P2 · VIVE LA RÉPUBLIQUE !
La foule applaudissait et parfois, sentant l’ennemi, poussait en clameurs formidables le cri : À bas Thiers ! on eût dit qu’elle hurlait à la mort. Beaucoup de ceux qui avaient été trompés criaient plus fort que les autres : Trahison ! trahison !
De premiers délégués furent éconduits avec les ordinaires serments que Paris ne serait jamais rendu.
Trochu essaya de parler, affirmant qu’il ne restait plus qu’à battre et chasser les Prussiens avec le patriotisme et l’union.
On ne le laissa pas continuer et toujours comme au 4 septembre un seul cri montait jusqu’au ciel : La Commune ! Vive la Commune !
Une poussée énorme précipite les manifestants sur l’hôtel-de-ville, où les mobiles bretons étaient entassés dans les escaliers. Lefrançais entre comme un coin au milieu d’eux et le vieux Beslay faisant monter sur ses épaules, Lacour de la chambre syndicale des relieurs, le fait passer par une petite fenêtre près de la grande porte, des volontaires de Tibaldi s’y précipitent, la porte est ouverte et engloutit la foule tant qu’elle y peut tenir.
Autour de la table, dans la grande salle étaient Trochu, Jules Favre, Jules Simon, à qui sévèrement des hommes du peuple demandaient compte de la lâcheté du gouvernement.
Trochu, par phrases interrompues de cris indignés, expliqua qu’il avait été avantageux pour la France d’abandonner les places prises la veille par l’armée allemande, étant donné les circonstances !
L’entêté breton continuait quand même, lorsque tout à coup il pâlit ; on venait de lui passer un papier sur lequel étaient écrites les volontés populaires.
C’est la fin de la France ! dit Trochu profondément convaincu.
Il comprenait enfin ce que depuis plusieurs heures on ne cessait de lui répéter, la déchéance du gouvernement de la défense nationale.
Àce moment, Trochu détacha une décoration qu’il portait et la passa à un officier des mobiles bretons.
— Ceci est un signal ! s’écria Cipriani, le compagnon de Flourens.
Se sentant deviné, Trochu regarda autour de lui où les réactionnaires en grand nombre commençaient à se glisser, il parut se rassurer.
Les membres du gouvernement se retirèrent pour délibérer et, sur leur demande, Rochefort consentit à annoncer la nomination de la Commune, car personne ne les croyait plus, il se mit à l’une des fenêtres de l’Hôtel-de-Ville, fit part à la foule de la promesse du gouvernement, déposa sa démission sur la table et fut emmené par des révolutionnaires à Belleville où, disaient-ils, on le demandait.
Autour de Trochu se rangeaient les Bretons, comme naïfs et têtus, le gardant, ainsi qu’ils auraient fait d’une Notre-Dame dans les landes d’Armorique ; ils attendaient ses ordres, mais Trochu n’en donna pas.
Pendant ce temps, quelques membres du gouvernement, escomptant la bonne foi de Flourens et des gardes nationaux, sortirent sous divers prétextes et mirent pour trahir le temps à profit.
Picard faisait battre le rappel et le 106 bataillon de la garde nationale composé entièrement de réactionnaires, vint sous la conduite d’Ibos, dont le courage était digne d’une meilleure cause, se ranger à la grille de l’Hôtel-de-Ville.
Le 106 criant : Vive la Commune ! on le laissa entrer.
Bientôt 40 000 hommes entourèrent l’Hôtel-de-Ville et « pour éviter un conflit », dit Jules Ferry, les conventions étant faites les compagnies de Flourens devaient se retirer.
Moins naïf que les autres, le capitaine Greffier, avait arrêté Ibos, mais Trochu, Jules Favre et Jules Ferry donnant de nouveau leur parole de la nomination de la Commune promirent en outre que la liberté serait garantie à tous, quelle que fût l’issue des événements.
Les membres du gouvernement restés à l’Hôtel-de-Ville se groupèrent dans l’embrasure d’une fenêtre d’où l’on voyait rangés les hommes du 106 bataillon.
