains sur la manière dont y sont généralement établis les lits.... Nous saurons incessamment s’il y a beaucoup de tringles, de vis, de roulettes, si les constructions en sont plus vicieuses dans ce pays que partout ailleurs, et si la sécheresse des bois due à l’action du soleil ne produit pas, _ab ovo_, l’harmonie dont le sentiment inné se trouve chez les Italiens... Par tous ces motifs, je demande l’ajournement.
--Et sommes-nous ici pour prendre l’intérêt de la musique?... s’écria un gentleman de l’Ouest en se levant avec brusquerie. Il s’agit des mœurs avant tout; et la question morale prédomine toutes les autres...
--Cependant, dit un des membres les plus influents du conseil, l’avis du premier opinant ne me paraît pas à dédaigner. Dans le siècle dernier, messieurs, l’un de nos écrivains le plus philosophiquement plaisant et le plus plaisamment philosophique, Sterne, se plaignait du peu de soin avec lequel se faisaient les hommes: «O honte! s’écria-t-il, celui qui copie la divine physionomie de l’homme reçoit des couronnes et des applaudissements, tandis que celui qui présente la maîtresse pièce, le prototype d’un travail mimique, n’a, comme la vertu, que son œuvre pour récompense!...» Ne faudrait-il pas s’occuper de l’amélioration des races humaines, avant de s’occuper de celle des chevaux? Messieurs, je suis passé dans une petite ville de l’Orléanais où toute la population est composée de bossus, de gens à mines rechignées ou chagrines, véritables enfants de malheur... Eh! bien, l’observation du premier opinant me fait souvenir que tous les lits y étaient en très-mauvais état, et que les chambres n’offraient aux yeux des époux que de hideux spectacles... Eh! messieurs, nos esprits peuvent-ils être dans une situation analogue à celle de nos idées, quand au lieu de la musique des anges, qui voltigent çà et là au sein des cieux où nous parvenons, les notes les plus criardes de la plus importune, de la plus impatientante, de la plus exécrable mélodie terrestre, viennent à détonner?... Nous devons peut-être les beaux génies qui ont honoré l’humanité à des lits solidement construits, et la population turbulente à laquelle est due la révolution française a peut-être été conçue sur une multitude de meubles vacillants, aux pieds contournés et peu solides; tandis que les Orientaux, dont les races sont si belles, ont un système tout particulier pour se coucher... Je suis pour l’ajournement.
Et le gentleman s’assit.
Un homme qui appartenait à la secte des Méthodistes se leva.
--Pourquoi changer la question? Il ne s’agit pas ici d’améliorer la race, ni de perfectionner l’œuvre. Nous ne devons pas perdre de vue les intérêts de la jalousie maritale et les principes d’une saine morale. Ignorez-vous que le bruit dont vous vous plaignez semble plus redoutable à l’épouse incertaine du crime que la voix éclatante de la trompette du jugement dernier?... Oubliez-vous que tous les procès en criminelle conversation n’ont été gagnés par les maris que grâce à cette plainte conjugale?... Je vous engage, messieurs, à consulter les divorces de milord Abergaveny, du vicomte Bolingbrocke, celui de la feue reine, celui d’Élisa Draper, celui de madame Harris, enfin tous ceux contenus dans les vingt volumes publiés par... (Le secrétaire n’entendit pas distinctement le nom de l’éditeur anglais.)
L’ajournement fut prononcé. Le plus jeune membre proposa de faire une collecte pour récompenser l’auteur de la meilleure dissertation qui serait adressée à la Société sur cette question, regardée par Sterne comme si importante; mais à l’issue de la séance, il ne se trouva que dix-huit schellings dans le chapeau du président.
Cette délibération de la société qui s’est récemment formée à Londres pour l’amélioration des mœurs et du mariage, et que lord Byron a poursuivie de ses moqueries, nous a été transmise par les soins de l’honorable W. Hawkins, Esq{e}, cousin-germain du célèbre capitaine Clutterbuck.
Cet extrait peut servir à résoudre les difficultés qui se rencontrent dans la théorie du lit relativement à sa construction.
