‹ La Comédie humaine - Volume 18Chapitre 25 sur 28 · L’ART D’ÊTRE VICTIME.

L’ART D’ÊTRE VICTIME.

A compter du Dix-Huit Brumaire, Caroline vaincue adopte un système infernal, et qui a pour effet de vous faire regretter à toute heure la victoire. Elle devient l’Opposition!... Encore un triomphe de ce genre, et Adolphe irait en cour d’assises, accusé d’avoir étouffé sa femme entre deux matelas, comme l’Othello de Shakspeare. Caroline se compose un air de martyr, elle est d’une soumission assommante. A tout propos elle assassine Adolphe par un: «Comme vous voudrez!» accompagné d’une épouvantable douceur. Aucun poëte élégiaque ne pourrait lutter avec Caroline, qui lance élégie sur élégie: élégie en actions, élégie en paroles, élégie à sourire, élégie muette, élégie à ressort, élégie en gestes, dont voici quelques exemples où tous les ménages retrouveront leurs impressions.

APRÈS DÉJEUNER. —Caroline, nous allons ce soir chez les Deschars, une grande soirée, tu sais...

—Oui, mon ami.

APRÈS DÎNER. —Eh bien! Caroline, tu n’es pas encore habillée?... dit Adolphe, qui sort de chez lui magnifiquement mis.

Il aperçoit Caroline vêtue d’une robe de vieille plaideuse, une moire noire à corsage croisé. Des fleurs, plus artificieuses qu’artificielles, attristent une chevelure mal arrangée par la femme de chambre. Caroline a des gants déjà portés.

—Je suis prête, mon ami...

—Et voilà ta toilette?...

—Je n’en ai pas d’autre. Une toilette fraîche aurait coûté cent écus.

—Pourquoi ne pas me le dire?

—Moi, vous tendre la main!... après ce qui s’est passé!...

—J’irai seul, dit Adolphe, ne voulant pas être humilié dans sa femme.

—Je sais bien que cela vous arrange, dit Caroline d’un petit ton aigre, et cela se voit assez à la manière dont vous êtes mis.

Onze personnes sont dans le salon, toutes priées à dîner par Adolphe; Caroline est là comme si son mari l’avait invitée: elle attend que le dîner soit servi.

—Monsieur, dit le valet de chambre à voix basse à son maître, la cuisinière ne sait où donner de la tête.

—Pourquoi?

—Monsieur ne lui a rien dit; elle n’a que deux entrées, le bœuf, un poulet, une salade et des légumes.

—Caroline, vous n’avez donc rien commandé?...

—Savais-je que vous aviez du monde, et puis-je d’ailleurs prendre sur moi de commander ici?... Vous m’avez délivrée de tout souci à cet égard, et j’en remercie Dieu tous les jours.

Madame Fischtaminel vient rendre une visite à madame Caroline! elle la trouve toussotant et travaillant le dos courbé sur un métier à tapisserie.

—Vous brodez ces pantoufles-là pour votre cher Adolphe?

Adolphe est posé devant la cheminée en homme qui fait la roue.

—Non, madame, c’est pour un marchand qui me les paye; et, comme les forçats du bagne, mon travail me permet de me donner de petites douceurs.

Adolphe rougit; il ne peut pas battre sa femme, et madame de Fischtaminel le regarde en ayant l’air de lui dire: —Qu’est-ce que cela signifie?...

—Vous toussez beaucoup, ma chère petite!... dit madame de Fischtaminel.

—Oh! répond Caroline, que me fait la vie!...

Caroline est là, sur sa causeuse, avec une femme de vos amies à la bonne opinion de laquelle vous tenez excessivement. Du fond de l’embrasure où vous causez entre hommes, vous entendez, au seul mouvement des lèvres, ces mots: _Monsieur l’a voulu!_... dits d’un air de jeune Romaine allant au cirque. Profondément humilié dans toutes vos vanités, vous voulez être à cette conversation tout en écoutant vos hôtes; vous faites alors des répliques qui vous valent des: «A quoi pensez-vous?» car vous perdez le fil de la conversation, et vous piétinez sur place en pensant: «Que lui dit-elle de moi?»

