‹ La Comédie humaine - Volume 18Chapitre 26 sur 28 · DEUXIÈME PARTIE

DEUXIÈME PARTIE

SECONDE PRÉFACE

Si vous avez pu comprendre ce livre... (et l’on vous fait un honneur infini par cette supposition: l’auteur le plus profond ne comprend pas toujours, l’on peut même dire ne comprend jamais les différents sens de son livre, ni sa portée, ni le bien ni le mal qu’il cause), si donc vous avez prêté quelque attention à ces petites scènes de la vie conjugale, vous aurez peut-être remarqué leur couleur...

—Quelle couleur? demandera sans doute un épicier, les livres sont couverts en jaune, en bleu, revers de botte, vert-pâle, gris-perle, blanc.

Hélas! les livres ont une autre couleur, ils sont teints par l’auteur, et quelques écrivains empruntent leur coloris. Certains livres déteignent sur d’autres. Il y a mieux. Les livres sont blonds ou bruns, châtain-clair ou roux. Enfin ils ont un sexe aussi! Nous connaissons des livres mâles et des livres femelles, des livres qui, chose déplorable, n’ont pas de sexe, ce qui, nous l’espérons, n’est pas le cas de celui-ci, en supposant que vous fassiez à cette collection de sujets nosographiques l’honneur de l’appeler un livre.

Jusqu’ici, toutes ces misères sont des misères infligées uniquement par la femme à l’homme. Vous n’avez donc encore vu que le côté mâle du livre. Et, si l’auteur a réellement l’ouïe qu’on lui suppose, il a déjà surpris plus d’une exclamation ou d’une déclamation de femme furieuse:

—On ne nous parle que des misères souffertes par ces messieurs, aura-t-elle dit, comme si nous n’avions pas nos petites misères aussi!...

O femmes! vous avez été entendues, car si vous n’êtes pas toujours comprises, vous vous faites toujours très-bien entendre!...

Donc, il serait souverainement injuste de faire porter sur vous seules les reproches que tout être social mis sous le joug (_conjugium_) a le droit d’adresser à cette institution nécessaire, sacrée, utile, éminemment conservatrice, mais tant soit peu gênante, et d’un porter difficile aux entournures, ou quelquefois trop facile aussi.

J’irai plus loin! Cette partialité serait évidemment du crétinisme.

Un homme, non écrivain, car il y a bien des hommes dans un écrivain, un auteur donc, doit ressembler à Janus: voir en avant et en arrière, se faire rapporteur, découvrir toutes les faces d’une idée, passer alternativement dans l’âme d’Alceste et dans celle de Philinte, ne pas tout dire et néanmoins tout savoir, ne jamais ennuyer, et...

N’achevons pas ce programme, autrement nous dirions tout, et ce serait effrayant pour tous ceux qui réfléchissent aux conditions de la littérature.

D’ailleurs un auteur qui prend la parole au milieu de son livre fait l’effet du bonhomme dans _le Tableau parlant_, quand il met son visage à la place de la peinture. L’auteur n’oublie pas qu’à la Chambre on ne prend point la parole _entre deux épreuves_. Assez donc!

Voici maintenant le côté femelle du livre; car, pour ressembler parfaitement au mariage, ce livre doit être plus ou moins androgyne.

LES MARIS DU SECOND MOIS.

Deux jeunes mariées, deux amies de pension, Caroline et Stéphanie, intimes au pensionnat de mademoiselle Mâchefer, une des plus célèbres maisons d’éducation du faubourg Saint-Honoré, se trouvaient au bal chez madame de Fischtaminel, et la conversation suivante eut lieu dans l’embrasure d’une croisée du boudoir.

Il faisait si chaud, qu’un homme avait eu, bien avant les deux jeunes femmes, l’idée de venir respirer l’air de la nuit; il s’était placé dans l’angle même du balcon, et, comme il se trouvait beaucoup de fleurs devant la fenêtre, les deux amies purent se croire seules. Cet homme était le meilleur ami de l’auteur.

L’une des deux jeunes mariées, posée à l’angle de l’embrasure, faisait en quelque sorte le guet en regardant le boudoir et les salons. L’autre avait pris position dans l’embrasure en s’y serrant de manière à ne pas recevoir le courant d’air, tempéré d’ailleurs par des rideaux de mousseline et des rideaux de soie.

Ce boudoir était désert, le bal commençait, les tables de jeu restaient ouvertes, offrant leurs tapis verts et montrant des cartes encore serrées dans le frêle étui que leur impose la Régie. On dansait la seconde contredanse.

Tous ceux qui vont au bal connaissent cette phase des grandes soirées où tout le monde n’est pas arrivé, mais où les salons sont déjà pleins, et qui cause un moment de terreur à la maîtresse de la maison. C’est, toute comparaison gardée, un instant semblable à celui qui décide de la victoire ou de la perte d’une bataille.

Vous comprenez alors comment ce qui devait être un secret bien gardé peut avoir aujourd’hui les honneurs de l’impression.

—Eh bien! Caroline?

—Eh bien! Stéphanie?

—Eh bien?

—Eh bien?

Un double soupir.

—Tu ne te souviens plus de nos conventions?

—Si...

—Pourquoi donc n’es-tu pas venue me voir?

—On ne me laisse jamais seule, nous avons à peine le temps de causer ici...

—Ah! si mon Adolphe prenait ces manières-là! s’écria Caroline.

—Tu nous as bien vus, Armand et moi, quand il me faisait ce qu’on nomme, je ne sais pourquoi, la cour...

—Oui, je l’admirais, je te trouvais bien heureuse, tu trouvais ton idéal, toi! un bel homme, toujours si bien mis, en gants jaunes, la barbe faite, bottes vernies, linge blanc, la propreté la plus exquise, aux petits soins...

—Va, va, toujours.

—Enfin un homme comme il faut; son parler était d’une douceur féminine, pas la moindre brusquerie. Et des promesses de bonheur, de liberté! Ses phrases étaient plaquées de palissandre. Il meublait ses paroles de châles et de dentelles. On entendait rouler dans les moindres mots, des chevaux et des voitures. Ta corbeille était d’une magnificence millionnaire. Armand me faisait l’effet d’un mari de velours, d’une fourrure de plumes d’oiseaux dans laquelle tu allais t’envelopper.

