LXIII.
Paraître sublime ou grotesque, voilà l’alternative à laquelle nous réduit un désir.
Partagé, notre amour est sublime; mais couchez dans deux lits jumeaux, et le vôtre sera toujours grotesque. Les contre-sens auxquels cette demi-séparation donne lieu peuvent se réduire à deux situations, qui vont nous révéler les causes de bien des malheurs.
Vers minuit, une jeune femme met ses papillottes en bâillant. J’ignore si sa mélancolie provient d’une migraine près de fondre sur la droite ou sur la gauche de sa cervelle, ou si elle est dans un de ces moments d’ennui pendant lesquels nous voyons tout en noir; mais, à l’examiner se coiffant de nuit avec négligence, à la regarder levant languissamment la jambe pour la dépouiller de sa jarretière, il me semble évident qu’elle aimerait mieux se noyer que de ne pas retremper sa vie décolorée dans un sommeil réparateur. Elle est en cet instant sous je ne sais quel degré du pôle nord, au Spitzberg ou au Groënland. Insouciante et froide, elle s’est couchée en pensant peut-être, comme l’eût fait madame Gauthier Shandy, que le lendemain est un jour de maladie, que son mari rentre bien tard, que les œufs à la neige qu’elle a mangés n’étaient pas assez sucrés, qu’elle doit plus de cinq cents francs à sa couturière; elle pense enfin à tout ce qu’il vous plaira de supposer que pense une femme ennuyée. Arrive, sur ces entrefaites, un gros garçon de mari, qui, à la suite d’un rendez-vous d’affaires, a pris du punch et s’est émancipé. Il se déchausse, il met ses habits sur les fauteuils, laisse ses chaussettes sur une causeuse, son tire-bottes devant la cheminée; et, tout en achevant de s’affubler la tête d’un madras rouge, sans se donner la peine d’en cacher les coins, il lance à sa femme quelques phrases à points d’interjection, petites douceurs conjugales, qui font quelquefois toute la conversation d’un ménage à ces heures crépusculaires où la raison endormie ne brille presque plus dans notre machine.--Tu es couchée!--Diable, il fait froid ce soir!--Tu ne dis rien, mon ange!--Tu es déjà roulée dans ton lit!...--Sournoise! tu fais semblant de dormir!... Ces discours sont entrecoupés de bâillements; et, après une infinité de petits événements qui, selon les habitudes de chaque ménage, doivent diversifier cette préface de la nuit, voilà mon homme qui fait rendre un son grave à son lit en s’y plongeant. Mais voici venir sur la toile fantastique que nous trouvons comme tendue devant nous, en fermant les yeux, voici venir les images séduisantes de quelques jolis minois, de quelques jambes élégantes; voici les amoureux contours qu’il a vus pendant le jour. Il est assassiné par d’impétueux désirs..... Il tourne les yeux vers sa femme. Il aperçoit un charmant visage encadré par les broderies les plus délicates; tout endormi qu’il puisse être, le feu de son regard semble brûler les ruches de dentelle qui cachent imparfaitement les yeux; enfin des formes célestes sont accusées par les plis révélateurs du couvre-pied...--Ma Minette?...--Mais je dors, mon ami... Comment débarquer dans cette Laponie? Je vous fais jeune, beau, plein d’esprit, séduisant. Comment franchirez-vous le détroit qui sépare le Groënland de l’Italie? L’espace qui se trouve entre le paradis et l’enfer n’est pas plus immense que la ligne qui empêche vos deux lits de n’en faire qu’un seul; car votre femme est froide, et vous êtes livré à toute l’ardeur d’un désir. N’y eût-il que l’action technique d’enjamber d’un lit à un autre, ce mouvement place un mari coiffé d’un madras dans la situation la plus disgracieuse du monde. Le danger, le peu de temps, l’occasion, tout, entre amants, embellit les malheurs de ces situations, car l’amour a un manteau de pourpre et d’or qu’il jette sur tout, même sur les fumants décombres d’une ville prise d’assaut; tandis que, pour ne pas apercevoir des décombres sur les plus riants tapis, sous les plis les plus séduisants de la soie, l’hymen a besoin des prestiges de l’amour. Ne fussiez-vous qu’une seconde a entrer dans les possessions de votre femme, le DEVOIR, cette divinité du mariage, a le temps de lui apparaître dans toute sa laideur.