Adolphe est à table chez les Deschars, un dîner de douze personnes, et Caroline est placée à côté d’un joli jeune homme appelé Ferdinand, cousin d’Adolphe. Entre le premier et le second service, on parle du bonheur conjugal.

—Il n’y a rien de plus facile à une femme que d’être heureuse, dit Caroline en répondant à une femme qui se plaint.

—Donnez-nous votre secret, madame, dit agréablement monsieur de Fischtaminel.

—Une femme n’a qu’à se mêler de rien, se regarder comme la première domestique de la maison ou comme une esclave dont le maître a soin, n’avoir aucune volonté, ne pas faire une observation: tout va bien.

Ceci, lancé sur des tons amers et avec des larmes dans la voix, épouvante Adolphe, qui regarde fixement sa femme.

—Vous oubliez, madame, le bonheur d’expliquer son bonheur, réplique-t-il en lançant un éclair digne d’un tyran de mélodrame.

Satisfaite de s’être montrée assassinée ou sur le point de l’être, Caroline détourne la tête, essuie furtivement une larme, et dit: —On n’explique pas le bonheur.

L’incident, comme on dit à la Chambre, n’a pas de suites, mais Ferdinand a regardé sa cousine comme un ange sacrifié.

On parle du nombre effrayant de gastrites, de maladies innommées dont meurent les jeunes femmes.

—Elles sont trop heureuses! dit Caroline en ayant l’air de donner le programme de sa mort.

La belle-mère d’Adolphe vient voir sa fille. Caroline dit: «Le salon de monsieur! —La chambre de monsieur!» Tout, chez elle, est à monsieur.

—Ah çà! qu’y a-t-il donc, mes enfants? demande la belle-mère; on dirait que vous êtes tous les deux à couteaux tirés?

—Eh! mon Dieu, dit Adolphe, il y a que Caroline a eu le gouvernement de la maison et n’a pas su s’en tirer.

—Elle a fait des dettes?...

—Oui, ma chère maman.

—Écoutez, Adolphe, dit la belle-mère après avoir attendu que sa fille l’ait laissée seule avec son gendre, aimeriez-vous mieux que ma fille fût admirablement bien mise, que tout allât à merveille chez vous, et qu’il ne vous en coûtât rien?...

Essayez de vous représenter la physionomie d’Adolphe en entendant cette _déclaration des droits de la femme_!

Caroline passe d’une toilette misérable à une toilette splendide. Elle est chez les Deschars: tout le monde la félicite sur son goût, sur la richesse de ses étoffes, sur ses dentelles, sur ses bijoux.

—Ah! vous avez un mari charmant!... dit madame Deschars. Adolphe se rengorge et regarde Caroline.

—Mon mari, madame!... je ne coûte, Dieu merci, rien à monsieur! Tout cela me vient de ma mère.

Adolphe se retourne brusquement, et va causer avec madame de Fischtaminel.

Après un an de gouvernement absolu, Caroline adoucie dit un matin:

—Mon ami, combien as-tu dépensé cette année?...

—Je ne sais pas.

—Fais tes comptes.

Adolphe trouve un tiers de plus que dans la plus mauvaise année de Caroline.

—Et je ne t’ai rien coûté pour ma toilette, dit-elle.

Caroline joue les mélodies de Schubert. Adolphe éprouve une jouissance en entendant cette musique admirablement exécutée; il se lève et va pour féliciter Caroline: elle fond en larmes.

—Qu’as-tu?...

—Rien; je suis nerveuse.

—Mais je ne te connaissais pas ce vice-là.

—Oh! Adolphe, tu ne veux rien voir... Tiens, regarde: mes bagues ne me tiennent plus aux doigts, tu ne m’aimes plus, je te suis à charge...

Elle pleure, elle n’écoute rien, elle repleure à chaque mot d’Adolphe.