—Caroline, mon mari prend du tabac.

—Eh bien! le mien fume...

—Mais le mien en prend, ma chère, comme en prenait, dit-on, Napoléon, et j’ai le tabac en horreur; il l’a su, le monstre, et s’en est passé pendant sept mois...

—Tous les hommes ont de ces habitudes, il faut absolument qu’ils prennent quelque chose.

—Tu n’as aucune idée des supplices que j’endure. La nuit, je suis réveillée en sursaut par un éternûment. En m’endormant, j’ai fait des mouvements qui m’ont mis le nez sur des grains de tabac semés sur l’oreiller, je les aspire, et je saute comme une mine. Il paraît que ce scélérat d’Armand est habitué à cette _surprise_, il ne s’éveille point. Je trouve du tabac partout, et je n’ai pas, après tout, épousé la Régie.

—Qu’est-ce que c’est que ce petit inconvénient, ma chère enfant, si ton mari est un bon enfant et d’un bon naturel!

—Ah bien! il est froid comme un marbre, compassé comme un vieillard, causeur comme une sentinelle, et c’est un de ces hommes qui disent oui à tout, mais qui ne font rien que ce qu’ils veulent.

—Dis-lui non.

—C’est essayé.

—Eh bien?

—Eh bien! il m’a menacée de réduire ma pension de ce qui lui serait nécessaire pour se passer de moi...

—Pauvre Stéphanie! ce n’est pas un homme, c’est un monstre...

—Un monstre calme et méthodique, à faux toupet, qui, tous les soirs...

—Tous les soirs?...

—Attends donc!... qui tous les soirs prend un verre d’eau pour y mettre sept fausses dents.

—Quel piége que ton mariage! Enfin Armand est riche?

—Qui sait?

—Oh! mon Dieu! mais tu me fais l’effet de devenir avant peu très-malheureuse... ou très-heureuse.

—Et toi, ma petite?

—Moi, jusqu’à présent je n’ai qu’une épingle qui me pique dans mon corset; mais c’est insupportable.

—Pauvre enfant! tu ne connais pas ton bonheur. Allons, dis.

Ici la jeune femme parla si bien à l’oreille de l’autre, qu’il fut impossible d’entendre un seul mot. La conversation recommença ou plutôt finit par une sorte de conclusion.

—Ton Adolphe est jaloux?

—De qui? nous ne nous quittons pas, et c’est là, ma chère, une misère. On n’y tient pas. Je n’ose pas bâiller, je suis toujours en représentation de femme aimante. C’est fatigant.

—Caroline?

—Eh bien?

—Ma petite, que vas-tu faire?

—Me résigner. Et toi?

—Combattre la Régie...

Cette petite misère tend à prouver qu’en fait de déceptions personnelles, les deux sexes sont bien quittes l’un envers l’autre.

LES AMBITIONS TROMPÉES.

§ I. —L’ILLUSTRE CHODOREILLE.

Un jeune homme a quitté sa ville natale au fond de quelque département marqué par monsieur Charles Dupin en couleur plus ou moins foncée. Il avait pour vocation la gloire, n’importe laquelle: supposez un peintre, un romancier, un journaliste, un poëte, un grand homme d’État.

Pour être parfaitement compris, le jeune Adolphe de Chodoreille voulait faire parler de lui, devenir célèbre, être quelque chose. Ceci donc s’adresse à la masse des ambitieux amenés à Paris par tous les véhicules possibles, soit moraux, soit physiques, et qui s’y élancent un beau matin avec l’intention hydrophobique de renverser toutes les renommées, de se bâtir un piédestal avec des ruines à faire, jusqu’à ce que désillusion s’ensuive. Comme il s’agit de formuler ce fait normal qui caractérise notre époque, prenons de tous ces personnages celui que l’auteur a nommé ailleurs UN GRAND HOMME DE PROVINCE.

Adolphe a compris que le plus admirable commerce est celui qui consiste à payer chez un papetier une bouteille d’encre, un paquet de plumes et une rame de papier coquille douze francs cinquante centimes, et de revendre les deux mille feuillets que fournit la rame, en coupant chaque feuille en quatre, quelque chose comme cinquante mille francs, après toutefois y avoir écrit sur chaque feuillet cinquante lignes pleines de style et d’imagination.

Ce problème, de douze francs cinquante centimes métamorphosés en cinquante mille francs, à raison de vingt-cinq centimes chaque ligne, stimule bien des familles qui pourraient employer leurs membres utilement au fond des provinces, à les lancer dans l’enfer de Paris.

Le jeune homme, objet de cette exportation, semble toujours à toute sa ville avoir autant d’imagination que les plus fameux auteurs. Il a toujours fait d’excellentes études, il écrit d’assez jolis vers, il passe pour un garçon d’esprit; enfin il est souvent coupable d’une charmante nouvelle insérée dans le journal de l’endroit, laquelle a soulevé l’admiration du département.

Comme ces pauvres parents ignoreront éternellement ce que leur fils vient apprendre à grand’peine à Paris, à savoir: Qu’il est difficile d’être un écrivain et de connaître la langue française avant une douzaine d’années de travaux herculéens; —Qu’il faut avoir fouillé toute la vie sociale pour être un vrai romancier, vu que le roman est l’histoire privée des nations; —Que les grands conteurs (Ésope, Lucien, Boccace, Rabelais, Cervantès, Swift, La Fontaine, Lesage, Sterne, Voltaire, Walter Scott, les Arabes inconnus des _Mille et une Nuits_) sont tous des hommes de génie autant que des colosses d’érudition.

Leur Adolphe fait son apprentissage en littérature dans plusieurs cafés, devient membre de la société des Gens de lettres, attaque à tort et à travers des hommes à talent qui ne lisent pas ses articles, revient à des sentiments plus doux en voyant l’insuccès de sa critique, apporte des nouvelles aux journaux qui se les renvoient comme sur des raquettes; et, après cinq à six années d’exercices plus ou moins fatigants, d’horribles privations très-coûteuses à ses parents, il _arrive à une certaine position_.