Ah! devant une femme froide, combien un homme ne doit-il pas paraître insensé quand le désir le rend successivement colère et tendre, insolent et suppliant, mordant comme une épigramme et doux comme un madrigal; quand il joue enfin, plus ou moins spirituellement la scène où, dans _Venise sauvée_, le génie d’Orway nous a représenté le sénateur Antonio répétant cent fois aux pieds d’Aquilina: Aquilina, Quilina, Lina, Lina, Nacki, Aqui, Nacki! sans obtenir autre chose que des coups de fouet quand il s’avise de faire le chien. Aux yeux de toute femme, même de sa femme légitime, plus un homme est passionné dans cette circonstance, plus on le trouve bouffon. Il est odieux quand il ordonne, il est minotaurisé s’il abuse de sa puissance. Ici, souvenez-vous de quelques aphorismes du Catéchisme Conjugal, et vous verrez que vous en violez les préceptes les plus sacrés. Qu’une femme cède ou ne cède pas, les deux lits jumeaux mettent dans le mariage quelque chose de si brusque, de si clair, que la femme la plus chaste et le mari le plus spirituel arrivent à l’impudeur.
Cette scène qui se représente de mille manières et à laquelle mille autres incidents peuvent donner naissance, a pour _pendant_ l’autre situation, moins plaisante, mais plus terrible.
Un soir que je m’entretenais de ces graves matières avec feu M. le comte de Nocé, de qui j’ai déjà eu l’occasion de parler, un grand vieillard à cheveux blancs, son ami intime, et que je ne nommerai pas, parce qu’il vit encore, nous examina d’un air assez mélancolique. Nous devinâmes qu’il allait raconter quelque anecdote scandaleuse, et alors nous le contemplâmes à peu près comme le sténographe du _Moniteur_ doit regarder monter à la tribune un ministre dont l’improvisation lui a été communiquée. Le conteur était un vieux marquis émigré, dont la fortune, la femme et les enfants avaient péri dans les désastres de la révolution. La marquise ayant été une des femmes les plus inconséquentes du temps passé, il ne manquait pas d’observations sur la nature féminine. Arrivé à un âge auquel on ne voit plus les choses que du fond de la fosse, il parlait de lui-même comme s’il eût été question de Marc-Antoine ou de Cléopâtre.
--Mon jeune ami (me fit-il l’honneur de me dire, car c’était moi qui avais clos la discussion), vos réflexions me rappellent une soirée où l’un de mes amis se conduisit de manière à perdre pour toujours l’estime de sa femme. Or dans ce temps-là une femme se vengeait avec une merveilleuse facilité, car il n’y avait pas loin de la coupe à la bouche. Mes époux couchaient précisément dans deux lits séparés, mais réunis sous le ciel d’une même alcôve. Ils rentraient d’un bal très-brillant donné par le comte de Mercy, ambassadeur de l’empereur. Le mari avait perdu une assez forte somme au jeu, de manière qu’il était complétement absorbé par ses réflexions. Il s’agissait de payer six mille écus le lendemain!... et, tu t’en souviens, Nocé? l’on n’aurait pas quelquefois trouvé cent écus en rassemblant les ressources de dix mousquetaires.... La jeune femme, comme cela ne manque jamais d’arriver dans ces cas-là, était d’une gaieté désespérante.--Donnez à monsieur le marquis, dit-elle au valet de chambre, tout ce qu’il faut pour sa toilette. Dans ce temps-là l’on s’habillait pour la nuit. Ces paroles assez extraordinaires ne tirèrent point mon mari de sa léthargie. Alors voilà madame qui, aidée de sa femme de chambre, se met à faire mille coquetteries. Étais-je à votre goût ce soir?... demanda-t-elle.--Vous me plaisez toujours!... répondit le marquis en continuant de se promener de long en large.--Vous êtes bien sombre!... Parlez-moi donc, beau ténébreux!... dit-elle en se plaçant devant lui, dans le négligé le plus séduisant. Mais vous n’aurez jamais une idée de toutes les sorcelleries de la marquise; il faudrait l’avoir connue.--Eh! c’est une femme que tu as vue, Nocé!... dit-il avec un sourire assez railleur. Enfin, malgré sa finesse et sa beauté, toutes ses malices échouèrent devant les six mille écus qui ne sortaient pas de la tête de cet imbécile de mari, et elle se mit au lit toute seule. Mais les femmes ont toujours une bonne provision de ruses; aussi, au moment où mon homme fit mine de monter dans son lit, la marquise de s’écrier: Oh! que j’ai froid!...--Et moi aussi! reprit-il. Mais comment nos gens ne bassinent-ils pas nos lits?... Et voilà que je sonne...