Millière à ce moment ayant l’idée d’une trahison probable, voulait faire appel aux gardes nationaux des faubourgs, mais Flourens refusa, disant que c’était une défiance inutile, la parole étant donnée. — Millière se rangeant à son avis, renvoya son bataillon qui était venu se ranger sur la grève.
La foule s’était calmée devant l’affiche qu’on placardait annonçant la nomination de la Commune par voie d’élection ; ceux qui confiants rentrèrent chez eux apprirent le lendemain avec stupeur la nouvelle trahison du gouvernement.
Ferry, qui était allé rejoindre Picard, revint à la tête de colonnes nombreuses qui se rangèrent en bataille.
En même temps, par le souterrain qui allait de la caserne Napoléon à l’Hôtel-de-Ville arrivaient de nouveaux renforts de mobiles bretons. — Trochu l’avait dit, ils allaient :
Monsieur de Charette a dit à ceux de chez nous :
Venez tous ;
Il faut combattre les loups.
Le gaz ayant été éteint pour le guet-apens, les Bretons, baïonnette en avant, se glissaient par le souterrain, tandis que les bataillons de l’ordre conduits par Jules Ferry entraient par la grille.
Blanqui ne se doutant pas qu’on pouvait manquer ainsi à sa parole, fit remettre à Constant Martin l’ordre d’installer à la mairie du 1 arrondissement le docteur Pilot en remplacement du maire Tenaille-Saligny. À la porte de la mairie un soldat croise la baïonnette, Constant Martin relève le fusil et entre avec ses amis. À la salle du conseil, Méline épouvanté va chercher le maire non moins épouvanté ; il remet les sceaux et le coffre-fort aux envoyés de Blanqui. Mais le soir la mairie était reprise. — Flourens était sorti avec le vieux Tamisier entre deux haies de soldats ; Blanqui et Millière sortirent également, le gouvernement n’osant pas d’abord montrer son mépris de la parole donnée ; — le soir même du 31 octobre avait lieu à la Bourse une réunion des officiers de la garde nationale à propos des événements des trois derniers jours.
Comme on criait du dehors : Tous les officiers à leurs postes, un homme tenant une affiche blanche s’élança au bureau, la générale battait dans Paris ; l’affiche, c’était le décret de convocation pour le lendemain afin de nommer la Commune !
— Vive la Commune ! crièrent les gardes nationaux présents. — Mieux eût valu, dit une voix, la Commune révolutionnaire nommée par la foule.
— Qu’importe ! s’écria Rochebrune, pourvu qu’elle laisse Paris se défendre de l’envahissement.
Il émit alors cette idée, la même que Lullier proposait quelques semaines auparavant, que Paris investi n’aurait jamais sur un seul point de l’enceinte, que quelques milliers d’hommes, dont une sortie de deux cent mille pouvait et devait avoir raison.
Des acclamations s’élèvent ; on veut nommer Rochebrune général de la garde nationale, mais il s’écrie : — La Commune d’abord !
Alors un nouveau venu s’élance à la tribune, il raconte que le 106 bataillon a délivré le gouvernement, que l’affiche a menti, que la défense nationale a menti, que plus que jamais le plan de Trochu réglait la marche et l’ordre des défaites et que Paris devait plus que jamais veiller lui-même à n’être pas livré. On crie : Vive la Commune !
Un gros homme qui attend on ne sait pourquoi sur la place se mêle aux gardes nationaux et cherche à exprimer son opinion : — Il faut toujours des chefs, dit-il, il faut toujours un gouvernement pour vous mener.
Ce doit être un orateur de la réaction, on a bien autre chose à faire que de l’écouter.
Oui. L’affiche avait menti, le gouvernement avait menti.
Paris ne nommait pas sa Commune.
Tous ceux qui la veille avaient été acclamés étaient décrétés d’accusation : Blanqui, Millière, Flourens, Jaclard, Vermorel, Félix Pyat, Lefrançais, Eudes, Levrault, Tridon, Ranvier, Razoua, Tibaldi, Goupil, Pillot, Vesinier, Régère, Cyrille, Maurice Joly, Eugène Chatelain.
