‹ La Commune de Paris au jour le jourChapitre 6 sur 14 · Semaine du 3 au 9 avril · « À LA GARDE NATIONALE DE PARIS

Semaine du 3 au 9 avril · « À LA GARDE NATIONALE DE PARIS

» Les conspirateurs royalistes ont attaqué.

» Malgré la modération de notre attitude, ils ont attaqué.

« Ne pouvant plus compter sur l’armée française ils ont attaqué avec les zouaves pontificaux et la police impériale.

« Non contents de couper les correspondances avec la province et de faire de vains efforts pour nous réduire par la famine, ces furieux ont voulu imiter jusqu’au bout les Prussiens et bombarder la capitale.

« Ce matin, les chouans de Charette, les Vendéens de Cathelineau, les Bretons de Trochu, flanqués des gendarmes de Valentin, ont couvert de mitraille et d’obus le village inoffensif de Neuilly et engagé la guerre civile avec nos gardes nationaux.

« Il y a eu des morts et des blessés.

« Élus par la population de Paris, notre devoir est de défendre la grande cité contre ces coupables agresseurs. Avec votre aide, nous la défendrons.

« Paris, 2 avril 1871.

« La Commission executive :

« Bergeret est lui-même à Neuilly. D’après rapport, le feu de l’ennemi a cessé. Esprit des troupes excellent. Soldats de ligne arrivent tous et déclarent que, sauf les officiers supérieurs, personne ne veut se battre. Colonel de gendarmerie qui attaquait, tué.

« Une pension de jeunes filles, qui sortait de l’église de Neuilly, a été littéralement hachée par la mitraille des soldats de MM. Favre et Thiers.

« L’ennemi a fusillé nos prisonniers : quatre gardes nationaux et un soldat de ligne des nôtres. L’ennemi en retraite. Admirable conduite de la garde nationale.

« Bergeret. »

« Un décret de la Commune adopte les enfants des citoyens morts pour la patrie. »

Que faire maintenant ?

Dans les groupes autour de l’Hôtel-de-Ville, l’opinion la plus populaire est que, sans perdre de temps, on réponde au coup de main des Versaillais par un coup de main des Parisiens sur Versailles. « Nous avons déjà trop perdu de temps. Si le Comité central avait eu le bon esprit de faire suivre par quelques bataillons de gardes nationaux MM. Thiers, Favre et Picard se réfugiant à Versailles, après avoir raté leur mauvais coup du 18 mars, les monarchistes se seraient d’ores et déjà éparpillés à tous les vents et ne donneraient plus de soucis à la République. Des Communes se constituent à Lyon, à Limoges, à Toulouse, à Marseille, à Narbonne, à Carcassonne, par toute la France. Aidons-les par un énergique effort. Profitons du moment qui est toujours propice. Il y a quinze jours, l’armée s’est déclarée pour nous ; aujourd’hui, elle est encore dans des dispositions excellentes ; tous les jours, il nous arrive des soldats républicains qui jettent leurs fusils, ne voulant pas tirer contre le peuple, car ils sont du peuple et le savent bien ; ils haïssent leurs généraux, lâches et ineptes ; ils auraient horreur de laver la honte de Sedan et de Metz dans le sang de leurs frères. Mais il ne faut pas laisser à Thiers, à Canrobert, Galiffet et Charette, Vinoy et Valentin le loisir de reconstituer une armée avec des gendarmes, des zouaves pontificaux et des argousins pour noyau… Ils se sont déjà cru assez forts pour nous attaquer… Nous les avons victorieusement repoussés. Courons sur leurs talons jusqu’à Versailles ! »

J’écoutais, n’osant donner d’avis. J’ai voyagé avec des soldats mandés en hâte par M. Thiers, ils ne m’avaient pas eu l’air si intelligents et si fraternels que cela… Je venais de voir, dans le Monde Illustré une description formidable de toutes les pièces d’artillerie amoncelées dans Versailles… Néanmoins, une vigoureuse expédition là-bas aurait grand chance de succès. « De l’audace, » criait Danton aux révolutionnaires, « de l’audace, encore de l’audace ! » La fortune aime les audacieux. Que je suis heureux de ne pas être à la Commune et de n’avoir pas à me prononcer sur ce que j’ignore ! Mais la Commune sait, évidemment.