Le comte de Nocé ne put s’empêcher de rire, et le vieux marquis interdit s’arrêta.
Ne pas deviner les désirs d’une femme, ronfler quand elle veille, être en Sibérie quand elle est sous le tropique, voilà les moindres inconvénients des lits jumeaux. Que ne hasardera pas une femme passionnée quand elle aura reconnu que son mari a le sommeil dur?...
Je dois à Beyle une anecdote italienne, à laquelle son débit sec et sarcastique prêtait un charme infini quand il me la raconta comme un exemple de hardiesse féminine.
Ludovico a son palais à un bout de la ville de Milan, à l’autre est celui de la comtesse Pernetti. A minuit, au péril de sa vie, Ludovico, résolu à tout braver pour contempler pendant une seconde un visage adoré, s’introduit dans le palais de sa bien-aimée, comme par magie. Il arrive auprès de la chambre nuptiale. Elisa Pernetti, dont le cœur a partagé peut-être le désir de son amant, entend le bruit de ses pas et reconnaît la démarche. Elle voit à travers les murs une figure enflammée d’amour. Elle se lève du lit conjugal. Aussi légère qu’une ombre, elle atteint au seuil de la porte, embrasse d’un regard Ludovico tout entier, lui saisit la main, lui fait signe, l’entraîne:--Mais il te tuera!... dit-il.--Peut-être.
Mais tout cela n’est rien. Accordons à beaucoup de maris un sommeil léger. Accordons-leur de dormir sans ronfler et de toujours deviner sous quel degré de latitude se trouveront leurs femmes! Bien plus, toutes les raisons que nous avons données pour condamner les lits jumeaux seront, si l’on veut, d’un faible poids. Eh! bien, une dernière considération doit faire proscrire l’usage des lits réunis dans l’enceinte d’une même alcôve.
Dans la situation où se trouve un mari, nous avons considéré le lit nuptial comme un moyen de défense. C’est au lit seulement qu’il peut savoir chaque nuit si l’amour de sa femme croît ou décroît. Là est le baromètre conjugal. Or, coucher dans deux lits jumeaux, c’est vouloir tout ignorer. Vous apprendrez, quand il s’agira de la _guerre civile_ (voir la Troisième Partie), de quelle incroyable utilité est un lit, et combien de secrets une femme y révèle involontairement.
Ainsi ne vous laissez jamais séduire par la fausse bonhomie des lits jumeaux.
C’est l’invention la plus sotte, la plus perfide et la plus dangereuse qui soit au monde. Honte et anathème à qui l’imagina!
Mais autant cette méthode est pernicieuse aux jeunes époux, autant elle est salutaire et convenable pour ceux qui atteignent à la vingtième année de leur mariage. Le mari et la femme font alors bien plus commodément les duos que nécessitent leurs catarrhes respectifs. Ce sera quelquefois à la plainte que leur arrachent, soit un rhumatisme, soit une goutte opiniâtre, ou même à la demande d’une prise de tabac, qu’ils pourront devoir les laborieux bienfaits d’une nuit animée par un reflet de leurs premières amours, si toutefois la toux n’est pas inexorable.
Nous n’avons pas jugé à propos de mentionner les exceptions qui, parfois, autorisent un mari à user des deux lits jumeaux. C’est des calamités à subir. Cependant l’opinion de Bonaparte était qu’une fois qu’il y avait eu _échange d’âme et de transpiration_ (telles sont ses paroles), rien, pas même la maladie, ne devait séparer les époux. Cette matière est trop délicate pour qu’il soit possible de la soumettre à des principes.
Quelques têtes étroites pourront objecter aussi qu’il existe plusieurs familles patriarcales dont la jurisprudence érotique est inébranlable sur l’article des alcôves à deux lits, et qu’on y est heureux _de père en fils_. Mais, pour toute réponse, l’auteur déclare qu’il connaît beaucoup de gens très-respectables qui passent leur vie à aller voir jouer au billard.
Ce mode de coucher doit donc être désormais jugé pour tous les bons esprits, et nous allons passer à la seconde manière dont s’organise une couche nuptiale.
§ II.--DES CHAMBRES SÉPARÉES.