—Veux-tu reprendre le gouvernement de la maison?

—Ah! s’écrie-t-elle en se dressant en pieds comme _une surprise_, maintenant que tu as assez de tes expériences?... Merci! Est-ce de l’argent que je veux? Singulière manière de panser un cœur blessé... Non, laissez-moi...

—Eh bien! comme tu voudras, Caroline.

Ce: «Comme tu voudras!» est le premier mot de l’indifférence en matière de femme légitime; et Caroline aperçoit un abîme vers lequel elle a marché d’elle-même.

LA CAMPAGNE DE FRANCE

Les malheurs de 1814 affligent toutes les existences. Après les brillantes journées, les conquêtes, les jours où les obstacles se changeaient en triomphes, où le moindre achoppement devenait un honneur, il arrive un moment où les plus heureuses idées tournent en sottises, où le courage mène à la perte, où la fortification fait trébucher. L’amour conjugal, qui, selon les auteurs, est un cas particulier d’amour, a, plus que toute autre chose humaine, la Campagne de France, son funeste 1814. Le diable aime surtout à mettre sa queue dans les affaires des pauvres femmes délaissées, et Caroline en est là.

Caroline en est à rêver aux moyens de ramener son mari! Caroline passe à la maison beaucoup d’heures solitaires, pendant lesquelles son imagination travaille. Elle va, vient, se lève, et souvent elle reste songeuse à sa fenêtre, regardant la rue sans y rien voir, la figure collée aux vitres, et se trouvant comme dans un désert au milieu de ses Petits-Dunkerques, de ses appartements meublés avec luxe.

Or, à Paris, à moins d’habiter un hôtel à soi, sis entre cour et jardin, toutes les existences sont accouplées. A chaque étage d’une maison, un ménage trouve dans la maison située en face un autre ménage. Chacun plonge à volonté ses regards chez le voisin. Il existe une servitude d’observation mutuelle, un droit de visite commun auxquels nul ne peut se soustraire. Dans un temps donné, le matin, vous vous levez de bonne heure, la servante du voisin fait l’appartement, laisse les fenêtres ouvertes et les tapis sur les appuis: vous devinez alors une infinité de choses, et réciproquement. Aussi, dans un temps donné, connaissez-vous les habitudes de la jolie, de la vieille, de la jeune, de la coquette, de la vertueuse femme d’en face, ou les caprices du fat, les inventions du vieux garçon, la couleur des meubles, le chat du second ou du troisième. Tout est indice et matière à divination. Au quatrième étage, une grisette surprise se voit, toujours trop tard, comme la chaste Suzanne, en proie aux jumelles ravies d’un vieil employé à dix-huit cents francs, qui devient criminel gratis. Par compensation, un beau surnuméraire, jeune de ses dix-neuf ans, apparaît à une dévote dans le simple appareil d’un homme qui se barbifie. L’observation ne s’endort jamais, tandis que la prudence a ses moments d’oubli. Les rideaux ne sont pas toujours détachés à temps. Une femme, avant la chute du jour, s’approche de la fenêtre pour enfiler une aiguille, et le mari d’en face admire alors une tête de Raphaël, qu’il trouve digne de lui, garde national imposant sous les armes. Passez place Saint-Georges, et vous pouvez y surprendre les secrets de trois jolies femmes, si vous avez de l’esprit dans le regard. Oh! la sainte vie privée, où est-elle? Paris est une ville qui se montre quasi nue à toute heure, une ville essentiellement courtisane et sans chasteté. Pour qu’une existence y ait de la pudeur, elle doit posséder cent mille francs de rente. Les vertus y sont plus chères que les vices.