Voici quelle est cette position. Grâce à une sorte d’assurance mutuelle des faibles entre eux, et qu’un écrivain assez ingénieux a nommée la _camaraderie_, Adolphe voit son nom souvent cité parmi les noms célèbres, soit dans les prospectus de la librairie, soit dans les annonces des journaux qui promettent de paraître. Les libraires impriment le titre d’un de ses ouvrages à cette menteuse rubrique: SOUS PRESSE, qu’on pourrait appeler la ménagerie typographique des ours[5]. On comprend quelquefois Chodoreille parmi les hommes d’espérance de la jeune littérature.

[5] On appelle un _ours_ une pièce refusée à beaucoup de théâtres, et qui finit par être représentée dans certains moments où quelque directeur éprouve le besoin d’un ours. Ce mot a nécessairement passé de la langue des coulisses dans l’argot du journalisme, et s’est appliqué aux romans qui se promènent. On devrait appeler ours blanc celui de la librairie, et les autres des ours noirs.

Adolphe de Chodoreille reste onze ans dans les rangs de la jeune littérature: il devient chauve en gardant sa distance dans la jeune littérature; mais il finit par obtenir ses entrées aux théâtres, grâce à d’obscurs travaux, à des critiques dramatiques; il essaye de se faire prendre pour un _bon enfant_; et à mesure qu’il perd des illusions sur la gloire, sur le monde de Paris, il gagne des dettes et des années.

Un journal aux abois lui demande un de ses ours corrigé par des amis, léché, pourléché de lustre en lustre, et qui sent la pommade de chaque genre à la mode et oublié. Ce livre devient pour Adolphe ce qu’est pour le caporal Trim ce fameux bonnet qu’il met toujours en jeu, car pendant cinq ans _Tout pour une Femme_ (titre définitif) sera l’un des plus charmants ouvrages de notre époque.

En onze ans, Chodoreille passe pour avoir publié des travaux estimables, cinq ou six nouvelles dans des revues nécropoliques, dans des journaux de femmes, dans des ouvrages destinés à la plus tendre enfance.

Enfin, comme il est garçon, qu’il possède un habit, un pantalon de casimir noir, qu’il peut se déguiser quand il le veut en diplomate élégant, qu’il ne manque pas d’un certain air intelligent, il est admis dans quelques salons plus ou moins littéraires; il salue les cinq ou six académiciens qui ont du génie, de l’influence ou du talent, il peut aller chez deux ou trois de nos grands poëtes, il se permet dans les cafés d’appeler par leur petit nom les deux ou trois femmes célèbres à juste titre de notre époque; il est d’ailleurs au mieux avec les bas-bleus du second ordre, qui devraient être appelées _des chaussettes_, et il en est aux poignées de main et aux petits verres d’absinthe avec les astres des petits journaux.

Ceci est l’histoire des médiocrités en tout genre, auxquelles il a manqué ce que les titulaires appellent le bonheur. Ce bonheur, c’est la volonté, le travail continu, le mépris de la renommée obtenue facilement, une immense instruction, et la patience qui, selon Buffon, serait tout le génie, mais qui certes en est la moitié.

Vous n’apercevez pas encore trace de petite misère pour Caroline. Vous croyez que cette histoire de cinq cents jeunes gens occupés à polir en ce moment les pavés de Paris est écrite en façon d’avis aux familles des quatre-vingt-six départements; mais lisez ces deux lettres échangées entre deux amies différemment mariées, vous comprendrez qu’elle était nécessaire, autant que le récit par lequel jadis commençait tout bon mélodrame, et nommé l’avant-scène... Vous devinerez les savantes manœuvres du paon parisien faisant la roue au sein de sa ville natale et fourbissant dans des arrière-pensées matrimoniales les rayons d’une gloire qui, semblables à ceux du soleil, ne sont chauds et brillants qu’à de grandes distances.

DE MADAME CLAIRE DE LA ROULANDIÈRE, NÉE JUGAULT, A MADAME ADOLPHE DE CHODOREILLE, NÉE HEURTAUT.

«Viviers.

»Tu ne m’as pas encore écrit, ma chère Caroline, et c’est bien mal à toi. N’était-ce pas à la plus heureuse de commencer et de consoler celle qui restait en province!

»Depuis ton départ pour Paris, j’ai donc épousé monsieur de La Roulandière, le président du tribunal. Tu le connais, et tu sais si je puis être satisfaite en ayant le cœur _saturé_ de nos idées. Je n’ignorais pas mon sort: je vis entre l’ancien président, l’oncle de mon mari, et ma belle-mère, qui de l’ancienne société parlementaire d’Aix n’a gardé que la morgue, la sévérité de mœurs. Je suis rarement seule, je ne sors qu’accompagnée de ma belle-mère ou de mon mari. Nous recevons tous les gens graves de la ville le soir. Ces messieurs font un whist à deux sous la fiche, et j’entends des conversations dans ce genre-ci: Monsieur Vitremont est mort, il laisse deux cent quatre-vingt mille francs de fortune... dit le substitut, un jeune homme de quarante-sept ans, amusant comme le mistral. —Êtes-vous bien certain de cela?...

» —Cela, c’est les deux cent quatre-vingt mille francs. Un petit juge pérore, il raconte les placements, on discute les valeurs, et il est acquis à la discussion que, _s’il n’y a pas deux cent quatre-vingt mille francs, on en sera bien près_...

»Là-dessus concert général d’éloges donnés à ce mort, pour avoir tenu le pain sous la clef, pour avoir _plaçoté_ ses économies, mis sou sur sou, afin probablement que toute la ville et tous les gens qui ont des successions à espérer battissent ainsi des mains en s’écriant avec admiration: —Il laisse deux cent quatre-vingt mille francs!... Et chacun a des parents malades de qui l’on dit: —Laissera-t-il quelque chose d’approchant? et l’on discute le _vif_ comme on a discuté le _mort_.

»On ne s’occupe que des probabilités de fortune, ou des probabilités de vacance dans les places, et des probabilités de récolte.

»Quand, dans notre enfance, nous regardions ces jolies petites souris blanches à la fenêtre du savetier de la rue Saint-Maclou, faisant tourner la cage ronde où elles étaient enfermées, pouvais-je savoir que ce serait une fidèle image de mon avenir?...

»Être ainsi, moi qui de nous deux agitais le plus mes ailes, dont l’imagination était la plus vagabonde! j’ai péché plus que toi, je suis la plus punie. J’ai dit adieu à mes rêves: je suis madame la présidente _gros comme le bras_, et je me résigne à donner le bras à ce grand diable de monsieur de La Roulandière pendant quarante ans, à vivre menu de toute manière et à voir deux gros sourcils sur deux yeux vairons dans une figure jaune, laquelle ne saura jamais ce qu’est un sourire.