Mais l’auteur de ce livre trouve que l’association anglaise a donné trop d’importance à cette question préjudicielle. Il existe peut-être autant de bonnes raisons pour être _Rossiniste_ que pour être _Solidiste_ en fait de couchette, et l’auteur avoue qu’il est au-dessous ou au-dessus de lui de trancher cette difficulté. Il pense avec Laurent Sterne qu’il est honteux à la civilisation européenne d’avoir si peu d’observations physiologiques sur la callipédie, et il renonce à donner les résultats de ses méditations à ce sujet parce qu’ils seraient difficiles à formuler en langage de prude, qu’ils seraient peu compris ou mal interprétés. Ce dédain laissera une éternelle lacune en cet endroit de son livre; mais il aura la douce satisfaction de léguer un quatrième ouvrage au siècle suivant qu’il enrichit ainsi de tout ce qu’il ne fait pas, magnificence négative dont l’exemple sera suivi par tous ceux qui disent avoir beaucoup d’idées.
La théorie du lit va nous donner à résoudre des questions bien plus importantes que celles offertes à nos voisins par les roulettes et par les murmures de la criminelle conversation.
Nous ne reconnaissons que trois manières d’organiser un lit (dans le sens général donné à ce mot) chez les nations civilisées, et principalement pour les classes privilégiées, auxquelles ce livre est adressé.
Ces trois manières sont:
1º LES DEUX LITS JUMEAUX, 2º DEUX CHAMBRES SÉPARÉES, 3º UN SEUL ET MÊME LIT.
Avant de nous livrer à l’examen de ces trois modes de cohabitation qui, nécessairement, doivent exercer des influences bien diverses sur le bonheur des femmes et des maris, nous devons jeter un rapide coup d’œil sur l’action du lit et sur le rôle qu’il joue dans l’économie politique de la vie humaine.
Le principe le plus incontestable en cette matière est que _le lit a été inventé pour dormir_.
Il serait facile de prouver que l’usage de coucher ensemble ne s’est établi que fort tard entre les époux, par rapport à l’ancienneté du mariage.
Par quels syllogismes l’homme est-il arrivé à mettre à la mode une pratique si fatale au bonheur, à la santé, au plaisir, à l’amour-propre même?... Voilà ce qu’il serait curieux de rechercher.
Si vous saviez qu’un de vos rivaux a trouvé le moyen de vous exposer, à la vue de celle qui vous est chère, dans une situation où vous étiez souverainement ridicule: par exemple, pendant que vous aviez la bouche de travers comme celle d’un masque de théâtre, ou pendant que vos lèvres éloquentes, semblables au bec en cuivre d’une fontaine avare, distillaient goutte à goutte une eau pure; vous le poignarderiez peut-être. Ce rival est le sommeil. Existe-t-il au monde un homme qui sache bien comment il est et ce qu’il fait quand il dort?...
Cadavres vivants, nous sommes la proie d’une puissance inconnue qui s’empare de nous malgré nous, et se manifeste par les effets les plus bizarres: les uns ont le sommeil spirituel et les autres un sommeil stupide.
Il y a des gens qui reposent la bouche ouverte de la manière la plus niaise.
Il en est d’autres qui ronflent à faire trembler les planchers.
La plupart ressemblent à ces jeunes diables que Michel-Ange a sculptés, tirant la langue pour se moquer des passants.
Je ne connais qu’une seule personne au monde qui dorme noblement, c’est l’Agamemnon que Guérin a montré couché dans son lit au moment où Clytemnestre, poussée par Égisthe, s’avance pour l’assassiner. Aussi ai-je toujours ambitionné de me tenir sur mon oreiller comme se tient le roi des rois, dès que j’aurai la terrible crainte d’être vu, pendant mon sommeil, par d’autres yeux que par ceux de la Providence. De même aussi, depuis le jour où j’ai vu ma vieille nourrice _soufflant des pois_, pour me servir d’une expression populaire mais consacrée, ai-je aussitôt ajouté, dans la litanie particulière que je récite à saint Honoré, mon patron, une prière pour qu’il me garantisse de cette piteuse éloquence.