Caroline, dont le regard glisse parfois entre les mousselines protectrices qui cachent son intérieur aux cinq étages de la maison d’en face, finit par observer un jeune ménage plongé dans les joies de la lune de miel, et venu nouvellement au premier devant ses fenêtres. Elle se livre aux observations les plus irritantes. On ferme les persiennes de bonne heure, on les ouvre tard. Un jour Caroline, levée à huit heures, toujours par hasard, voit la femme de chambre apprêtant un bain ou quelque toilette du matin, un délicieux déshabillé. Caroline soupire. Elle se met à l’affût comme un chasseur: elle surprend la jeune femme la figure illuminée par le bonheur. Enfin, à force d’épier ce charmant ménage, elle voit monsieur et madame ouvrant la fenêtre, et légèrement pressés l’un contre l’autre, accoudés au balcon, y respirant l’air du soir. Caroline se donne des maux de nerfs en étudiant sur les rideaux, un soir que l’on oublie de fermer les persiennes, les ombres de ces deux enfants se combattant, dessinant des fantasmagories explicables ou inexplicables. Souvent la jeune femme, assise, mélancolique et rêveuse, attend l’époux absent, elle entend le pas d’un cheval, le bruit d’un cabriolet au bout de la rue, elle s’élance de son divan, et, d’après son mouvement, il est facile de voir qu’elle s’écrie: —C’est lui!...

—Comme ils s’aiment! se dit Caroline.

A force de maux de nerfs, Caroline arrive à concevoir un plan excessivement ingénieux: elle invente de se servir de ce bonheur conjugal comme d’un topique pour stimuler Adolphe. C’est une idée assez dépravée, une idée de vieillard voulant séduire une petite fille avec des gravures ou des gravelures; mais l’intention de Caroline sanctifie tout!

—Adolphe, dit-elle enfin, nous avons pour voisine en face une femme charmante, une petite brune...

—Oui, réplique Adolphe, je la connais. C’est une amie de madame Fischtaminel; madame Foullepointe, la femme d’un agent de change, un homme charmant, un bon enfant, et qui aime sa femme: il en est fou! Tiens?... il a son cabinet, ses bureaux, sa caisse dans la cour, et l’appartement sur le devant est celui de madame. Je ne connais pas de ménage plus heureux. Foullepointe parle de son bonheur partout, même à la Bourse: il en est ennuyeux.

—Eh bien! fais-moi donc le plaisir de me présenter monsieur et madame Foullepointe! Ma foi, je serais enchantée de savoir comment elle s’y prend pour se faire si bien aimer de son mari... Y a-t-il longtemps qu’ils sont mariés?

—Absolument comme nous, depuis cinq ans...

—Adolphe, mon ami, j’en meurs d’envie! Oh! lie-nous toutes les deux. Suis-je aussi bien qu’elle?

—Ma foi!... je vous rencontrerais au bal de l’Opéra, tu ne serais pas ma femme, eh bien! j’hésiterais...

—Tu es gentil aujourd’hui. N’oublie pas de les inviter à dîner pour samedi prochain.

—Ce sera fait ce soir. Foullepointe et moi, nous nous voyons souvent à la Bourse.

—Enfin, se dit Caroline, cette femme me dira sans doute quels sont ses moyens d’action.

Caroline se remet en observation. A trois heures environ, à travers les fleurs d’une jardinière qui fait comme un bocage à la fenêtre, elle regarde et s’écrie: —Deux vrais tourtereaux!

[Illustration: IMP. E. MARTINET.

MADAME FOULLEPOINTE.

Tu ne serais pas ma femme, eh bien, j’hésiterais...

(VIE CONJUGALE.)]

Pour ce samedi, Caroline invite monsieur et madame Deschars, le digne monsieur Fischtaminel, enfin les plus vertueux ménages de sa société. Tout est sous les armes chez Caroline: elle a commandé le plus délicat dîner, elle a sorti ses splendeurs des armoires; elle tient à fêter le modèle des femmes.

—Vous allez voir, ma chère, dit-elle à madame Deschars au moment où toutes les femmes se regardent en silence, vous allez voir le plus adorable ménage du monde, nos voisins d’en face: un jeune homme blond d’une grâce infinie, et des manières... une tête à la lord Byron, et un vrai don Juan, mais fidèle! il est fou de sa femme. La femme est charmante et a trouvé des secrets pour perpétuer l’amour, aussi peut-être devrai-je un regain de bonheur à cet exemple; Adolphe, en les voyant, rougira de sa conduite, il...