Quelques-uns déjà étaient prisonniers. Félix Pyat, Vésinier, Vermorel, Tibaldi, Lefrançais, Goupil, Tridon, Ranvier, Jaclard, Baüer étaient déjà arrêtés ; les prisons s’emplissaient contenant parmi les révolutionnaires bon nombre de pauvres gens arrêtés comme toujours par méprise, et qui n’avaient rien fait, — ces tristes figurants ne manquent jamais dans toutes les révoltes. Quelques-uns y apprennent pourquoi il y a des révoltés.
L’affaire du 31 octobre fut ainsi libellée par les juges au service de la défense nationale.
Un attentat, dont le but était d’exciter à la guerre civile en armant les citoyens les uns contre les autres ; comprenant séquestration arbitraire et menaces sous conditions.
L’Empire va-t-il donc revenir ? disaient les naïfs. Il n’était jamais disparu, ses lois n’ont pas cessé encore d’exister, elles se sont aggravées même, mais le recul des flots rend plus terribles les tempêtes.
Les juges chargés du dossier du 31 octobre étaient Quesenet, ancien juge de l’Empire, Henri Didier, procureur de la République.
Leblond procureur général, (ce même Leblond qui avait défendu l’un des accusés de la haute cour de Blois, il se récusa presque, il est vrai, disant qu’il n’était que le mandataire de Jules Favre et d’Emmanuel Arago.)
Edmond Adam, préfet de police, donna sa démission, ne voulant pas opérer les arrestations qui lui étaient ordonnées.
Àl’Hôtel-de-Ville, les mobiles bretons, leurs yeux bleus fixés dans le vague, se demandaient si M. Trochu ne débarrasserait pas bientôt la France des criminels qui y causaient tant de désastres afin qu’il leur fût permis de revoir la mer, les rochers de granit durs comme leurs crânes, les landes où s’ébattent les poulpiquets et de danser aux pardons les jours où armor est en fête.
du 31 octobre au 22 janvier
Les voilà revêtus du linceul de l’empire,
S’y ensevelissant et la France avec eux,
Et le nain foutriquet, le gnome fatidique
Cousant le voile horrible avec ses doigts hideux.
(L. M. Les Spectres.)
Oui, c’était bien l’Empire ! les prisons pleines, la peur et les délations à l’ordre du jour, les défaites changées en victoires sur les affiches.
Les sorties refusées ; le nom du vieux Blanqui secoué comme un épouvantail devant la bêtise humaine.
Les généraux, si lents devant l’invasion, se hâtant de menacer la foule.
Juin et décembre à l’horizon, plus épouvantables que par le passé.
Jules Favre, qu’on ne peut accuser de forcer le tableau dans des vues révolutionnaires, raconte ainsi la situation vis-à-vis de l’armée.
« Le général Ducrot qui occupait (le 31 octobre) la porte Maillot, apprenant l’échec du gouvernement n’attendit pas les ordres, il fit prendre les armes à sa troupe, atteler ses canons et se mit en marche vers Paris ; il ne rétrograda que quand ce fut fini. »
Ducrot pour cette fois n’était pas en retard, aussi il s’agissait de la foule.
Jules Favre, dans le même livre, dit à propos de la théorie soutenue par Trochu à propos des places abandonnées par l’armée.
— Quant à la perte du Bourget, le général déclara qu’elle n’avait aucune signification militaire et que la population de Paris s’en était émue fort mal à propos. L’occupation du village avait eu lieu sans ordre et contrairement au système général arrêté par le gouvernement de Paris et le comité de la défense : il aurait toujours fallu se retirer.
(Jules Favre, Le Gouvernement de la Défense nationale, 1 volume.)
C’était bien le même Jules Favre qui sous l’Empire avait dit audacieusement : Ce procès peut être regardé comme un fragment d’un miroir brisé où le pays peut se voir tout entier — (il s’agissait des corruptions du régime impérial) ; mais nul homme ne résiste au pouvoir, il faut qu’il tombe.
