Semaine du 3 au 9 avril
Hier, c’était fête au calendrier — le Dimanche des Rameaux — fête de la nature renaissante, joie de la verdure et du renouveau.
Dévots et dévotes allaient à l’Eglise ou en revenaient ; dans les rues et sur les places, les citoyens discutaient les affaires publiques. Les femmes, avec des rubans frais au corsage, se questionnaient aux stations d’omnibus : « Irons-nous voir les dévastations de Meudon ou de Ville-d’Avray ? Si nous allions voir plutôt ce qui reste de la ville de Saint-Cloud, canonnée et bombardée ? Ce qui reste du Château, éventré, saccagé, brûlé ? »
Au milieu de ces conversations, on entendit quelque bruit de canon. D’abord on n’y fit pas grande attention. Pendant le siège, les oreilles s’y étaient habituées. Mais les détonations se succèdent. C’est peut-être quelque réjouissance bruyante… Sans doute quelque localité suburbaine, proclamant, elle aussi, l’avènement de sa Commune. Mais ces décharges, écoutez bien ! Ce sont des mitrailleuses… Jamais les mitrailleuses n’ont été d’aucune fête !
Hélas ! il est vrai. Deux coups de canon partis de Versailles ont donné le signal de la guerre civile…
En avant marchaient les volontaires catholiques, les zouaves pontificaux, les monarchistes bretons, les favoris de Trochu ; suivaient des troupes de ligne, chasseurs d’Afrique et autres ; derrière, les municipaux et gendarmes, les sergents bonapartistes, que Paris hait et qui haïssent Paris. Ils étaient commandés, dit-on, par le bonapartiste baron de Vinoy, par les légitimistes baron de Charette et Cathelineau ; ils ont, dit-on, déployé dans l’action un drapeau blanc ; on a entendu crier « Vive le Roy ! » J’ai été sur les lieux, j’ai recueilli les renseignements les plus variés et les plus fantastiques, et j’ai fini par comprendre que les choses ont dû se passer à peu près comme ceci :
Vers 9 heures du matin, les fédérés, postés au pont de Neuilly et aux alentours, dormaient encore dans leurs corps de garde, faisaient leur popote, déjeunaient, prenaient leur café ou jouaient au bouchon, quand une masse encore indéterminée de troupes versaillaises, dont personne n’avait signalé l’approche, se répand à Courbevoie, Neuilly. Au rond-point, un garde-national voit tout d’un coup une bande de soldats, précédés d’un homme qu’en ce moment désarmait ou faisait mine de désarmer un garçon appartenant au poste. Le garde national tire tout aussitôt sur l’homme en tête et l’étend raide-mort.
(Les partisans de Versailles ont dit plus tard qu’il avait tué un parlementaire, le chirurgien major, Pasquier. Possible, mais ce parlementaire exerçait irrégulièrement ses fonctions).
Àpeine a-t-il déchargé son fusil que lui-même tombe sous les baïonnettes ; est achevé à coup de crosse, le poste tout entier est envahi, massacré, sauf quelques individus qui fuient de part et d’autre et que les balles n’atteignent pas. Sur le rond-point sont alors installés des canons et des mitrailleuses qui dominent la grande et large avenue triomphale. Les Versaillais balayent Courbevoie et Puteaux ; ils descendent sur Paris. Une patrouille de gendarmes avance jusqu’au pont de Neuilly et somme les gardes nationaux en faction de se retirer. Ceux-ci répondent en invitant les gendarmes à faire cause commune avec le peuple. Le maréchal des logis donne l’ordre de charger, mais les gardes nationaux ripostent et les gendarmes se retirent. Plusieurs compagnies de nationaux se lancent alors sur leurs traces, ils remontent jusqu’au rond-point. Là, ils sont accueillis par la fusillade des zouaves de Charette, embusqués derrière une barricade et qui les mitraillaient aux cris de « Vive le Roy ! ». Surpris et décimés, les nationaux battirent en retraite, zouaves, gendarmes, argousins et lignards derrière eux ; la bataille reflua jusqu’à la Porte-Maillot, qu’un instant on parut croire en danger. Survinrent alors des tirailleurs de la presse, une centaine de volontaires garibaldiens qui rétablirent le combat. Peu à peu, des gardes nationaux arrivaient en foule… Ce que voyant, les Versaillais battirent en prompte retraite de l’autre côté du pont.
Pendant que le gros des gardes nationaux, mitraillé du haut de Courbevoie, battait en retraite, deux cents hommes de la Commune, cernés par les gendarmes et lignards, allaient être pris, quand la ligne leva la crosse en l’air : « Vive la République ! » Les gendarmes alors de tourner bride, tandis que cent à deux cents lignards se joignent aux nationaux. Je les ai vus se dirigeant vers l’Hôtel de Ville, la foule les saluait sur leur passage par des acclamations enthousiastes : « Vive l’armée ! vive l’armée ! »
Nous entendons dire avec horreur que tous les anciens soldats trouvés par les Versaillais dans les rangs des gardes nationaux ont été fusillés ; on en aurait abattu deux cents de la sorte dans un seul enclos ; il paraît qu’ils veulent réellement massacrer tous les militaires qui ont fraternisé avec le peuple ; mais cela est impossible, ils devraient alors fusiller des centaines et même des milliers d’hommes.
Àpartir de midi, tout rentre peu à peu dans le silence. Satisfait de sa brillante initiative, heureux de son coup d’éclat, fier d’avoir encore mitraillé des Français, comme dans les journées du 22 janvier et du 2 décembre, M. le général Vinoy a repris le chemin de Versailles, traînant après lui quelques centaines de prisonniers ramassés dans sa razzia.
Dans la soirée, nous errions, fiévreux par les rues, écoutant les racontars, interrogeant les physionomies, scrutant les regards. L’animation croissait d’heure en heure. On lisait avec des yeux brillants, une voix ardente, les proclamations de la Commune :