Des roulements de tambour… Les voilà qui arrivent des profondeurs du quartier Saint-Antoine, qui descendent de Belleville et de Montmartre, bataillons après bataillons. Ils ont déployé leurs drapeaux rouges, ils chantent la Marseillaise, ils crient : « À Versailles ! à Versailles ! nous allons à Versailles ! » Il était onze heures du soir. À minuit, il en défilait encore. Je m’en allai pensif.

Je ne sais qui a dormi cette nuit-ci. De bon matin, on rencontrait encore des gardes nationaux attardés. À deux ou trois, à douze ou vingt, même seuls, ils partaient en guerre…

« — Nous rejoindrons les autres quelque part.

« — Vous avez des cartouches ?

« — Nous en trouverons là-bas… D’ailleurs, en aurons-nous besoin ? Les soldats sont pour la République. Quand ils nous verront arriver en masse, ils fraterniseront avec nous. »

Trois colonnes d’expédition sont parties pour Versailles, nous dit-on ; une par la rive gauche, Clamart, Meudon ; les deux autres doivent aller par Rueil, Bougival, Garches, chacune contournant le Mont-Valérien de son côté. On se porte vers les remparts pour avoir plus tôt des nouvelles.

Vers midi, le flot descendant rencontre quelques premières vagues remontantes. Des gardes nationaux rentrent éparpillés, poudreux, éclopés, honteux, courroucés, l’air tout chose.

« — Quoi ? Qu’y a-t-il ?

« — Il y a que nous sommes encore trahis. On nous avait dit que le Mont-Valérien était à nous. Pas du tout. Les Versaillais le tiennent. Ils ont attendu que nous fussions bien massés sur la route et, pendant que nous défilions devant eux sans nous douter de rien, tout d’un coup, ils nous ont mitraillés. Patatras : panique et débandade ! Ils ont fait plus de bruit que de mal, mais tout de même, nous avons laissé là des camarades qui ne reviendront jamais Ils nous ont coupés en deux, le premier tiers a continué sa route en avant, mais pour les autres impossible de les rallier. C’était un désordre insensé. J’en ai vu qui, furieux tiraient en l’air contre la forteresse ; un des nôtres, plus fou encore, a tué le cheval qui traînait un fourgon. Jamais on n’a vu sottise pareille. Ne pas savoir si le Mont Valérien — rien que ça — est pour ou contre nous ! »

Allons, l’expédition débute par un échec. Nos gardes nationaux sont novices, grâces en soient rendues à M. Trochu, les quatre cinquièmes n’ont jamais vu le feu. Je commence à croire que nos gens ont eu grand tort de faire leur coup de tête, en répondant par une attaque improvisée à une attaque longuement réfléchie. Quand on a le bon droit pour soi, on est bien fort en se tenant strictement sur la défensive… Mais trêve à des réflexions et moralités qui ne tiendraient pas un instant contre la nouvelle d’une victoire. Les événements sont lancés, impossible de les retenir.

On affiche :

« Colonel Bourgoin à Directeur Général, 11 h. 20.

» Bergeret et Flourens ont fait leur jonction. Ils marchent sur Versailles. Succès certain. »

Bergeret et Flourens étaient les deux généraux qui devaient contourner le Mont Valérien. On ne nous dit rien de l’échec subi par Bergeret. Est-ce que son avant-garde ralliant Flourens suffit pour assurer le succès ? Quoi qu’il en soit, le Directeur Général eût dû nous donner la vérité tout entière.

Nous allons, nous venons dans une perplexité cruelle, dans une attente pesante. Que Versailles est loin !

Sur le soir, nous prenions notre repas, sombres et silencieux. Tout d’un coup, nous entendons le roulement du tambour battant la générale dans notre quartier. Le cœur nous en palpite : Aux armes citoyens ! En levant la tête, vous voyons la grande Marseillaise de l’Arc de Triomphe. Elle vole dans les airs et, en passant, elle nous fait signe. Nous sommes trois frères, nous partons ensemble. Deux ont leur arme et un accoutrement militaire quelconque. Avec une main endommagée, je ne puis servir un fusil. N’importe, je serai de la partie : je porterai le sac des hommes fatigués, je ramasserai peut-être des blessés…

Au lieu de ralliement, les gardes nationaux sous les armes font des difficultés pour recevoir parmi eux ce bourgeois : « Que vient-il faire ici ? » J’ai l’honneur d’être un peu connu du capitaine, qui veut bien répondre de moi et m’autoriser à prendre rang.

« — Où faut-il aller ?