On annonce: —Monsieur et madame Foullepointe.

Madame Foullepointe, jolie brune, la vraie Parisienne, une femme cambrée, mince, au regard brillant étouffé par de longs cils, mise délicieusement, s’assied sur le canapé. Caroline salue un gros monsieur à cheveux gris assez rares, qui suit cette Andalouse de Paris, et qui montre une figure et un ventre siléniques, un crâne beurre frais, un sourire papelard et libertin sur de bonnes grosses lèvres, un philosophe enfin! Caroline regarde ce monsieur d’un air étonné.

—Monsieur Foullepointe, ma bonne, dit Adolphe en lui présentant ce digne quinquagénaire.

—Je suis enchantée, madame, dit Caroline en prenant un air aimable, que vous soyez venue avec votre beau-père (profonde sensation); mais nous aurons, j’espère, votre mari...

—Madame...

Tout le monde écoute et se regarde. Adolphe devient le point de mire de tous les yeux; il est hébété d’étonnement; il voudrait faire disparaître Caroline par une trappe, comme au théâtre.

—Voici monsieur Foullepointe, mon mari, dit madame Foullepointe.

Caroline devient alors d’un rouge écarlate en comprenant _l’école_ qu’elle a faite, et Adolphe la foudroie d’un regard à trente-six becs de gaz.

—Vous le disiez jeune, blond... dit à voix basse madame Deschars.

Madame Foullepointe, en femme spirituelle, regarde audacieusement la corniche.

Un mois après, madame Foullepointe et Caroline deviennent intimes. Adolphe, très-occupé de madame Fischtaminel, ne fait aucune attention à cette dangereuse amitié, qui doit porter ses fruits; car, sachez-le!

AXIOME.

Les femmes ont corrompu plus de femmes que les hommes n’en ont aimé.

LE SOLO DE CORBILLARD.

Après un temps dont la durée dépend de la solidité des principes de Caroline, elle paraît languissante; et quand, en la voyant étendue sur les divans comme un serpent au soleil, Adolphe, inquiet par décorum, lui dit: —Qu’as-tu, ma bonne? que veux-tu?

—Je voudrais être morte!

—Un souhait assez agréable et d’une gaieté folle...

—Ce n’est pas la mort qui m’effraye, moi, c’est la souffrance...

—Cela signifie que je ne te rends pas la vie heureuse!... Et voilà bien les femmes!

Adolphe arpente le salon en déblatérant; mais il est arrêté net en voyant Caroline étanchant de son mouchoir brodé des larmes qui coulent assez artistement.

—Te sens-tu malade?

—Je ne me sens pas bien. (Silence.) Tout ce que je désire, ce serait de savoir si je puis vivre assez pour voir ma petite mariée, car je sais maintenant ce que signifie ce mot si peu compris des jeunes personnes: _le choix d’un époux_! Va, cours à tes plaisirs: une femme qui songe à l’avenir, une femme qui souffre, n’est pas amusante; va te divertir...

—Où souffres-tu?

—Mon ami, je ne souffre pas; je me porte à merveille, et n’ai besoin de rien! Vraiment, je me sens mieux... —Allez, laissez-moi.

Cette première fois, Adolphe s’en va presque triste.

Huit jours se passent pendant lesquels Caroline ordonne à tous ses domestiques de cacher à monsieur l’état déplorable où elle se trouve: elle languit, elle sonne quand elle est près de défaillir, elle consomme beaucoup d’éther. Les gens apprennent enfin à monsieur l’héroïsme conjugal de madame, et Adolphe reste un soir après dîner et voit sa femme embrassant à outrance sa petite Marie.

—Pauvre enfant! il n’y a que toi qui me fais regretter mon avenir! Oh! mon Dieu, qu’est-ce que la vie?