Il n’existe pas en Europe cent maris par nation qui possèdent assez bien la science du mariage, ou de la vie, si l’on veut, pour pouvoir habiter un appartement séparé de celui de leurs femmes.
Savoir mettre en pratique ce système!... c’est le dernier degré de la puissance intellectuelle et virile.
Deux époux qui habitent des appartements séparés ont, ou divorcé, ou su trouver le bonheur. Ils s’exècrent ou ils s’adorent.
Nous n’entreprendrons pas de déduire ici les admirables préceptes de cette théorie, dont le but est de rendre la constance et la fidélité une chose facile et délicieuse. Cette réserve est respect, et non pas impuissance en l’auteur. Il lui suffit d’avoir proclamé que, par ce système seul, deux époux peuvent réaliser les rêves de tant de belles âmes: il sera compris de tous les fidèles.
Quant aux profanes!... il aura bientôt fait justice de leurs interrogations curieuses, en leur disant que le but de cette institution est de donner le bonheur à une seule femme. Quel est celui d’entre eux qui voudrait priver la société de tous les talents dont il se croit doué, au profit de qui?... d’une femme!... Cependant rendre sa compagne heureuse est le plus beau titre de gloire à produire à la vallée de Josaphat, puisque, selon la Genèse, Ève n’a pas été satisfaite du paradis terrestre. Elle y a voulu goûter le fruit défendu, éternel emblème de l’adultère.
Mais il existe une raison péremptoire qui nous interdit de développer cette brillante théorie. Elle serait un hors-d’œuvre en cet ouvrage. Dans la situation où nous avons supposé que se trouvait un ménage, l’homme assez imprudent pour coucher loin de sa femme ne mériterait même pas de pitié pour un malheur qu’il aurait appelé.
Résumons-nous donc.
Tous les hommes ne sont pas assez puissants pour entreprendre d’habiter un appartement séparé de celui de leurs femmes; tandis que tous les hommes peuvent se tirer tant bien que mal des difficultés qui existent à ne faire qu’un seul lit.
Nous allons donc nous occuper de résoudre les difficultés que des esprits superficiels pourraient apercevoir dans ce dernier mode, pour lequel notre prédilection est visible.
Mais que ce paragraphe, en quelque sorte muet, abandonné par nous aux commentaires de plus d’un ménage, serve de piédestal à la figure imposante de Lycurgue, celui des législateurs antiques à qui les Grecs durent les pensées les plus profondes sur le mariage. Puisse son système être compris par les générations futures! Et si les mœurs modernes comportent trop de mollesse pour l’adopter tout entier, que du moins elles s’imprègnent du robuste esprit de cette admirable législation.
§ III.--D’UN SEUL ET MÊME LIT.
Par une nuit du mois de décembre, le grand Frédéric, ayant contemplé le ciel dont toutes les étoiles distillaient cette lumière vive et pure qui annonce un grand froid, s’écria: «Voilà un temps qui vaudra bien des soldats à la Prusse!...»
Le roi exprimait là, dans une seule phrase, l’inconvénient principal que présente la cohabitation constante des époux. Permis à Napoléon et à Frédéric d’estimer plus ou moins une femme suivant le nombre de ses enfants; mais un mari de talent doit, d’après les maximes de la Méditation XIIIe, ne considérer la fabrication d’un enfant que comme un moyen de défense, et c’est à lui de savoir s’il est nécessaire de le prodiguer.
Cette observation mène à des mystères auxquels la Muse physiologique doit se refuser. Elle a bien consenti à entrer dans les chambres nuptiales quand elles sont inhabitées; mais, vierge et prude, elle rougit à l’aspect des jeux de l’amour.
Puisque c’est à cet endroit du livre que la Muse s’avise de porter de blanches mains à ses yeux pour ne plus rien voir, comme une jeune fille, à travers les interstices ménagés entre ses doigts effilés, elle profitera de cet accès de pudeur pour faire une réprimande à nos mœurs.
En Angleterre, la chambre nuptiale est un lieu sacré. Les deux époux seuls ont le privilége d’y entrer, et même plus d’une lady fait, dit-on, son lit elle-même. De toutes les manies d’outre-mer pourquoi la seule que nous ayons dédaignée est-elle précisément celle dont la grâce et le mystère auraient dû plaire à toutes les âmes tendres du continent? Les femmes délicates condamnent l’impudeur avec laquelle on introduit en France les étrangers dans le sanctuaire du mariage. Pour nous, qui avons énergiquement anathématisé les femmes qui promènent leur grossesse avec emphase, notre opinion n’est pas douteuse. Si nous voulons que le célibat respecte le mariage, il faut aussi que les gens mariés aient des égards pour l’inflammabilité des garçons.
