‹ La CommuneChapitre 4 sur 11 · P2 · LE RATIONNEMENT !

P2 · LE RATIONNEMENT !

Les signataires étaient Avrial, Beslay, Briosne, Chalain, Combault, Camélinat, Chardon, Demay, Duval, Dereure, Frankel, Th. Ferré, Flourens, Johannard, Jaclard, Lefrançais, Langevin, Longuet, Malon, Oudet, Pottier, Pindy, Ranvier, Régère, Rigaud, Serrailler, Tridon, Theisz, Trinquet, Vaillant, Varlin, Vallès.

En réponse à l’affiche qui bien réellement était la volonté de Paris, des bruits de victoire se répandirent comme sous l’Empire, annonçant la prochaine arrivée de l’armée de la Loire.

Ce n’était pas l’armée de la Loire qui arrivait, mais la nouvelle de la défaite du Bourget et de la reddition de Metz par le maréchal Bazaine, livrant à l’ennemi une place de guerre que nul avant n’avait pu prendre, les forts, les munitions, cent mille hommes, laissant sans défense le Nord et l’Est.

Le 4 septembre, lorsque André Léo et moi nous parcourions Paris, une dame nous ayant invitées à monter dans sa voiture, nous raconta que l’armée était à bout de vivres, de munitions, de tout, répondant d’avance à l’accusation qui devait être formulée après la prise de Metz, assurant que Bazaine ne trahirait jamais. C’était sa sœur.

Peut-être fut-il plus lâche que traître, le résultat est identique.

Le journal le Combat, de Félix Pyat, le 27 octobre, annonçait la reddition de Metz. La nouvelle, disait-il, venait de source certaine ; en effet, elle venait de Rochefort, qui imposé par la foule au gouvernement, le 4 septembre, ne pouvait sans trahir garder le silence et l’avait dit à Flourens, commandant des bataillons de Belleville. Celui-ci le transmit à Félix Pyat, qui le publia dans le Combat.

Aussitôt, la nouvelle fut démentie et les presses du Combat brisées par les gens de l’ordre, mais chaque instant apportait des preuves nouvelles. Pelletan non plus n’avait pas gardé le silence sur la reddition de Metz.

Les autres membres de la défense nationale hypnotisés par leur mauvais génie, le nain Foutriquet qui rentrait dans Paris après avoir préparé la reddition chez tous les souverains de l’Europe, continuaient à nier, affolés entre la défaite et la marée populaire.

Une note parut dans le Journal Officiel, annonçant presque qu’il était question de livrer Félix Pyat à une cour martiale.

Voici cette note datée du 28 octobre 1870 :

« Le gouvernement a tenu à honneur de respecter la liberté de la presse. Malgré les inconvénients qu’elle peut quelquefois présenter dans une ville assiégée, il aurait pu, au nom du salut public, la supprimer ou la restreindre ; il a mieux aimé en référer à l’opinion publique qui est sa vraie force. C’est à elle qu’il dénonce les lignes odieuses qui suivent et qui sont écrites dans le journal le Combat, dirigé par M. Félix Pyat.

» La reddition de Bazaine, fait vrai, sûr et certain que le gouvernement de la défense nationale retient par devers lui comme un secret d’état et que nous dénonçons à l’indignation de la France comme une haute trahison.

» Le maréchal Bazaine a envoyé un colonel au roi de Prusse pour traiter de la reddition de Metz et de la paix au nom de Sa Majesté l’empereur Napoléon III. (Le Combat.)

» L’auteur de cette infâme calomnie n’a pas osé faire connaître son nom, il a signé : le Combat. C’est à coup sûr le combat de la Prusse contre la France, car à défaut d’une balle qui aille au cœur du pays, il dirige contre ceux qui le défendent une double accusation aussi infâme qu’elle est fausse, il affirme que le gouvernement trompe le public en lui cachant d’importantes nouvelles et que le glorieux soldat de Metz déshonore son pays par une trahison.

» Nous donnons à ces deux inventions le démenti le plus net.