—Allons, mon enfant, dit Adolphe, pourquoi se chagriner?

—Oh! je ne me chagrine pas!... la mort n’a rien qui m’effraye... je voyais ce matin un enterrement, et je trouvais le mort bien heureux! Comment se fait-il que je ne pense qu’à mourir?... Est-ce une maladie?... Il me semble que je mourrai de ma main.

Plus Adolphe tente d’égayer Caroline, plus Caroline s’enveloppe dans les crêpes d’un deuil à larmes continues. Cette seconde fois, Adolphe reste et s’ennuie. Puis à la troisième attaque à larmes forcées, il sort sans aucune tristesse. Enfin, il se blase sur ces plaintes éternelles, sur ces attitudes de mourant, sur ces larmes de crocodile. Et il finit par dire: —Si tu es malade, Caroline, il faut voir un médecin...

—Comme tu voudras! cela finira plus promptement ainsi, cela me va... Mais alors, amène un fameux médecin.

Au bout d’un mois, Adolphe, fatigué d’entendre l’air funèbre que Caroline lui joue sur tous les tons, amène un grand médecin. A Paris, les médecins sont tous des gens d’esprit, et ils se connaissent admirablement en Nosographie conjugale.

—Eh bien! madame, dit le grand médecin, comment une si jolie femme s’avise-t-elle d’être malade?

—Oui, monsieur, de même que le nez du père Aubry, j’aspire à la tombe...

Caroline, par égard pour Adolphe, essaye de sourire.

—Bon! cependant vous avez les yeux vifs: ils souhaitent peu nos infernales drogues...

—Regardez-y bien, docteur, la fièvre me dévore, une petite fièvre imperceptible, lente...

Et elle arrête le plus malicieux de ses regards sur l’illustre docteur, qui se dit en lui-même: —Quels yeux!...

—Bien, voyons la langue? dit-il tout haut.

Caroline montre sa langue de chat entre deux rangées de dents blanches comme celles d’un chien.

—Elle est un peu chargée, au fond; mais vous avez déjeuné... fait observer le grand médecin, qui se tourne vers Adolphe.

—Rien, répond Caroline, deux tasses de thé...

Adolphe et l’illustre docteur se regardent, car le docteur se demande qui, de madame ou de monsieur, se moque de lui.

—Que sentez-vous? demande gravement le docteur à Caroline.

—Je ne dors pas.

—Bon!

—Je n’ai pas d’appétit...

—Bien!

—J’ai des douleurs, là...

Le médecin regarde l’endroit indiqué par Caroline.

—Très-bien, nous verrons cela tout à l’heure... Après?...

—Il me passe des frissons par moments...

—Bon!

—J’ai des tristesses, je pense toujours à la mort, j’ai des idées de suicide.

—Ah! vraiment?

—Il me monte des feux à la figure, tenez, j’ai constamment des tressaillements dans la paupière...

—Très-bien: nous nommons cela un _trismus_.

Le docteur explique pendant un quart d’heure, en employant les termes les plus scientifiques, la nature du _trismus_, d’où il résulte que le _trismus_ est le _trismus_; mais il fait observer avec la plus grande modestie que, si la science sait que le _trismus_ est le _trismus_, elle ignore entièrement la cause de ce mouvement nerveux, qui va, vient, passe, reparaît... —Et, dit-il, nous avons reconnu que c’était purement nerveux.

—Est-ce bien dangereux? demanda Caroline inquiète.

—Nullement. Comment vous couchez-vous?

—En rond.

—Bien; sur quel côté?

—A gauche.

—Bien; combien avez-vous de matelas à votre lit?

—Trois.

—Bien; y a-t-il un sommier?

—Mais, oui...

—Quelle est la substance du sommier?

—Le crin.

—Bon. Marchez un peu devant moi?... Oh! mais naturellement, et comme si nous ne vous regardions pas...

Caroline marche à la Elssler, en agitant _sa tournure_ de la façon la plus andalouse.