Qu’un homme se réveille le matin, en montrant une figure hébétée, grotesquement coiffée d’un madras qui tombe sur la tempe gauche en manière de bonnet de police, il est certainement bien bouffon, et il serait difficile de reconnaître en lui cet époux glorieux célébré par les strophes de Rousseau; mais enfin il y a une lueur de vie à travers la bêtise de cette face à moitié morte.... Et si vous voulez recueillir d’admirables charges, artistes, voyagez en malle-poste, et à chaque petit village où le courrier réveille un buraliste, examinez ces têtes départementales!... Mais, fussiez-vous cent fois plus plaisant que ces visages bureaucratiques, au moins vous avez alors la bouche fermée, les yeux ouverts, et votre physionomie a une expression quelconque... Savez-vous comment vous étiez une heure avant votre réveil, ou pendant la première heure de votre sommeil, quand, ni homme, ni animal, vous tombiez sous l’empire des songes qui viennent par la porte de corne?... Ceci est un secret entre votre femme et Dieu!
Était-ce donc pour s’avertir sans cesse de l’imbécillité du sommeil que les Romains ornaient le chevet de leurs lits d’une tête d’âne?... Nous laisserons éclaircir ce point par messieurs les membres composant l’académie des inscriptions.
Assurément, le premier qui s’avisa, par l’inspiration du diable, de ne pas quitter sa femme, même pendant le sommeil, devait savoir dormir en perfection. Maintenant, vous n’oublierez pas de compter au nombre des sciences qu’il faut posséder, avant d’entrer en ménage, l’art de dormir avec élégance. Aussi mettons-nous ici, comme un appendice à l’axiome XXV du Catéchisme Conjugal, les deux aphorismes suivants:
Un mari doit avoir le sommeil aussi léger que celui d’un dogue, afin de ne jamais se laisser voir endormi.
· · ·
Un homme doit s’habituer dès son enfance à coucher tête nue.
· · ·
Quelques poètes voudront voir, dans la pudeur, dans les prétendus mystères de l’amour, une cause à la réunion des époux dans un même lit; mais il est reconnu que si l’homme a primitivement cherché l’ombre des cavernes, la mousse des ravins, le toit siliceux des antres pour protéger ses plaisirs, c’est parce que l’amour le livre sans défense à ses ennemis. Non, il n’est pas plus naturel de mettre deux têtes sur un même oreiller qu’il n’est raisonnable de s’entortiller le cou d’un lambeau de mousseline. Mais la civilisation est venue, elle a renfermé un million d’hommes dans quatre lieues carrées; elle les a parqués dans des rues, dans des maisons, dans des appartements, dans des chambres, dans des cabinets de huit pieds carrés; encore un peu, elle essaiera de les faire rentrer les uns dans les autres comme les tubes d’une lorgnette.
De là et de bien d’autres causes encore, comme l’économie, la peur, la jalousie mal entendue, est venue la cohabition des époux; et cette coutume a créé la périodicité et la simultanéité du lever et du coucher.
Et voilà donc la chose la plus capricieuse du monde, voilà donc le sentiment le plus éminemment mobile, qui n’a de prix que par ses inspirations chatouilleuses, qui ne tire son charme que de la soudaineté des désirs, qui ne plaît que par la vérité de ses expansions, voilà l’amour, enfin, soumis à une règle monastique et à la géométrie du bureau des longitudes!
Père, je haïrais l’enfant qui, ponctuel comme une horloge, aurait, soir et matin, une explosion de sensibilité, en venant me dire un bonjour ou un bonsoir commandés. C’est ainsi que l’on étouffe tout ce qu’il y a de généreux et d’instantané dans les sentiments humains. Jugez par là de l’amour à heure fixe!
Il n’appartient qu’à l’auteur de toutes choses de faire lever et coucher le soleil, soir et matin, au milieu d’un appareil toujours splendide, toujours nouveau, et personne ici-bas, n’en déplaise à l’hyperbole de Jean-Baptiste Rousseau, ne peut jouer le rôle du soleil.