» Dénoncées à un conseil de guerre, elles exposeraient leur fabricateur au châtiment le plus sévère. Nous croyons celui de l’opinion le plus efficace ; elle flétrira comme ils le méritent ces prétendus patriotes dont le métier est de semer les défiances en face de l’ennemi et de ruiner par leurs mensonges l’autorité de ceux qui le combattent.

» Depuis le 17 août aucune dépêche directe du maréchal Bazaine n’a pu franchir les lignes. Mais nous savons que, loin de songer à la félonie qu’on ne rougit pas de lui imputer, le maréchal n’a cessé de harceler l’ennemi par de brillantes sorties.

» Le général Bourbaki a pu s’échapper, et ses relations avec la délégation de Tours, son acceptation d’un commandement important démontrent suffisamment les nouvelles fabriquées que nous livrons à l’indignation de tous les honnêtes gens. »

(Journal officiel du gouvernement, 28 octobre 1870.)

Le lendemain 29, la déclaration du gouvernement insérée dans le Combat était suivie de cette note :

« C’est le citoyen Flourens qui m’a dénoncé pour le salut du peuple le plan Bazaine et qui m’a dit le tenir directement du citoyen Rochefort, membre du gouvernement provisoire de la défense nationale.

» Félix Pyat. »

Il ne s’agissait plus seulement du plan Trochu, déposé suivant la chanson et suivant l’histoire aussi, chez M Duclou, son notaire, mais encore du plan Bazaine lequel consistait à lâcher tout.

Une dépêche officielle affichée à Paris le 29 octobre annonçait avec des précautions infinies la prise du Bourget ; — devant le rapport signé Schmidt, les policiers pouvaient entendre les réflexions des Parisiens peu favorables au gouvernement.

Les imbéciles prétendaient que la dépêche était fausse et les gens de l’ordre s’empressaient pour gagner du temps d’appuyer cette opinion insensée. Le 30 au soir, une nouvelle dépêche avouait presque tel qu’il avait été le massacre du Bourget.

Le lendemain matin, on lisait l’affiche suivante :

« M. Thiers est arrivé aujourd’hui à Paris ; il s’est transporté sur-le-champ au ministère des affaires étrangères, il a rendu compte au gouvernement de sa mission. — Grâce à la forte impression produite en Europe par la résistance de Paris, quatre grandes puissances neutres, l’Angleterre, la Suisse, l’Autriche l’Italie se sont ralliées à une idée commune. Elles proposent aux belligérants un armistice qui aurait pour objet la convocation d’une assemblée nationale.

» Il est bien entendu qu’un tel armistice devrait avoir pour conditions le ravitaillement proportionné à sa durée pour le pays tout entier.

» Jules Favre. »

Suivait la nouvelle de la capitulation de Metz et de l’abandon du Bourget.

« Nous ne pouvions, dit Jules Favre, dans son Histoire de la Défense nationale, retarder la divulgation des deux premières nouvelles. L’arrivée de M. Thiers ayant été annoncée, il fallait dire au public ce qu’il allait faire à Versailles.

» L’évacuation du Bourget avait été sue à Paris dès le matin du 30 ; le soir, tout le monde à Paris la connaissait. L’hésitation n’était permise que pour Metz ; nous n’avions pas un rapport officiel, mais malheureusement nous ne pouvions douter. Il nous parut que nous n’avions pas le droit de garder le silence. Nous aurions donné raison aux calomnies du journal le Combat. Conformément à notre décision, l’Officiel du 31 publiait ce qui suit :

« Le gouvernement vient d’apprendre la douloureuse nouvelle de la reddition de Metz. Le maréchal Bazaine et son armée ont dû se rendre après d’héroïques efforts que le manque de vivres et de munitions ne leur permettait plus de continuer ; ils sont prisonniers de guerre.