»Mais toi, ma chère Caroline, toi qui, soit dit entre nous, étais dans les _grandes_ quand je frétillais dans les _petites_, toi qui ne péchais que par orgueil, à vingt-sept ans, avec deux cent mille francs de fortune, tu captures et tu captives un grand homme, un des hommes les plus spirituels de Paris, un des deux hommes à talent que notre ville ait produits!... quelle chance!

»Maintenant tu te trouves dans le milieu le plus brillant de Paris. Tu peux grâce aux sublimes priviléges du génie, aller dans tous les salons du faubourg Saint-Germain, y être bien accueillie. Tu jouis des jouissances exquises de la société des deux ou trois femmes célèbres de notre temps, où il se fait tant d’esprit, dit-on, où se disent ces mots qui nous arrivent ici comme des fusées à la Congrève. Tu vas chez le baron Schinner, de qui nous parlait tant Adolphe, où vont tous les grands artistes, tous les illustres étrangers. Enfin, dans quelque temps tu seras une des reines de Paris, si tu le veux. Tu peux aussi recevoir, tu verras chez toi les lionnes, les lions de la littérature, du grand monde et de la finance, car Adolphe nous parlait de ses amitiés illustres et de ses liaisons avec les favoris de la mode en de tels termes, que je te vois fêtée en fêtant.

»Avec tes dix mille francs de rente et la succession de ta tante Carabès, avec les vingt mille francs que gagne ton mari, vous devez avoir équipage; et, comme tu vas à tous les théâtres sans payer, comme les journalistes sont des héros de toutes les inaugurations ruineuses pour qui veut suivre le mouvement parisien, qu’on les invite tous les jours à dîner, tu vis comme si tu avais soixante mille francs de rente!... Ah! tu es heureuse, toi! aussi m’oublies-tu!

»Eh bien, je comprends que tu n’as pas un instant à toi. Ton bonheur est la cause de ton silence, je te pardonne. Allons, un jour, si, fatiguée de tant de plaisirs, du haut de ta grandeur, tu penses encore à ta pauvre Claire, écris-moi, raconte-moi ce qu’est un mariage avec un grand homme... peins-moi ces grandes dames de Paris, surtout celles qui écrivent... oh! je voudrais bien savoir _en quoi elles sont faites_; enfin n’oublie rien, si tu n’oublies pas que tu es aimée _quand même_ par ta pauvre

»CLAIRE JUGAULT.»

MADAME ADOLPHE DE CHODOREILLE A MADAME LA PRÉSIDENTE DE LA ROULANDIÈRE, A VIVIERS.

«Paris.

»Ah! ma pauvre Claire, si tu savais combien de petites douleurs ta lettre ingénue a réveillées, non, tu ne me l’aurais pas écrite. Aucune amie, une ennemie même, en voyant à une femme un appareil sur mille piqûres de moustiques, ne l’arrache pas pour s’amuser à les compter...

»Je commence par te dire que, pour une fille de vingt-sept ans, d’une figure encore passable, mais d’une taille un peu trop empereur Nicolas pour l’humble rôle que je joue, je suis heureuse!... Voici pourquoi: Adolphe, heureux des déceptions qui sont tombées sur moi comme une grêle, panse les plaies de mon amour-propre par tant d’affection, par tant de petits soins, tant de charmantes choses, qu’en vérité les femmes voudraient, en tant que femmes, trouver à l’homme qu’elles épousent des torts si profitables; mais tous les gens de lettres (Adolphe est, hélas! à peine un homme de lettres), qui sont des êtres non moins irritables, nerveux, changeants et bizarres que les femmes, ne possèdent pas des qualités aussi solides que celles d’Adolphe, et j’espère qu’ils n’ont pas été tous aussi malheureux que lui.

»Hélas! nous nous aimons assez toutes les deux pour que je te dise la vérité. J’ai sauvé mon mari, ma chère, d’une profonde misère habilement cachée. Loin de toucher vingt mille francs par an, il ne les a pas gagnés dans les quinze années qu’il a passées à Paris. Nous sommes logés à un troisième étage de la rue Joubert, qui nous coûte douze cents francs, et il nous reste sur nos revenus environ huit mille cinq cents francs avec lesquels je tâche de nous faire vivre honorablement.

»Je lui porte bonheur: Adolphe, depuis son mariage, a eu la direction d’un feuilleton et trouve quatre cents francs par mois dans cette occupation, qui d’ailleurs lui prend peu de temps. Il a dû cette place à un placement. Nous avons employé les soixante-dix mille francs de succession de ma tante Carabès au cautionnement du journal, on nous donne neuf pour cent, et nous avons en outre des actions. Depuis cette affaire, conclue depuis dix mois, nos revenus ont doublé, l’aisance est venue. Je n’ai pas plus à me plaindre de mon mariage comme affaire d’argent que comme affaire de cœur. Mon amour-propre a seul souffert, et mes ambitions ont sombré. Tu vas comprendre toutes les petites misères qui m’ont assaillie, par la première.

»Adolphe nous avait paru très-bien avec la fameuse baronne Schinner, si célèbre par son esprit, par son influence, par sa fortune et par ses liaisons avec les hommes célèbres; j’ai cru qu’il était reçu chez elle en qualité d’ami; mon mari m’y présente, je suis reçue assez froidement. J’aperçois des salons d’un luxe effrayant; et au lieu de voir madame Schinner me rendre ma visite, je reçois une carte, à vingt jours de date et à une heure insolemment indue.

»A mon arrivée à Paris, je me promène sur les boulevards, fière de mon grand homme anonyme; il me donne un coup de coude et me dit en me désignant à l’avance un gros petit homme, assez mal vêtu: —«Voilà un tel!» Il me nomme une des sept ou huit illustrations européennes de la France. J’apprête mon air admiratif, et je vois Adolphe saluant avec une sorte de bonheur le vrai grand homme, qui lui répond par le petit salut écourté qu’on accorde à un homme avec lequel on a sans doute à peine échangé quatre paroles en dix ans. Adolphe avait quêté sans doute un regard à cause de moi. —Il ne te connaît pas? dis-je à mon mari. —Si, mais il m’aura pris pour un autre, me répond Adolphe.