—Vous ne sentez pas un peu de pesanteur dans les genoux?

—Mais... non... (Elle revient à sa place.) Mon Dieu, quand on s’examine... il me semble maintenant que oui...

—Bon. Vous êtes restée à la maison depuis quelque temps?

—Oh! oui, monsieur, beaucoup trop... et seule.

—Bien, c’est cela. Comment vous coiffez-vous pour la nuit?

—Un bonnet brodé, puis quelquefois par-dessus un foulard...

—Vous n’y sentez pas des chaleurs... une petite sueur?...

—En dormant, cela me semble difficile.

—Vous pourriez trouver votre linge humide à l’endroit du front en vous réveillant?

—Quelquefois.

—Bon. Donnez-moi votre main.

Le docteur tire sa montre.

—Vous ai-je dit que j’ai des vertiges? dit Caroline.

—Chut!... fait le docteur qui compte les pulsations. Est-ce le soir?...

—Non, le matin.

—Ah! diantre, des vertiges le matin, dit-il en regardant Adolphe.

—Eh bien! que dites-vous de l’état de madame? demande Adolphe.

—Le duc de G. n’est pas allé à Londres, dit le grand médecin en étudiant la peau de Caroline, et l’on en cause beaucoup au faubourg Saint-Germain.

—Vous avez des malades? demande Caroline.

—Presque tous les miens y sont... Eh! mon Dieu! j’en ai sept à voir ce matin, dont quelques-uns sont en danger...

Le docteur se lève.

—Que pensez-vous de moi, monsieur? dit Caroline.

—Madame, il faut des soins, beaucoup de soins, prendre des adoucissants, de l’eau de guimauve, un régime doux, viandes blanches, faire beaucoup d’exercice.

—En voilà pour vingt francs, se dit en lui-même Adolphe en souriant.

Le grand médecin prend Adolphe par le bras, et l’emmène en se faisant reconduire; Caroline les suit sur la pointe du pied.

—Mon cher, dit le grand médecin, je viens de traiter fort légèrement madame, il ne fallait pas l’effrayer, ceci vous regarde plus que vous ne pensez... Ne négligez pas trop madame; elle est d’un tempérament puissant, d’une santé féroce. _Tout cela_ réagit sur elle. La nature a ses lois, qui, méconnues, se font obéir. Madame peut arriver à un état morbide qui vous ferait cruellement repentir de l’avoir négligée... Si vous l’aimez, aimez-la; si vous ne l’aimez plus, et que vous teniez à conserver la mère de vos enfants, la décision à prendre est un cas d’hygiène, mais elle ne peut venir que de vous!...

—Comme il m’a compris!... se dit Caroline. Elle ouvre la porte et dit: —Docteur, vous ne m’avez pas écrit les doses!...

Le grand médecin sourit, salue et glisse dans sa poche une pièce de vingt francs en laissant Adolphe entre les mains de sa femme, qui le prend et lui dit: —Quelle est la vérité sur mon état?... faut-il me résigner à mourir?...

—Eh! il m’a dit que tu as trop de santé! s’écrie Adolphe impatienté.

Caroline s’en va pleurer sur son divan.

—Qu’as-tu?

—J’en ai pour longtemps... Je te gêne, tu ne m’aimes plus... Je ne veux plus consulter ce médecin-là... Je ne sais pas pourquoi madame Foullepointe m’a conseillé de le voir, il ne m’a dit que des sottises!... et je sais mieux que lui ce qu’il me faut...

—Que te faut-il?...

—Ingrat, tu le demandes? dit-elle en posant sa tête sur l’épaule d’Adolphe.

Adolphe, effrayé, se dit: —Il a raison, le docteur, elle peut devenir d’une exigence maladive, et que deviendrai-je, moi?... Me voilà forcé d’opter entre la folie physique de Caroline ou quelque petit cousin.

Caroline chante alors une mélodie de Schubert avec l’exaltation d’une hypocondriaque.