» Cette cruelle issue d’une lutte de près de trois mois, causera dans toute la France une profonde et pénible émotion, mais elle n’abattra pas notre courage. Pleine de reconnaissance pour les braves soldats, pour la généreuse population qui a combattu pied à pied pour la patrie, la ville de Paris voudra être digne d’eux, elle sera soutenue par leur exemple et par l’espoir de les venger. »

Enfin le rapport militaire annonçait dans les tenues suivants le désastre et l’abandon du Bourget.

» Le Bourget, village en avant de nos lignes, qui avait été occupé par nos troupes a été canonné pendant toute la journée d’hier sans succès pour l’ennemi.

» Ce matin de bonne heure des masses d’infanterie évaluées à plus de dix-huit mille hommes se sont présentées de front avec une nombreuse artillerie, tandis que d’autres colonnes ont tourné le village venant de Dugny et Blanc-Mesnil.

» Certain nombre d’hommes qui étaient dans la partie nord du Bourget ont été coupés du corps principal et sont restés entre les mains de l’ennemi ; on n’en connaît pas exactement le nombre ; il sera précis demain.

» Le village de Drancey occupé depuis 24 heures seulement, ne se trouvait plus occupé à sa gauche et le temps a manqué pour le mettre en état respectable de défense.

» L’évacuation en a été ordonnée pour ne pas compromettre les troupes qui s’y trouvaient. Le village du Bourget ne faisait pas partie de notre système général de défense, son occupation était d’une importance bien secondaire et les bruits qui attribuent de la gravité aux incidents qui viennent d’être exposés sont sans gravité. »

L’Officiel du 31 octobre, cité par Jules Favre dans le 1 volume de l’Histoire de la Défense nationale.

C’est avec ces flots d’eau bénite de cour que fut avouée la catastrophe. Des farouches tribuns qui combattaient l’Empire, plus rien ne restait : ils étaient entrés comme des écureuils dans la loge où avant eux d’autres couraient, tournant inutilement la même roue que d’autres avaient tournée avant eux, que d’autres tourneront après.

Cette roue-là c’est le pouvoir écrasant éternellement les déshérités.

le 31 octobre

La confiance est morte au fond des cœurs farouche,
Homme, tu mens, soleil, cieux, vous mentez !
Soufflez, vents de la nuit, emportez, emportez
L’honneur et la vertu, cette sombre chimère.

(Victor Hugo.)

Les nouvelles des défaites, l’incroyable mystère dont le gouvernement avait voulu les couvrir, la résolution de ne jamais se rendre et la certitude qu’on se rendait en secret firent l’effet d’un courant glacé précipité dans un volcan en ignition. On respirait du feu, de la fumée ardente.

Paris, qui ne voulait ni se rendre ni être rendu et qui en avait assez des mensonges officiels, se leva.

Alors comme on criait au 4 septembre : Vive la République ! on cria au 31 octobre : Vive la Commune !

Ceux qui le 4 septembre s’étaient dirigés sur la chambre allèrent vers l’Hôtel-de-Ville ; parfois sur le chemin, on rencontrait quelque troupeau moutonnier, racontant que l’armée prussienne avait manqué être coupée en deux ou trois tronçons, je ne sais plus par qui ; ou bien déplorant que les officiers français n’eussent pas connu un petit chemin qui les eût menés droit au cœur de l’ennemi ; d’autres encore ajoutaient : Nous tenons toutes les routes. — Les trois tronçons, c’étaient trois armées allemandes et c’étaient elles qui tenaient toutes les routes.

Quelques gobeurs entraînés par des mouchards continuaient à hurler devant les affiches du gouvernement que c’étaient de fausses dépêches fabriquées par Félix Pyat, Rochefort et Flourens pour apporter le trouble et l’émeute devant l’ennemi, ce qui était depuis le commencement de la guerre, et fut pendant tout le temps, qu’elle dura, la phrase consacrée pour entraver la résistance et arrêter tous les généreux élans.

Les courants suivaient la marche vers l’Hôtel-de-Ville. Venant de tous les côtés, on bousculait les gobeurs et les mouchards, la mer humaine grossissait.

La garde nationale se massait devant la grille ; des placards étaient promenés à travers la foule.

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