»Ainsi des poëtes, ainsi des musiciens célèbres, ainsi des hommes d’État. Mais, en revanche, nous causons pendant dix minutes devant quelque passage avec messieurs Armand du Cantal, Georges Beaunoir, Félix Verdoret, de qui tu n’as jamais entendu parler. Mesdames Constantine Ramachard, Anaïs Crottat et Lucienne Vouillon viennent nous voir et me menacent de leur amitié _bleue_. Nous recevons à dîner des directeurs de journaux inconnus dans notre province. Enfin, j’ai eu le douloureux bonheur de voir Adolphe refusant une invitation à une soirée de laquelle j’étais exclue.

»Oh! ma chère, le talent est toujours la fleur rare, croissant spontanément, et qu’aucune horticulture de serre chaude ne peut obtenir. Je ne m’abuse point: Adolphe est une médiocrité connue, jaugée; il n’a pas d’autre chance, comme il le dit, que de se caser dans les _utilités_ de la littérature. Il ne manquait pas d’esprit à Viviers; mais pour être un homme d’esprit à Paris, on doit posséder tous les genres d’esprit à des doses désespérantes.

»J’ai pris de l’estime pour Adolphe; car après quelques petits mensonges, il a fini par m’avouer sa position, et, sans s’humilier outre mesure, il m’a promis le bonheur. Il espère arriver, comme tant de médiocrités, à une place quelconque, à un emploi de sous-bibliothécaire, à une gérance de journal. Qui sait si nous ne le ferons pas nommer député plus tard à Viviers?

»Nous vivons obscurément; nous avons cinq ou six amis et amies qui nous conviennent, et voilà cette brillante existence que tu dorais de toutes les splendeurs sociales.

»De temps en temps j’essuie quelque bourrasque, j’attrape quelque coup de langue. Ainsi, hier, à l’Opéra, dans le foyer, où je me promenais, j’entends un des plus méchants hommes d’esprit, Léon de Lora, disant à l’un de nos plus célèbres critiques: —Avouez qu’il faut être bien Chodoreille pour aller découvrir au bord du Rhône le peuplier de la Caroline! —Bah, a répondu l’autre, il est bourgeonné. Ils avaient entendu mon mari me donnant mon petit nom. Et moi, qui passais pour belle à Viviers, qui suis grande, bien faite et encore assez grasse pour faire le bonheur d’Adolphe! Voilà comment j’apprends qu’il en est à Paris de la beauté des femmes comme de l’esprit des hommes de province.

»Enfin, si c’est là ce que tu veux savoir, je ne suis rien; mais si tu veux apprendre jusqu’où va ma philosophie, eh bien! je suis assez heureuse d’avoir rencontré dans mon faux grand homme un homme ordinaire.

»Adieu, chère amie, de nous deux, comme tu le vois, c’est encore moi qui, malgré mes déceptions et les petites misères de ma vie, suis la mieux partagée; Adolphe est jeune, et c’est un homme charmant.

»CAROLINE HEURTAUT.»

La réponse de Claire, entre autre phrases, contenait celle-ci: »J’espère que le bonheur anonyme dont tu jouis se continuera, grâce à ta philosophie.» Claire, comme toutes les amies intimes, se vengeait de son président sur l’avenir d’Adolphe.

§ II. —UNE NUANCE DU MÊME SUJET.

«(_Lettre trouvée dans un coffret, un jour qu’elle me fit longtemps attendre en son cabinet pendant qu’elle essayait de renvoyer une amie importune qui n’entendait pas le français sous-entendu dans le jeu de la physionomie et dans l’accent des paroles. J’attrapai un rhume, mais j’eus cette lettre._)»

Cette note pleine de fatuité se trouvait sur un papier que les clercs de notaire jugèrent sans importance lors de l’inventaire de feu M. Ferdinand de Bourgarel, que la politique, les arts, les amours ont eu la douleur de pleurer récemment, et en qui la grande maison des Borgarelli de Provence a fini, car Bourgarel est, comme on sait, la corruption de Borgarelli, comme les Girardin français celle des Ghérardini de Florence.

Un lecteur intelligent reconnaîtra sans peine à quelle époque de la vie d’Adolphe et de Caroline se rapporte cette lettre.

«Ma chère amie,

»Je croyais me trouver heureuse en épousant un artiste aussi supérieur par ses talents que par ses moyens personnels, également grand et comme caractère et comme esprit, plein de connaissances, en voie de s’élever par la route publique sans être obligé d’aller dans les chemins tortueux de l’intrigue; enfin, tu connais Adolphe, tu l’as apprécié: je suis aimée, il est père, j’idolâtre nos enfants. Adolphe est excellent pour moi, je l’aime et je l’admire; mais, ma chère, dans ce complet bonheur, il se trouve une épine. Les roses sur lesquelles je suis couchée ont plus d’un pli. Dans le cœur des femmes, les plis deviennent promptement des blessures. Ces blessures saignent bientôt, le mal augmente, on souffre, la souffrance éveille des pensées, les pensées s’étalent et se changent en sentiment. Ah! ma chère, tu le sauras, et c’est cruel à se dire, mais nous vivons autant par la vanité que par l’amour. Pour ne vivre que d’amour, il ne faudrait pas habiter Paris. Que nous importerait de n’avoir qu’une robe de percale blanche, si l’homme que nous aimons ne voyait pas d’autres femmes mises autrement, plus élégamment que nous, et inspirant des idées par leurs manières, par un ensemble de petites choses qui font de grandes passions? La vanité, ma chère, est chez nous cousine-germaine de la jalousie, de cette belle et noble jalousie qui consiste à ne pas laisser envahir son empire, à être seule dans une âme, à passer notre vie tout heureuse dans un cœur. Eh bien! ma vanité de femme souffre. Quelque petites que soient ces misères, j’ai malheureusement appris qu’il n’y a pas de petites misères en ménage. Oui, tout s’y agrandit par le contact incessant des sensations, des désirs, des idées. Voilà le secret de cette tristesse où tu m’as surprise, et que je ne voulais pas expliquer. Ce point est un de ceux où la parole va trop loin, et où l’écriture retient du moins la pensée en la fixant. Il y a des effets de perspective morale si différents entre ce qui se dit et ce qui s’écrit! Tout est si solennel et si grave sur le papier! On ne commet plus aucune imprudence. N’est-ce pas là ce qui fait un trésor d’une lettre où l’on s’abandonne à ses sentiments? Tu m’aurais crue malheureuse, je ne suis que blessée. Tu m’as trouvée seule, au coin de mon feu, sans Adolphe. Je venais de coucher mes enfants, ils dormaient. Adolphe, pour la dixième fois, était invité dans le monde où je ne vais pas, où l’on veut Adolphe sans sa femme. Il est des salons où il va sans moi, comme il est une foule de plaisirs auxquels on le convie sans moi. S’il se nommait monsieur de Navarreins et que je fusse une d’Espard, jamais le monde ne penserait à nous séparer, on nous voudrait toujours ensemble. Ses habitudes sont prises, il ne s’aperçoit pas de cette humiliation qui oppresse le cœur. D’ailleurs, s’il soupçonnait cette petite souffrance que j’ai honte de ressentir, il laisserait là le monde, il deviendrait plus impertinent que ne le sont envers moi ceux ou celles qui me séparent de lui. Mais il entraverait sa marche, il se ferait des ennemis, il se créerait des obstacles en m’imposant à des salons qui me feraient alors directement mille maux. Je préfère donc mes souffrances à ce qui nous adviendrait dans le cas contraire. Adolphe arrivera! il porte mes vengeances dans sa belle tête d’homme de génie. Un jour le monde me payera l’arriéré de tant d’injures. Mais quand? Peut-être aurais-je quarante-cinq ans. Ma belle jeunesse se sera passée au coin de mon feu, avec cette pensée: Adolphe rit, il s’amuse, il voit de belles femmes, il cherche à leur plaire, et tous ces plaisirs ne viennent pas de moi.