« — Nous ne savons. Ordre de nous rendre à la place de la Concorde et d’y attendre un commandement ultérieur. »

J’obtiens le sac d’un voisin, le fusil d’un autre, et j’emboîte gauchement. On était généralement silencieux ; nous entendions la répercussion de nos pas dans les rues obscures. Très attentif aux moindres détails, je rêvais cependant. Il me semblait marcher le long de la mer, les flots de la plage remontaient avec effort de lourds galets, puis les flots défaillants se retiraient, et les galets criards roulaient et retombaient derrière eux pesamment…

Sur la place de la Concorde, aucun ordre ne nous attendait. Au bout d’une demi-heure on nous fit rompre les rangs, mettre les armes en faisceau.

En face de nous, à une faible distance se dressait l’obélisque de Louxor, si étrangement dépaysé, il ne sait ce que signifient la cité et les générations d’hommes qui l’entourent : ses fondements sont encore humides du sang de Louis XVI et de Marie-Antoinette, de Chénier et de Charlotte Corday, de Danton et de Saint-Just, répandu tout autour. — En attendant le signal du destin qui allait s’accomplir, c’était le moment et le lieu de repasser encore une fois sa vie et de s’interroger encore une fois. Qu’as-tu fait ? Que veux-tu faire ? Pourquoi es-tu républicain révolutionnaire et socialiste ?

Ça et là quelques ombres noires s’agitaient bruyamment sur le bitume. Au-dessus de la terre ténébreuse, la lune brillante, sereine et triste flottait solitaire dans les cieux vides.

Àpartir de onze heures et demie, quelques estafettes passent au galop. On leur crie : « Quelles nouvelles ? Quelles nouvelles ? »

« Tout va bien. Ils doivent être à Versailles en ce moment… L’Assemblée ne les a pas attendus. Les monarchistes sont partis, ils se sont enfuis, les orléanistes d’un côté, les légitimistes de l’autre… »

Chaque messager n’apporte pas les mêmes nouvelles. D’après quelques-uns nous ne serions encore qu’aux portes de Versailles, mais tous disent : « Tout va bien, victoire gagnée. »

Notre bataillon reçoit l’ordre de rétrograder sur la place Vendôme. Il ne s’agit plus sans doute que de passer une mauvaise nuit à dormir peu ou point sur le pavé. Je préfère mon lit. Et puis ma qualité de portefaix amateur ou infirmier hors cadre m’a valu quelques désagréments. On m’a arrêté deux ou trois fois déjà : « De quel droit êtes-vous là ? » Au bout de cinq minutes, le capitaine m’a tiré d’embarras, mais maintenant je pourrais croire moi-même que je pose. Allons tranquillement nous coucher, en annonçant les heureuses nouvelles aux gens de rencontre. — « Bonsoir les amis ! »

Sur le pont des Arts, je voulus donner à mon cœur gonflé par la joie, attendri par l’espérance, une demi-heure de bonheur de plus et je m’assis sur un banc. L’air silencieux était rempli d’une vaste clarté, les eaux profondes semblaient faites d’ombre et de lumières intimement unies, comme notre pauvre âme humaine. Les flots couraient puissants et pressés ; contre les obstacles parsemés, ils se heurtaient avec un miroitement d’argent et un faible murmure adouci par la distance. Ainsi font les générations glissant rapides et fatales vers l’Océan de l’éternelle mort et de l’éternelle renaissance. Les vagues se rencontrent avec un caillou ou avec elles-mêmes et du choc jaillissent un éclair de lumière et un cri de douleur, suave pour qui ne l’entend que de loin. La Révolution nous emporte et nous entraîne… vers quel brisant ?

Paris, 4 avril 1871.

Ça n’est pas ça. Hélas ! bonnes nouvelles, fausses nouvelles.