La République de septembre en était aux plébiscites. — Or, tout plébiscite, grâce à l’apeurement, à l’ignorance, donne toujours la majorité contre le droit, c’est-à-dire au gouvernement qui l’invoque.
Les soldats, les marins, les réfugiés des environs de Paris votèrent militairement et peut-être on ajouta les trois cent mille Parisiens qui s’abstinrent, de sorte que la défense nationale compta 321 373 oui.
Les bruits de victoires ne cessaient pas. Le général Cambriel avait accompli tant d’exploits qu’on ne croyait pas à un seul.
La légende courait que les malfaiteurs du 31 octobre avaient emporté de l’Hôtel-de-Ville l’argenterie et les sceaux de l’Etat.
Après le plébiscite du 3 novembre, le gouvernement annonça qu’il allait remplir ses promesses et procéder à des élections municipales.
Pendant ce temps, les prévenus du 31 octobre étaient toujours en prison, mais lorsqu’ils comparurent trois mois après devant un conseil de guerre, il fallut acquitter tous ceux qui étaient présents ; l’accusation leur ayant reproché « d’avoir été les adversaires de l’Empire » puisqu’on se prétendait en République l’accusation tombait d’elle-même. Constant Martin avait été oublié cette fois-là, on devait se rattraper vingt-six ans après.
Une partie de ceux qui avaient été inculpés furent élus comme protestation dans les diverses mairies de Paris, les maires et adjoints républicains furent réélus.
Il y eut aux diverses mairies, comme maires ou adjoints : Ranvier, Flourens, Lefrançais, Dereure, Jaclard, Millière, Malon, Poirier, Héligon, Tolain, Murat, Clemenceau, Lafont. (Ranvier, Flourens, Lefrançais, Millière, Jaclard, étaient toujours prisonniers.)
Montmartre, mairie, comités de vigilance, clubs, habitants étaient, avec Belleville, l’épouvantail des gens de l’ordre.
On avait l’habitude dans les quartiers populaires de ne pas trop s’inquiéter des gouvernants ; la meneuse c’était la liberté ; elle ne capitulerait pas.
Aux comités de vigilance se réunissaient les hommes absolument dévoués à la révolution, promis d’avance à la mort ; là se retrempaient les courages.
On s’y sentait libres, regardant à la fois le passé sans trop copier 93, et l’avenir sans craindre l’inconnu.
On y venait par attirance ayant les caractères s’harmonisant ensemble, les enthousiastes et les sceptiques, fanatiques tous, de la révolution, la voulant belle, idéalement grande !
Une fois réunis au 41 de la Chaussée Clignancourt, où l’on se chauffait plus souvent du feu de l’idée que de bûches ou de charbon, ne jetant que dans les grandes occasions un dictionnaire ou une chaise dans la cheminée quand on recevait quelque délégué, on avait peine à en sortir.
Vers cinq ou six heures du soir, tous arrivaient, on résumait le travail fait dans la journée, celui à faire, le lendemain ; on causait et arrachant jusqu’à la dernière minute, chacun partait à huit heures à son club respectif.
Parfois on allait plusieurs ensemble tomber dans quelque club réactionnaire, faire de la propagande républicaine.
Au comité de vigilance de Montmartre et à la Patrie en danger, j’ai passé mes plus belles heures du siège ; on y vivait un peu en avant, avec une joie de se sentir dans son élément au milieu de la lutte intense pour la liberté.
Plusieurs clubs étaient présidés par des membres du comité de vigilance, celui de la Reine-Blanche l’était par Burlot, un autre par Avronsart, celui de la salle Perot par Ferré et celui de la justice de paix par moi ; on nommait ces deux derniers, clubs de la Révolution « district des Grandes Carrières », appellation particulièrement désagréable aux gens qui s’imaginaient y voir passer 93.