»Peut-être à ce métier finira-t-il par se détacher de moi!

»Personne ne souffre d’ailleurs impunément le mépris, et je me sens méprisée, quoique jeune, belle et vertueuse. D’ailleurs, puis-je empêcher ma pensée de courir? Puis-je réprimer mes rages en sachant Adolphe à dîner en ville sans moi? je ne jouis pas de ses triomphes, je n’entends pas ses mots spirituels ou profonds, dits pour d’autres! Je ne saurais me contenter des réunions bourgeoises d’où il m’a tirée en me trouvant distinguée, riche, jeune, belle et spirituelle. C’est là un malheur, il est irréparable.

»Enfin, il suffit que, par une cause quelconque, je ne puis entrer dans un salon, pour désirer y aller. Rien n’est plus conforme aux habitudes du cœur humain. Les anciens avaient bien raison avec leurs gynécées. La collision des amours-propres de femmes qu’a produite leur réunion, qui ne date pas plus de quatre siècles, a coûté bien des chagrins à notre temps et coûté de bien sanglants débats aux sociétés.

»Enfin, ma chère, Adolphe est bien fêté quand il revient chez lui; mais aucune nature n’est assez forte pour attendre avec la même ardeur toutes les fois. Quel lendemain que celui de la soirée où il sera moins bien reçu!

»Vois-tu ce qu’il y a dans le pli dont je te parlais? Un pli du cœur est un abîme comme un pli de terrain dans les Alpes: à distance, on ne s’en figurerait jamais la profondeur ni l’étendue. Il en est ainsi entre deux êtres, quelle que soit leur amitié. On ne soupçonne jamais la gravité du mal chez son amie. Ceci semble peu de chose, et néanmoins la vie en est atteinte dans toute sa profondeur et sur toute sa longueur. Je me suis raisonnée; mais plus je me faisais de raisonnements, plus je me prouvais à moi-même l’étendue de cette petite douleur. Je me laisse donc aller au courant de la souffrance.

»Deux voix se disputent le terrain, quand, par un hasard encore rare heureusement, je suis seule dans mon fauteuil, attendant Adolphe. L’une, je le gagerais, sort du _Faust_ d’Eugène Delacroix, que j’ai sur ma table. Méphistophélès parle, le terrible valet qui dirige si bien les épées, il a quitté la gravure et se pose diaboliquement devant moi, riant par la fente que ce grand peintre lui a mise sous le nez, et me regardant de cet œil d’où tombent des rubis, des diamants, des carrosses, des métaux, des toilettes, des soieries cramoisies et mille délices qui brûlent. —N’es-tu pas faite pour le monde? Tu vaux la plus belle des plus belles duchesses; ta voix est celle d’une sirène, tes mains commandent le respect et l’amour! Oh! comme ton bras chargé de bracelets se déploierait bien sur le velours de ta robe! Tes cheveux sont des chaînes qui enlaceraient tous les hommes; et tu pourrais mettre tous ces triomphes aux pieds d’Adolphe, lui montrer ta puissance et n’en jamais user! Il aurait des craintes là où il vit dans une certitude insultante. Allons! viens! avale quelques bouffées de mépris, tu respireras des nuages d’encens. Ose régner! N’es-tu pas vulgaire au coin de ton feu? Tôt ou tard la jolie épouse, la femme aimée mourra, si tu continues ainsi, dans sa robe de chambre. Viens, et tu perpétueras ton empire par l’emploi de la coquetterie! Montre-toi dans les salons, et ton joli pied marchera sur l’amour de tes rivales.

»L’autre Voix sort de mon chambranle de marbre blanc, qui s’agite comme une robe. Je crois voir une vierge divine couronnée de roses blanches, une palme verte à la main. Deux yeux bleus me sourient. Cette vertu si simple me dit: —Reste! sois toujours bonne, rends cet homme heureux, c’est là toute ta mission. La douceur des anges triomphe de toute douleur. La foi dans soi-même a fait recueillir aux martyrs du miel sur les brasiers de leurs supplices. Souffre un moment; tu seras heureuse.

»Quelquefois, Adolphe revient en cet instant, et je suis heureuse. Mais, ma chère, je n’ai pas autant de patience que d’amour; il me prend des envies de mettre en pièces les femmes qui peuvent aller partout, et dont la présence est désirée autant par les hommes que par les femmes. Quelle profondeur dans ce vers de Molière:

Le monde, chère Agnès, est une étrange chose!