Hier, la cohue Bergeret a échoué, contournant le Mont Valérien et la cohue Flourens a échoué de l’autre côté ; Flourens a même été tué, et si les deux avant-gardes ont fait leur jonction, c’est chez les morts. Les bandes de la garde nationale avaient occupé presque en même temps Chatou et Bougival, sur le clocher duquel le drapeau rouge flotta pendant deux heures. On s’y refit un peu, et, sans doute, on s’attarda dans les cabarets à déjeuner. On s’était remis cependant en marche, les plus pressés en avant, les autres échelonnés au hasard de leur force ou de leur bonne volonté. C’est alors que fondent sur eux tout d’un coup l’artillerie et la cavalerie descendant à toute bride de St-Germain, chassant et refoulant devant elles les gardes nationaux. Ebaubis et dans le plus complet désarroi, ceux-ci évacuent successivement Bougival, La Jonchère, La Malmaison, Chatou, Rueil et Nanterre. En même temps des soldats descendus de Versailles garnissaient sur les hauteurs de la Celle Saint-Cloud les ouvrages construits par les Prussiens et s’y retranchaient pour fermer la route. Aucun des soldats n’a songé un instant à lever la crosse en l’air, ils sont précédés par les gendarmes, ils ont des argousins dans le dos, — on s’est fait, on se fait probablement encore de déplorables illusions sur leur compte. Plusieurs ont raconté avoir vu le cadavre de Flourens ; les gendarmes ont fusillé d’anciens troupiers ; beaucoup de prisonniers ont été ramassés et conduits à Versailles, mais dans la déroute on n’en peut savoir le nombre ; on sait seulement que l’équipée, car la tentative qu’avant-hier au soir et qu’hier encore on pouvait croire un élan d’héroïque fraternité, aujourd’hui, personne ne s’y trompe plus, ce n’est qu’une autre étourderie de ce pauvre Flourens.

Mais si l’autre colonne, celle commandée par Duval réussissait ? Hier lundi, elle s’est avancée vers Fleury, Clamart, elle s’est emparée des abords du château de Meudon et de la redoute de Châtillon qu’elle a prise aux troupes versaillaises, qui ne s’attendaient pas à ce brusque mouvement ; mais quand les gardes nationaux se sont vus assaillis par les batteries du château de Meudon et par celles des hauteurs de Clamart, ils ont battu en retraite, car ils étaient partis sans artillerie, sans vivres, sans munitions, pour conquérir Versailles.

C’est pour reprendre la redoute de Châtillon qu’a été mandé ce matin, de la place Vendôme, le bataillon auquel j’ai appartenu hier pendant quatre heures. Je puis témoigner, hélas ! qu’il était démuni de tout ; avait emporté des munitions celui qui par hasard en possédait chez soi. On avait pensé naturellement que les munitions — des vivres, on s’en serait passé — seraient réparties en même temps que les ordres du général. Mais quel général ?

Un général ? Oui dà ! Ces grands bébés de la Commune se sont bien souciés de stratégie. Ils ont appelé leurs bataillons : « Prenez vite vos fusils, avec ou sans poudre, ne prenez pas même le temps de les charger, et courez vite à Versailles par trois ou quatre chemins, courez, les lignards vous attendent pour se jeter dans vos bras. »

Je vais, je viens : impossible d’avoir des nouvelles.

Les forts de Vanves et d’Issy, qui nous appartiennent, tonnent toute la journée ; mais est-il sûr qu’ils puissent viser quoi que ce soit, et surtout ne pas toucher nos amis ?

« À la porte d’Issy, de nombreuses femmes attendaient, raconte le Mot d’ordre, je crois. » Elles étaient pâles mais fermes… La porte s’ouvre, le pont-levis se baisse, le tambour bat, le bataillon passe. Ces hommes barbouillés de poussière, les vêtements en lambeaux, s’avancent : « Vive la République ! » Ils disent : « Tout va bien ! » — Tout va-t-il bien ? Je ne sais… Beaucoup ont des cheveux blancs.

Les femmes se précipitent dans les rangs dès qu’elles voient ceux qu’elles aiment. Elles les couvrent de baisers et de pleurs. L’une ayant entraîné son mari, noir de poudre, l’officier vient le réclamer. « Oh ! soyez bien tranquille, dit la femme, je vous le rendrai tout à l’heure. »

Plus loin venaient les blessés… Nous voyons amputer un garde national. On jette son bras dans le fossé… » La colère répond à la provocation, la haine répond à la haine. Voici le décret dont on vient de placarder nos murailles :

« Considérant que les hommes du gouvernement de Versailles ont ordonné et commencé la guerre civile, attaqué Paris, tué et blessé des gardes nationaux, des soldats de la ligne, des femmes et des enfants ;

« Considérant que ce crime a été commis avec préméditation et guet-apens, contre tout droit et sans provocation,

« Décrète :

« Article premier. — MM. Thiers, Favre, Picard, Dufaure, Simon et Pothuau sont mis en accusation.

« Art. 2. — Leurs biens seront saisis et mis sous séquestre, jusqu’à ce qu’ils aient comparu devant la justice du peuple.