Le mot présider ne s’entendait pas alors, par une fonction honorifique, mais par l’acceptation devant le gouvernement, de la responsabilité, ce qui se traduisait par la prison, et par le devoir de rester à son poste en maintenant la liberté de la réunion malgré les bataillons réactionnaires qui venaient jusqu’au bureau menacer et injurier les orateurs.
Je déposais d’ordinaire près de moi sur le bureau un petit vieux pistolet sans chien, qui habilement placé et saisi au bon moment arrêta souvent les gens de l’ordre, qui arrivaient, frappant à terre leurs fusils ornés de la baïonnette.
Les clubs du quartier Latin, ceux des arrondissements populaires étaient d’accord.
Un jeune homme disait, le 13 janvier, rue d’Arras :
« La situation est désespérée, mais la Commune fera appel au courage, à la science, à l’énergie, à la jeunesse ; elle repoussera les Prussiens avec une indomptable énergie, mais qu’ils acceptent la République sociale, nous leur tendrons la main et nous marquerons l’ère du bonheur des peuples. »
Malgré l’insistance de Paris à réclamer des sorties, Ce fut le 19 janvier seulement que le gouvernement consentit à laisser la garde nationale tenter de reprendre Montretout et Buzenval.
D’abord ces places furent emportées, mais les hommes entrant jusqu’aux chevilles dans la boue détrempée ne purent monter les pièces sur les collines, il fallut se replier.
Là restèrent par centaines, jetant bravement leur vie, des gardes nationaux, hommes du peuple, artistes, jeunes gens ; la terre but le sang de cette première hécatombe parisienne, elle en devait être saturée.
Laissons raconter à Cipriani, qui faisait partie du 19 régiment commandé par Rochebrune, la bataille de Montretout :
« Nous quittâmes Paris, dit-il, dans la matinée du 18, le soir, nous campions aux environs de Montretout.
» Le 19, à cinq heures du matin, après avoir mangé un morceau de pain et bu un verre de vin, nous nous mîmes en marche pour le champ de bataille ; à 7 heures nous entrions en ligne.
» On se battait déjà depuis deux heures.
» Rochebrune s’avance rapidement au plus fort du combat, un bataillon commandé par de Boulen resta à la ferme de la Fouilleuse, deux compagnies prirent place au pavillon de Chayne ; le reste du régiment se porta hardiment en première ligne. On se battit encore pendant deux heures. Alors Rochebrune se tournant vers moi, me dit :
» — Allez chercher le bataillon resté à la Fouilleuse.
» Arrivé à cet endroit, je communiquai l’ordre au major de Boulen.
» — Il me faut, répondit-il, un ordre du major commandant pour marcher.
» — Comment, lui dis-je, votre colonel le demande parce que le combat l’exige et vous refusez.
» — Je ne puis, dit-il.
» Je dus porter cette lâche réponse à Rochebrune qui en l’entendant se mordit les mains de rage en s’écriant : Trahison partout, et montant debout sur le mur qui fermait de ce côté, il commanda de le suivre. Mais en même temps il tombait frappé mortellement.
» J’ai pris part à quelques batailles, mais dans aucune je n’ai vu de soldats se trouver en si grande perdition que les braves gardes nationaux dans cette journée du 19 janvier.
» Ils étaient mitraillés en face par les Prussiens, derrière par le Mont-Valérien qui envoyait ses obus sur nous, croyant viser l’armée ennemie. Là s’était renfermé le fameux gouverneur de Paris qui ne se rend pas ; sur la droite nous étions mitraillés encore par une batterie française placée à Rueil qui trouvait le moyen de nous prendre pour les Prussiens.
» Malgré cela, pas un ne bougeait de sa place et ceux qui avaient épuisé leurs cartouches prenaient celles des morts.
» À quatre heures de l’après-midi, comme on combattait depuis neuf heures, arriva un ordre de Ducrot de battre en retraite.
» Nous refusâmes, continuant la fusillade jusqu’à dix heures du soir. Nous aurions pu continuer toujours, car les premiers qui avaient déjà plié bagage n’avaient nulle envie de nous surprendre. Donc ce 19 janvier, sans la trahison ou l’imbécillité, la trouée était faite, Paris dégagé, la France délivrée.