Tu ne connais pas cette petite misère, heureuse Mathilde; tu es une femme bien née! Tu peux beaucoup pour moi. Songes-y! Je puis t’écrire là ce que je n’osais te dire. Tes visites me font grand bien, viens souvent voir ta pauvre

»CAROLINE.»

—Eh bien! dis-je au clerc, savez-vous ce qu’a été cette lettre pour feu Bourgarel?

—Non.

—Une lettre de change.

Ni le clerc, ni le patron n’ont compris. Comprenez-vous, vous?

SOUFFRANCES INGÉNUES.

Oui, ma chère, il vous arrivera, dans l’état de mariage, des choses dont vous vous doutez très-peu; mais il vous en arrivera d’autres dont vous vous doutez encore moins. Ainsi...

L’auteur (peut-on dire ingénieux?) _qui castigat ridendo mores_, et qui a entrepris _Les Petites Misères de la Vie conjugale_, n’a pas besoin de faire observer qu’ici, par prudence, il a laissé parler _une femme comme il faut_, et qu’il n’accepte pas la responsabilité de la rédaction, tout en professant la plus sincère admiration pour la charmante personne à laquelle il doit la connaissance de cette petite misère. —Ainsi... dit-elle.

Cependant, il éprouve la nécessité d’avouer que cette personne n’est ni madame Foullepointe, ni madame de Fischtaminel, ni madame Deschars.

Madame Deschars est trop collet-monté, madame Foullepointe est trop absolue dans son ménage, elle sait cela d’ailleurs, que ne sait-elle pas? elle est aimable, elle voit la bonne compagnie, elle tient à ce qu’il y a de mieux; on lui passe la vivacité de ses traits d’esprit, comme, sous Louis XIV, on passait à madame Cornuel ses mots. On lui passe bien des choses: il y a des femmes qui sont les enfants gâtés de l’opinion.

Quant à madame de Fischtaminel, qui d’ailleurs est en cause, comme on va le voir, incapable de se livrer à la moindre récrimination, elle récrimine en faits, elle s’abstient de paroles.

Nous laissons à chacun la liberté de penser que cette interlocutrice est Caroline, non pas la niaise Caroline des premières années, mais Caroline devenue femme de trente ans.

—Ainsi vous aurez, s’il plaît à Dieu, des enfants...

—Madame, lui dis-je, ne mettons point Dieu dans ceci, à moins que ce ne soit une allusion...

—Vous êtes un impertinent, me dit-elle, on n’interrompt point une femme...

—Quand elle s’occupe d’enfants, je le sais; mais il ne faut pas, madame, abuser de l’innocence des jeunes personnes. Mademoiselle va se marier, et, si elle comptait sur cette intervention de l’Être-Suprême, elle serait induite dans une profonde erreur. Nous ne devons pas tromper la jeunesse. Mademoiselle a passé l’âge où l’on dit aux jeunes personnes que le petit frère a été trouvé sous un chou.

—Vous voulez me faire dire des sottises, reprit-elle en souriant et montrant les plus belles dents du monde, je ne suis pas assez forte pour lutter contre vous, je vous prie de me laisser continuer avec Joséphine. Que te disais-je?

—Que si je me marie, j’aurai des enfants, dit la jeune personne.

—Eh bien! je ne veux pas te peindre les choses en noir, mais il est extrêmement probable que chaque enfant te coûtera une dent. A chaque enfant, j’ai perdu une dent.

—Heureusement, lui dis-je, que chez vous cette misère a été plus que petite, elle a été minime (les dents perdues étaient de côté). Mais remarquez, mademoiselle, que cette petite misère n’a pas un caractère normal. La misère dépend de l’état de situation de la dent. Si votre enfant détermine la chute d’une dent, d’une dent cariée, vous avez le bonheur d’avoir un enfant de plus et une mauvaise dent de moins. Ne confondons pas les bonheurs avec les misères. Ah! si vous perdiez une de vos belles _palettes_... Encore y a-t-il plus d’une femme qui échangerait la plus magnifique incisive contre un bon gros garçon?

—Eh bien! reprit-elle en s’animant, au risque de te faire perdre tes illusions, pauvre enfant, je vais t’expliquer une petite misère, une grande! Oh! c’est atroce! Je ne sortirai pas des chiffons auxquels monsieur nous renvoie...

Je proteste par un geste.

—J’étais mariée depuis environ deux ans, dit-elle en continuant, et j’aimais mon mari; je suis revenue de mon erreur, je me suis conduite autrement pour son bonheur et pour le mien; je puis me vanter d’avoir un des plus heureux ménages de Paris. Enfin, ma chère, j’aimais le monstre, je ne voyais que lui dans le monde. Déjà, plusieurs fois, mon mari m’avait dit: —Ma petite, les jeunes personnes ne savent pas très-bien se mettre, ta mère aimait à te fagoter, elle avait ses raisons. Si tu veux me croire, prends modèle sur madame de Fischtaminel, elle a bon goût. Moi, bonne bête du bon Dieu, je n’y entendais point malice. Un jour, en revenant d’une soirée, il me dit: —As-tu vu comme madame de Fischtaminel était mise? —Oui, pas mal. En moi-même, je me dis: Il me parle toujours de madame de Fischtaminel, il faut que je me mette absolument comme elle. J’avais bien remarqué l’étoffe, la façon de la robe et l’ajustement des moindres accessoires. Me voilà tout heureuse, trottant, allant, mettant tout en mouvement pour me procurer les mêmes étoffes. Je fais venir la même couturière. —Vous habillez madame de Fischtaminel? lui dis-je. —Oui, madame. —Eh bien! je vous prends pour ma couturière, mais à une condition: vous voyez que j’ai fini par trouver l’étoffe de sa robe, je veux que vous me fassiez la mienne absolument pareille à la sienne. J’avoue que je ne fis pas attention tout d’abord au sourire assez fin de la couturière, je le vis cependant, et plus tard, je me l’expliquai. Pareille, lui dis-je; mais à s’y méprendre!

—Oh! dit l’interlocutrice en s’interrompant et me regardant, vous nous apprenez à être comme des araignées au centre de leur toile, à tout voir sans avoir l’air d’avoir vu, à chercher l’esprit de toute chose, à étudier les mots, les gestes, les regards! Vous dites: Les femmes sont bien fines! Dites donc: Les hommes sont bien faux!