Coucher toutes les nuits avec sa femme peut paraître, il faut l’avouer, l’acte de la fatuité la plus insolente.
Bien des maris vont se demander comment un homme qui a la prétention de perfectionner le mariage ose prescrire à un époux un régime qui serait la perte d’un amant.
Cependant telle est la décision du docteur ès arts et sciences conjugales.
D’abord, à moins de prendre la résolution de ne jamais coucher chez soi, ce parti est le seul qui reste à un mari, puisque nous avons démontré les dangers des deux systèmes précédents. Nous devons donc essayer de prouver que cette dernière manière de se coucher offre plus d’avantages et moins d’inconvénients que les deux premières, relativement à la crise dans laquelle se trouve un ménage.
Nos observations sur les lits jumeaux ont dû apprendre aux maris qu’ils sont en quelque sorte obligés d’être toujours montés au degré de chaleur qui régit l’harmonieuse organisation de leurs femmes: or il nous semble que cette parfaite égalité de sensations doit s’établir assez naturellement sous la blanche égide qui les couvre de son lin protecteur; et c’est déjà un immense avantage.
En effet, rien n’est plus facile que de vérifier à toute heure le degré d’amour et d’expansion auquel une femme arrive quand le même oreiller reçoit les têtes des deux époux.
L’homme (nous parlons ici de l’espèce) marche avec un bordereau toujours fait, qui accuse net et sans erreur la somme de sensualité dont il est porteur. Ce mystérieux _gynomètre_ est tracé dans le creux de la main. La main est effectivement celui de nos organes qui traduit le plus immédiatement nos affections sensuelles. La _chirologie_ est un cinquième ouvrage que je lègue à mes successeurs, car je me contenterai de n’en faire apercevoir ici que les éléments utiles à mon sujet.
La main est l’instrument essentiel du toucher. Or le toucher est le sens qui remplace le moins imparfaitement tous les autres, par lesquels il n’est jamais suppléé. La main ayant seule exécuté tout ce que l’homme a conçu jusqu’ici, elle est en quelque sorte l’_action_ même. La somme entière de notre force passe par elle, et il est à remarquer que les hommes à puissante intelligence ont presque tous eu de belles mains, dont la perfection est le caractère distinctif d’une haute destinée. Jésus-Christ a fait tous ses miracles par l’imposition des mains. La main transsude la vie, et partout où elle se pose, elle laisse des traces d’un pouvoir magique; aussi est-elle de moitié dans tous les plaisirs de l’amour. Elle accuse au médecin tous les mystères de notre organisme. Elle exhale, plus qu’une autre partie du corps, les fluides nerveux ou la substance inconnue qu’il faut appeler _volonté_ à défaut d’autre terme. L’œil peut peindre l’état de notre âme; mais la main trahit tout à la fois les secrets du corps et ceux de la pensée. Nous acquérons la faculté d’imposer silence à nos yeux, à nos lèvres, à nos sourcils et au front; mais la main ne dissimule pas, et rien dans nos traits ne saurait se comparer pour la richesse de l’expression. Le froid et le chaud dont elle est passible ont de si imperceptibles nuances, qu’elles échappent aux sens des gens irréfléchis; mais un homme sait les distinguer, pour peu qu’il se soit adonné à l’anatomie des sentiments et des choses de la vie humaine. Ainsi la main a mille manières d’être sèche, humide, brûlante, glacée, douce, rêche, onctueuse. Elle palpite, elle se lubrifie, s’endurcit, s’amollit. Enfin, elle offre un phénomène inexplicable qu’on est tenté de nommer l’_incarnation de la pensée_. Elle fait le désespoir du sculpteur et du peintre quand ils veulent exprimer le changeant dédale de ses mystérieux linéaments. Tendre la main à un homme, c’est le sauver. Elle sert de gage à tous nos sentiments. De tout temps les sorcières ont voulu lire nos destinées futures dans ses lignes qui n’ont rien de fantastique et qui correspondent aux principes de la vie et du caractère. En accusant un homme de manquer de tact, une femme le condamne sans retour. On dit enfin: la main de la justice, la main de Dieu; puis, un coup de main quand on veut exprimer une entreprise hardie.