» Trochu, Ducrot, Vinoy et tutti quanti ne l’ont pas voulu — la République victorieuse eût refoulé loin dans passé les espérances de l’Empire et prouvé à jamais l’incapacité des généraux de Napoléon III ; il fallait pour une Restauration impériale que la République sombrât et c’est ce qui fut tenté.
» Pendant tout le temps que dura la bataille de Montretout, je vis Ducrot caché derrière un mur, un prêtre à son côté, et devant eux étendu à leurs pieds un nègre qui avait eu la tête emportée par un obus du Mont-Valérien.
» Cette bataille coûta la vie à quelques milliers d’hommes.
» Vers onze heures du soir, les débris du 19 régiment se mettaient en marche sur Paris pour l’enterrement de Rochebrune.
» La nouvelle de la défaite de Montretout avait agité les Parisiens à un tel point que le vaillant Trochu n’osa plus s’y montrer ; Vinoy prit sa place.
» Le lendemain 20 janvier, nous fûmes convoqués Boulevard Richard le Noir, pour assister aux funérailles de notre pauvre ami Rochebrune.
» Partout on entendait dire qu’il fallait se débarrasser de ceux qui avaient trahi jusqu’à ce jour.
» On parlait de s’emparer du corps de Rochebrune et de marcher à l’Hôtel-de-Ville. Le temps avait manqué pour avertir les membres de la légion garibaldienne, de la ligue républicaine et de l’Internationale, disséminés dans tous les bataillons de la garde nationale ; une poignée d’hommes résolus se trouvaient au rendez-vous, mais poignée d’autant plus insuffisante que ceux en qui la foule avait confiance se trouvaient en prison.
» L’enterrement de Rochebrune se passa donc sans aucun incident, si ce n’est que je vis de Boulen, lequel m’apercevant voulut me donner une poignée de main en m’appelant un brave, je refusai en lui répondant :
» — Cela se peut, mais vous ne pouvez pas le savoir, car vous vous êtes caché ; vous êtes un traître.
» Pour en finir avec ce misérable, je dirai que quelques jours après, je le rencontrai de nouveau ; à ma grande stupéfaction je le vis décoré de la légion d’honneur et colonel : c’était le prix de sa trahison.
» Un autre aussi fut décoré, c’est le capitaine D… qui n’avait pas paru tout le temps de la bataille.
» Voilà les deux seuls fuyards que j’aie vus à Montretout, ils furent faits chevaliers de la légion d’honneur.
» Amilcare Cipriani. »
À Montretout fut tué, entre autres, Gustave Lambert qui peu de temps avant la guerre organisait une expédition pour le pôle nord par le détroit de Béering.
On s’occupa beaucoup ces années-là des pôles ; il avait été question aussi en 70 de la tenter en ballon.
Cette même année 70-71, les explorateurs étaient au nombre de trois, chacun par un chemin différent ; il y avait un Américain, un Anglais, un Français.
Ce dernier seul, qui était Lambert, ne partit pas. Ces passionnantes expéditions trouvaient parmi nous des enthousiastes.
Aujourd’hui semblables voyages se préparent, les explorateurs sont trois également : un Américain, Peary, un Anglais, Jakson.
Un Norvégien, Jansen.
Un autre Norvégien, Nansen, de retour en ce moment raconte son voyage sur l’indestructible navire Le Fram.
Et comme il y a vingt-cinq ans, grand nombre d’entre nous songent au temps ardemment désiré où dans la grande paix de l’humanité la terre sera connue, la science familière à tous, où des flottes traverseront l’air et glisseront sous les flots, parmi les coraux, les forêts sous-marines qui recouvrent tant d’épaves, où les éléments seront domptés, l’âpre nature adoucie pour l’être conscient et libre qui nous succédera.