—Ce qu’il m’a fallu de soins, de pas et de démarches pour arriver à être le sosie de madame de Fischtaminel!... —Enfin, c’est nos batailles à nous, ma petite, dit-elle en continuant et revenant à mademoiselle Joséphine. Je ne trouvais pas un certain petit châle de cou, brodé: une merveille! enfin, je finis par découvrir qu’il a été fait exprès. Je déniche l’ouvrière, je lui demande un châle pareil à celui de madame de Fischtaminel. Une bagatelle! cent cinquante francs. Il avait été commandé par un monsieur qui l’avait offert à madame de Fischtaminel. Mes économies y passent. Nous sommes toutes, nous autres Parisiennes, extrêmement tenues en bride à l’article toilette. Il n’est pas un homme de cent mille livres de rente à qui le whist ne coûte dix mille francs par hiver, qui ne trouve sa femme dépensière et ne redoute ses chiffons! Mes économies, soit! me disais-je. J’avais une petite fierté de femme qui aime: je ne voulais pas lui parler de cette toilette, je voulais lui en faire une surprise, bécasse que j’étais! Oh! comme vous nous enlevez notre sainte niaiserie!...

Ceci fut encore dit pour moi qui n’avais rien enlevé à cette dame, ni dent, ni quoi que ce soit des choses nommées et innomées qu’on peut enlever à une femme.

—Ah! il faut te dire, ma chère, qu’il me menait chez madame de Fischtaminel, où je dînais même assez souvent. J’entendais cette femme disant: —Mais elle est bien, votre femme! Elle avait avec moi un petit ton de protection que je souffrais; mon mari me souhaitait d’avoir l’esprit de cette femme et sa prépondérance dans le monde. Enfin ce phénix des femmes était mon modèle, je l’étudiais, je me donnais un mal horrible à n’être pas moi-même... Oh! mais c’est un poëme qui ne peut être compris que par nous autres femmes! Enfin, le jour de mon triomphe arrive. Vraiment le cœur me battait de joie, j’étais comme un enfant! tout ce qu’on est à vingt-deux ans. Mon mari m’allait venir prendre pour une promenade aux Tuileries; il entre, je le regarde toute joyeuse, il ne remarque rien... Eh bien! je puis l’avouer aujourd’hui, ce fut un de ses affreux désastres... Non, je n’en dirai rien, monsieur que voici se moquerait.

Je protestai par un autre geste.

Ce fut, dit-elle en continuant (une femme ne renonce jamais à ne pas tout dire), de voir s’écrouler un édifice bâti par une fée. Pas la moindre surprise. Nous montons en voiture. Adolphe me voit triste, il me demande ce que j’ai; je lui réponds comme nous répondons quand nous avons le cœur serré par ces petites misères: —Rien! Et il prend son lorgnon, et il lorgne les passants le long des Champs-Élysées, nous devions faire un tour de Champs-Élysées avant de nous promener aux Tuileries. Enfin, l’impatience me prend, j’avais un petit mouvement de fièvre, et quand je rentre, je me compose pour sourire. —Tu ne m’as rien dit de ma toilette? —Tiens, c’est vrai, tu as une robe à peu près pareille à celle de madame de Fischtaminel. Il tourne sur ses talons et s’en va. Le lendemain je boudais un peu, vous le pensez bien. Arrive, au moment où nous avions fini de déjeuner dans ma chambre au coin de mon feu, je m’en souviendrai toujours, arrive l’ouvrière qui venait chercher le prix du petit châle de cou, je la payai; elle salue mon mari comme si elle le connaissait. Je cours après elle sous prétexte de lui faire acquitter sa note, et je lui dis: —Vous lui avez fait payer moins cher le châle de madame de Fischtaminel. —Je vous jure, madame, que c’est le même prix, monsieur n’a pas marchandé. Je suis revenue dans ma chambre, et j’ai trouvé mon mari sot comme...

Elle s’arrêta, reprit: —Comme un meunier qu’on vient de faire évêque. —Je comprends, mon ami, que je ne serai jamais qu’à peu près pareille à madame de Fischtaminel. —Je vois ce que tu veux me dire à propos de ce châle! Eh bien, oui, je le lui ai offert pour le jour de sa fête. Que veux-tu? nous avons été très-amis autrefois... —Ah! vous avez été jadis encore plus liés qu’aujourd’hui? Sans répondre à cela, il me dit: —_Mais c’est purement moral_. Il prit son chapeau, s’en alla, et me laissa seule sur cette belle déclaration des droits de l’homme. Il ne revint pas pour dîner, et rentra fort tard. Je vous le jure, je restai dans ma chambre à pleurer comme une Madeleine, au coin de mon feu. Je vous permets de vous moquer de moi, dit-elle en me regardant, mais je pleurai sur mes illusions de jeune mariée, je pleurai de dépit d’avoir été prise pour une dupe. Je me rappelai le sourire de la couturière! Ah! ce sourire me remit en mémoire les sourires de bien des femmes qui riaient de me voir petite fille chez madame de Fischtaminel; je pleurai sincèrement. Jusque-là je pouvais croire à bien des choses qui n’existaient plus chez mon mari, mais que les jeunes femmes s’obstinent à supposer. Combien de grandes misères dans cette petite misère! Vous êtes de grossiers personnages! Il n’y a pas une femme qui ne pousse la délicatesse jusqu’à broder des plus jolis mensonges le voile avec lequel elle vous couvre son passé, tandis que vous autres... Mais je me suis vengée.

—Madame, lui dis-je, vous allez trop instruire mademoiselle.

—C’est vrai, dit-elle, je vous dirai la fin dans un autre moment.

—Ainsi, mademoiselle, vous le voyez, dis-je, vous croyez acheter un châle, et vous vous trouvez une petite misère sur le cou; si vous vous le faites donner...

—C’en est une grande, dit la femme comme il faut. Restons-en là.

La morale de cette fable est qu’il faut porter son châle sans y trop réfléchir. Les anciens prophètes appelaient déjà ce monde une vallée de misère. Or, dans ce temps, les Orientaux avaient, avec la permission des autorités constituées, de jolies esclaves, outre leurs femmes! Comment appellerons-nous la vallée de la Seine entre le Calvaire et Charenton, où la loi ne permet qu’une seule femme légitime!