Apprendre à connaître les sentiments par les variations atmosphériques de la main que, presque toujours, une femme abandonne sans défiance, est une étude moins ingrate et plus sûre que celle de la physionomie.
Ainsi vous pouvez, en acquérant cette science, vous armer d’un grand pouvoir, et vous aurez un fil qui vous guidera dans le labyrinthe des cœurs les plus impénétrables. Voilà votre cohabitation acquittée de bien des fautes, et riche de bien des trésors.
Maintenant, croyez-vous de bonne foi que vous êtes obligé d’être un Hercule, parce que vous couchez tous les soirs avec votre femme?... Niaiserie! Dans la situation où il se trouve, un mari adroit possède bien plus de ressources pour se tirer d’affaire que madame de Maintenon n’en avait quand elle était obligée de remplacer un plat par la narration d’une histoire!
Buffon et quelques physiologistes prétendent que nos organes sont beaucoup plus fatigués par le désir que par les jouissances les plus vives. En effet, le désir ne constitue-t-il pas une sorte de possession intuitive? N’est-il pas à l’action visible ce que les accidents de la vie intellectuelle dont nous jouissons pendant le sommeil sont aux événements de notre vie matérielle? Cette énergique _appréhension_ des choses ne nécessite-t-elle pas un mouvement intérieur plus puissant que ne l’est celui du fait extérieur? Si nos gestes ne sont que la manifestation d’actes accomplis déjà par notre pensée, jugez combien des désirs souvent répétés doivent consommer de fluides vitaux? Mais les passions, qui ne sont que des masses de désirs, ne sillonnent-elles pas de leurs foudres les figures des ambitieux, des joueurs, et n’en usent-elles pas les corps avec une merveilleuse promptitude?
Alors ces observations doivent contenir les germes d’un mystérieux système, également protégé par Platon et par Épicure; nous l’abandonnons à vos méditations, couvert du voile des statues égyptiennes.
Mais la plus grande erreur que puissent commettre les hommes est de croire que l’amour ne réside que dans ces moments fugitifs qui, selon la magnifique expression de Bossuet, ressemblent, dans notre vie, à des clous semés sur une muraille: ils paraissent nombreux à l’œil; mais qu’on les rassemble, ils tiendront dans la main.
L’amour se passe presque toujours en conversations. Il n’y a qu’une seule chose d’inépuisable chez un amant, c’est la bonté, la grâce et la délicatesse. Tout sentir, tout deviner, tout prévenir; faire des reproches sans affliger la tendresse; désarmer un présent de tout orgueil; doubler le prix d’un procédé par des formes ingénieuses; mettre la flatterie dans les actions et non en paroles; se faire entendre plutôt que de saisir vivement; toucher sans frapper; mettre de la caresse dans les regards et jusque dans le son de la voix; ne jamais embarrasser; amuser sans offenser le goût; toujours chatouiller le cœur; parler à l’âme... Voilà tout ce que les femmes demandent, elles abandonneront les bénéfices de toutes les nuits de Messaline pour vivre avec un être qui leur prodiguera ces caresses d’âme dont elles sont si friandes, et qui ne coûtent rien aux hommes, si ce n’est un peu d’attention.
Ces lignes renferment la plus grande partie des secrets du lit nuptial. Il y a peut-être des plaisants qui prendront cette longue définition de la politesse pour celle de l’amour, tandis que ce n’est, à tout prendre, que la recommandation de traiter votre femme comme vous traiteriez le ministre de qui dépend la place que vous convoitez.
J’entends des milliers de voix crier que cet ouvrage plaide plus souvent la cause des femmes que celle des maris;
Que la plupart des femmes sont indignes de ces soins délicats, et qu’elles en abuseraient;
Qu’il y a des femmes portées au libertinage, lesquelles ne s’accommoderaient pas beaucoup de ce qu’elles appelleraient des mystifications;
Qu’elles sont tout vanité et ne pensent qu’aux chiffons;
Qu’elles ont des entêtements vraiment inexplicables;
Qu’elles se fâcheraient quelquefois d’une attention;
Qu’elles sont sottes, ne comprennent rien, ne valent rien, etc.
En réponse à toutes ces clameurs nous inscrirons ici cette phrase, qui, mise entre deux lignes blanches, aura peut-être l’air d’une pensée, pour nous servir d’une expression de Beaumarchais.