Souvent, au fond de ma pensée passe l’appel des noms au club de la révolution — c’est l’appel des spectres, mais voir le progrès éternel c’est en quelques heures vivre éternellement.
le 22 janvier
Les trôneurs aiguisent leur glaive
Et charpentent leurs échafauds,
Bonhomme,
Bonhomme,
Aiguise bien ta faux.
(Dereu, Chanson du bonhomme.)
Le soir du 21 janvier, les délégués de tous les clubs se réunirent à la Reine-Blanche, à Montmartre, afin de prendre une résolution suprême avant que la défaite fût consommée.
Les compagnies de la garde nationale, de retour de l’enterrement de Rochebrune se rendirent à la Reine-Blanche, ayant crié sur tout le parcours : Déchéance ! Les gardes nationaux du faubourg convinrent de se trouver en armes le lendemain à midi, place de l’Hôtel-de-Ville.
Les femmes devaient les accompagner pour protester contre le dernier rationnement du pain. On voulait bien le supporter, mais il fallait que ce fût pour la délivrance.
En fait de protestations, je résolus de prendre mon fusil, comme les camarades.
La mesure étant comble des lâchetés et des hontes, Il n’y eut pas d’opposants au rendez-vous du lendemain pour une mise en demeure du gouvernement.
Il n’y a plus de pain, avait-il été déclaré, que jusqu’au 4 février ; mais on ne se rendra pas, dût-on mourir de faim ou s’ensevelir sous les ruines de Paris.
Les délégués des Batignolles promirent de ramener avec eux le maire et les adjoints à l’Hôtel-de-Ville revêtus de leurs insignes.
Ceux de Montmartre se rendirent de suite à leur mairie. Clemenceau étant absent, les adjoints promirent et s’y rendirent en effet.
Une entente générale eut lieu entre les comités de vigilance, les délégués des clubs et la garde nationale.
La séance fut levée aux cris de : Vive la Commune !
Dans l’après-midi du 21 janvier, Henri Place, connu alors sous son pseudonyme de Varlet, Cipriani et plusieurs du groupe blanquiste se rendirent à la prison de Mazas, où Greffier demanda à voir un gardien qu’il avait connu étant prisonnier.
On le laissa passer avec ceux qui l’accompagnaient ; il observa alors qu’il y avait un seul factionnaire à la grande porte d’entrée.
Àdroite de cette porte en était une autre plus petite et vitrée, où se tenait jour et nuit un gardien et par laquelle on pénétrait dans la prison.
En face, un corps de garde où couchaient des gardes nationaux de l’ordre : c’était un poste. Arrivés au rond-point, en causant avec le gardien d’un air indifférent, il lui demanda où se trouvait le vieux. On appelait ainsi par amitié Gustave Flourens, comme depuis longtemps Blanqui, lui, vieux réellement.
Couloir B, cellule 9, répondit naïvement le gardien.
En effet, à droite du rond-point, ils virent un couloir désigné par la lettre B.
On causa d’autre chose et, quand ils eurent vu tout ce qui leur était nécessaire de savoir, ils sortirent.
Le soir à dix heures, rue des Couronnes, à Belleville, Ils trouvèrent au rendez-vous soixante-quinze hommes armés.
La petite troupe ayant le mot d’ordre s’improvisa patrouille, répondant aux autres patrouilles qui auraient pu les rencontrer dans leur entreprise. Un caporal avec deux hommes vinrent les reconnaître et, satisfaits, les laissèrent passer.
Le coup de main ne pouvait réussir que très rapidement exécuté.
Les premiers douze hommes devaient désarmer le factionnaire, les quatre suivants s’emparer du gardien de la petite porte vitrée.
Trente autres devaient se précipiter dans le corps de garde, se mettre entre le râtelier aux fusils et le lit camp où était couché la garde et la mettre en joue pour l’empêcher de faire le moindre mouvement.
Les autres vingt-cinq devaient monter le rond-point, s’emparer des gardiens, au nombre de six, se faire ouvrir la cellule de Flourens, où ils les enfermeraient, descendre rapidement, fermer à clef la porte vitrée qui donne sur le boulevard et s’éloigner.