« Les délégués de la justice et de la sûreté générale sont chargés de l’exécution du présent décret.

« La Commune de Paris. »

Nous entrons, cela se pressent, dans la voie des actions et des réactions terribles. Avant de nous laisser gagner par la colère, avant d’être emportés nous aussi par le tourbillon des événements, avant qu’égarés par le vertige universel, nous ne sachions plus distinguer le bon sens et le bon droit, arrêtons-nous à ce premier pas et demandons-nous : Ce décret est-il juste ?

Je crois que oui. À moins que le sang affluant dans mon cerveau ne m’ait déjà troublé la vision et le jugement, je dis que MM. Thiers, Favre, Picard, Dufaure, Simon et Pothuau sont des criminels pour avoir déchaîné sur la France les horreurs de la guerre civile. Ils sont criminels de n’avoir pas écouté la réponse que le suffrage universel a fait à leur tentative de coup d’État, criminels de n’avoir pas épuisé les moyens de conciliation avant de recourir aux canons aveugles, à la baïonnette féroce ; ils sont criminels de n’avoir pas même voulu entendre une seule parole de paix. Leur crime s’aggrave : représentants nommés par la ville de Paris, ce sont eux qui menacent Paris de leur couteau sanglant. Il y a du parricide dans leur fait.

Maintenant, est-ce à la Commune, leur ennemie, de les décréter d’accusation ? En cas de victoire de la Commune, serait-ce à la Commune de les juger ? Non, c’est au suffrage universel, consulté à nouveau, qu’il appartiendrait de prononcer le jugement. C’est au suffrage universel de la France entière qu’il appartiendrait de vider au plus vite le différend entre la vieille Assemblée et la jeune Commune. Mais, hélas ! qui peut le convoquer, ce suffrage universel, qui pourrait nous sauver de la tempête qui s’amasse ? Aucune constitution n’a prévu le cas…

J’entends dire par des ennemis de la Commune qu’elle commet une iniquité en mettant provisoirement sous séquestre les biens de ces gens là. — Nous y repenserons plus tard. Il s’agit bien maintenant de quelques maisons et de quelques mobiliers !

Paris, 5 Avril 1871.

Le capitaine, sous la protection duquel je m’étais mis pour mon expédition qui n’a pas été plus loin que la place de la Concorde, m’a raconté les suites tragiques de l’affaire :

« L’ordre nous fut donné hier à 4 heures du matin de partir en éclaireurs pour Châtillon, subito. Eclairer quoi ? aller où ? par quel chemin ? éclairer comment ? à qui faire son rapport ? et des munitions ?

» — Ah ! que d’exigences. Allez à Châtillon, immédiatement, vous dit-on.

» — Soit !

» — On prit une route quelconque. Tant bien que mal on arriva aux alentours de Châtillon ; de ci de là on s’y promenait. Dès le jour, des gardes nationaux affamés, et encore plus altérés, se répandaient dans les guinguettes du voisinage et s’y attablaient. Quant aux infatigables, quand aux zélés, à leur aise, ils patrouillaient par les chemins. Je poste quelques hommes, vos deux frères parmi, dans un ancien trou de Prussiens et combine mes rondes. Je ne suis pas longtemps sans flairer des Versaillais. Les hommes sortent bientôt de leur trou et courent derrière un de leurs sergents qui, apercevant un bout du drapeau rouge à travers les arbres : « Les camarades sont dans la redoute là-bas. Qui m’aime me suive ! »

Déjà les balles commencent à pleuvoir. Un de vos frères s’attarde à ramasser un blessé. Plusieurs bataillons versaillais débusquent ; ils avancent au cri de « Vive la République  ! » Feinte ou non, les Parisiens le prennent pour sincère, répondent « Vive la République ! » et se laissent approcher en mettant eux-mêmes la crosse en l’air. Quand ils sont presque à portée de baïonnette, les prétendus amis leur disent : « Vive la République, c’est bel et bien, mais rendez-vous ! » Nos Parisiens, enveloppés par des forces quintuples ou décuples, essaient encore de résister, mais quelques minutes à peine, ils étaient bousculés, renversés, tués, blessés ou prisonniers. La mêlée fut trop courte pour avoir été très sanglante. Mais que sont devenus vos frères ? Je ne puis vous le dire… »

Des conciliateurs surgissent. Qu’ils soient les bienvenus ! Leur tâche est bien difficile, car nous ne voulons pas la dire impossible… Qu’ils soient les bienvenus !