Il résulte de ces observations préliminaires qu’il n’est pas naturel de se trouver deux sous la couronne d’un lit;
Qu’un homme est presque toujours ridicule endormi;
Qu’enfin la cohabitation constante présente pour les maris des dangers inévitables.
Nous allons donc essayer d’accommoder nos usages aux lois de la nature, et de combiner la nature et les usages de manière à faire trouver à un époux un utile auxiliaire et des moyens de défense dans l’acajou de son lit.
§ I.--LES DEUX LITS JUMEAUX.
Si le plus brillant, le mieux fait, le plus spirituel des maris veut se voir minotauriser au bout d’un an de ménage, il y parviendra infailliblement s’il a l’imprudence de réunir deux lits sous le dôme voluptueux d’une même alcôve.
L’arrêt est concis, en voici les motifs:
Le premier mari auquel est due l’invention des lits jumeaux était sans doute un accoucheur qui, craignant les tumultes involontaires de son sommeil, voulut préserver l’enfant porté par sa femme des coups de pied qu’il aurait pu lui donner.
Mais non, c’était plutôt quelque prédestiné qui se défiait d’un mélodieux catarrhe ou de lui-même.
Peut-être était-ce aussi un jeune homme qui, redoutant l’excès même de sa tendresse, se trouvait toujours, ou sur le bord du lit près de tomber, ou trop voisin de sa délicieuse épouse dont il troublait le sommeil.
Mais ne serait-ce pas une Maintenon aidée par un confesseur, ou plutôt une femme ambitieuse qui voulait gouverner son mari?... Ou, plus sûrement, une jolie petite Pompadour attaquée de cette infirmité parisienne si plaisamment exprimée par monsieur de Maurepas dans ce quatrain qui lui valut sa longue disgrâce, et qui contribua certainement aux malheurs du règne de Louis XVI. Iris, on aime vos appas, vos grâces sont vives et franches; et les fleurs naissant sous vos pas, mais ce sont des fleurs...
Enfin pourquoi ne serait-ce pas un philosophe épouvanté du désenchantement que doit éprouver une femme à l’aspect d’un homme endormi? Et, celui-là se sera toujours roulé dans sa couverture, sans bonnet sur la tête.
Auteur inconnu de cette jésuitique méthode, qui que tu sois, au nom du diable, salut et fraternité!... Tu as été la cause de bien des malheurs. Ton œuvre porte le caractère de toutes les demi-mesures; elle ne satisfait à rien et participe aux inconvénients des deux autres partis sans en donner les bénéfices.
Comment l’homme du dix-neuvième siècle, comment cette créature souverainement intelligente qui a déployé une puissance surnaturelle, qui a usé les ressources de son génie à déguiser le mécanisme de son existence, à déifier ses besoins pour ne pas les mépriser, allant jusqu’à demander à des feuilles chinoises, à des fèves égyptiennes, à des graines du Mexique, leurs parfums, leurs trésors, leurs âmes; allant jusqu’à ciseler les cristaux, tourner l’argent, fondre l’or, peindre l’argile, et solliciter enfin tous les arts pour décorer, pour agrandir son bol alimentaire! comment ce roi, après avoir caché sous les plis de la mousseline, couvert de diamants, parsemé de rubis, enseveli sous le lin, sous les trames du coton, sous les riches couleurs de la soie, sous les dessins de la dentelle, la seconde de ses pauvretés, peut-il venir la faire échouer avec tout ce luxe sur deux bois de lit?... A quoi bon rendre l’univers entier complice de notre existence, de nos mensonges, de cette poésie? A quoi bon faire des lois, des morales, des religions, si l’invention d’un tapissier (c’est peut-être un tapissier qui a inventé les lits jumeaux) ôte à notre amour toutes ses illusions, le dépouille de son majestueux cortége et ne lui laisse que ce qu’il a de plus laid et de plus odieux? car, c’est là toute l’histoire des deux lits.