Au bruit du canon de l’Assemblée, vomissant soudain du plomb et du fer enflammé contre des poitrines d’hommes, des citoyens ont frémi tout alarmés. À la riposte indignée de nos gardes nationaux criant « À Versailles ! à Versailles ! » ils se sont cherchés, ils se sont trouvés, ils sont convenus ensemble de paroles de paix qu’ils veulent porter aux deux camps.

Mais de paix matérielle, il ne peut en être question avant la paix morale ; or, la conciliation suppose la reconnaissance de droits réciproques. C’est Versailles qui attaque ; donc, c’est Versailles qui, la première, doit arrêter ses coups. Si Versailles le veut faire, c’est le moment, les deux combattants sont quittes et peuvent transiger, ils ont échoué l’un et l’autre. Les Versaillais n’ont pas pu entrer à Paris en faisant une trouée par Neuilly ; les Parisiens n’ont pas pu entrer à Versailles en faisant une trouée par Rueil et Châtillon. L’Assemblée attaque la Commune parce qu’elle ne reconnaît aucun droit à la Commune ; il ne peut donc y avoir de conciliation qu’à une seule condition, c’est que Versailles reconnaisse les droits de Paris, pour lesquels sauvegarder Paris a nommé sa Commune.

En tant que faisant partie de la France, Paris a droit d’exiger que, bon gré mal gré, l’Assemblée reconnaisse définitivement et une fois pour toutes l’existence de la République.

En tant que ville de dix-huit cent mille habitants, une des premières du monde ; en tant que personne politique et morale ; en tant qu’individualité commerçant, produisant et consommant, Paris a droit à une large autonomie municipale, et, puisque tout droit qui ne veut pas être foulé aux pieds doit se protéger par une force matérielle inspirant le respect, Paris ne peut pas consentir au désarmement de sa garde nationale, sous peine de n’être plus qu’une misérable dupe.

Voilà pourquoi la logique a voulu que pour pouvoir représenter Paris, la Ligue de Conciliation prenne le nom d’Union Républicaine pour les Droits de Paris. Sans la reconnaissance de la République et des droits de Paris, Paris attaqué n’acceptera jamais de paix ; si cette reconnaissance pouvait être obtenue des monarchistes de Versailles, c’est dans des transports de joie que la paix serait aussitôt conclue.

Il est à noter qu’un Comité de l’Équilibre Républicain, qui a publié son Manifeste hier, dit, en substance, la même chose que la Ligue d’Union, dont voici le programme, accompagné de la liste de ses fondateurs, noms très sympathiques pour la plupart, appartenant au parti républicain modéré, mais honnête et ayant fait ses preuves. C’est un peu le parti des « bons maires » qui se portaient déjà comme conciliateurs entre l’Assemblée et le Comité central. Il est regrettable qu’aux dernières élections ils aient été sacrifiés en masse à des inconnus qui ont encore à montrer qu’ils sont honnêtes et capables ; il est regrettable que le petit nombre des élus de cette catégorie se soit retiré de la Commune, déjà, ou veuille s’en retirer. Nos révolutionnaires de la Commune — c’est des blanquistes que je veux parler — paraissent ignorer que, dans toute collectivité, la majorité et la minorité se font contrepoids et engendrent le mouvement de progression par leur balancement réciproque. C’est ce qui fait que majorité et minorité sont indispensables l’une à l’autre. C’est ce que représente avec une modération fière et virile le manifeste de l’Équilibre républicain, manifeste trop sage et trop sensé, j’en ai peur, pour qu’on l’entende seulement, au milieu du bruit de la fusillade et du roulement du tambour. Nos amis les équilibristes cherchent le terrain permanent et solide où « les divisions et variations doctrinales et personnelles ne puissent plus compromettre, au profit de la réaction, la République que nous voulons fonder ». Ils déclarent franchement et amicalement à la Commune « que, derrière le parti qui a pris l’initiative, d’autres groupes existent, prêts à l’appuyer, prêts au besoin à alterner avec lui ; que, derrière la République révolutionnaire ou à côté, marche la République, et qu’en aucun cas, nos discussions intestines ne doivent tourner au profit des réactions monarchiques. »

Les hommes du comité de l’Équilibre républicain sont en quelque sorte les théoriciens de l’idée mise en pratique par les membres de l’Union :

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