Ce plan fut exécuté avec une précision mathématique.
« — Il n’y eut, disait Cipriani, que le directeur qui se fit un peu tirer l’oreille ; mais, devant le revolver braqué sur son visage, il céda et Flourens fut délivré. »
Après Mazas, la petite troupe, qui commençait par des triomphes, alla sur la mairie du XX dont Flourens venait d’être nommé adjoint, ils firent sonner le tocsin et, à une vingtaine, proclamèrent la Commune ; mais personne ne répondit, croyant à un guet-apens du parti de l’ordre.
Àl’Hôtel-de-Ville, les membres du gouvernement tenaient une séance de nuit ; il eût été possible de les y arrêter.
Flourens, dans sa prison, n’avait pas vu l’importance du mouvement révolutionnaire ; il objecta qu’on était trop peu.
Mais le premier coup d’audace n’avait-il pas réussi déjà ? L’extrême décision fait, à la force, l’effet d’une fronde à la pierre qu’elle lance.
Le matin du 22, une affiche furieuse de Clément Thomas, qui remplaçait Tamisier au commandement de la garde nationale, était placardée dans Paris.
Cette affiche mettait hors la loi les révolutionnaires ; ils y étaient traités de fauteurs de désordre, appel était fait aux hommes d’ordre pour les exterminer.
Cela commençait ainsi :
« Hier soir, une poignée de factieux ont pris d’assaut la prison de Mazas et délivré leur chef Flourens. »
Suivaient injures et menaces.
La prise de Mazas et la libération de Flourens avaient rempli d’effroi les membres du gouvernement ; s’attendant à voir une seconde édition du 31 octobre, ils en référèrent à Trochu, qui fit bonder l’Hôtel-de-Ville de ses mobiles bretons.
Chaudey y commandait, son hostilité pour la Commune étant connue.
Àmidi, une foule énorme, en grande partie désarmée, emplissait la place de l’Hôtel-de-Ville.
Grand nombre de gardes nationaux avaient leurs fusils sans munitions, ceux de Montmartre étaient armés.
Des jeunes gens montés aux réverbères criaient : Déchéance ! La tête crépue de Bauer s’y montrait fort animée.
De temps à autre, une clameur passait.
Tous ceux qui avaient promis, aussi ceux qui n’avaient rien dit, étaient là, aussi bon nombre de femmes : André Léo, mesdames Blin, Excoffon, Poirier, Danguet.
Les gardes nationaux qui n’avaient pas pris de munitions commençaient à le regretter.
Une journée se préparait, nous n’en pouvions douter ; — que serait le lendemain ? l’Hôtel-de-Ville était depuis la veille plein de sacs à terre ; les mobiles bretons dont il regorgeait entassés à l’embrasure des fenêtres nous regardaient, leurs faces pâles immobiles, leurs yeux bleus, fixés sur nous avec des reflets d’acier.
Pour eux la chasse aux loups est ouverte.
Car Monsieur Trochu a dit à ceux d’Ancenis :
Mes amis,
Le roy va ramener les fleurs de lys.
Comme au 31 octobre la foule arrivait toujours.
Derrière la grille, devant la façade était le lieutenant-colonel des mobiles, Léger, et le gouverneur de l’Hôtel-de-Ville Chaudey, dont on se défiait.
— Les plus forts, avait-il dit, fusilleront les autres.
Le gouvernement était en possession des forces les plus grandes.
Des délégués furent envoyés, disant que Paris affirmait encore sa volonté de ne jamais se rendre et de ne jamais être rendu ; ils demandèrent vainement à être introduits, toutes les portes étaient fermées. Les bretons étaient toujours aux fenêtres.
L’Hôtel-de-Ville à ce moment ressemblait à un navire, ses sabords ouverts sur l’océan, les vagues humaines eurent d’abord de grands remous, puis elles attendirent immobiles.
Nul ne doutait plus de la façon dont le gouvernement allait recevoir ceux qui ne voulaient pas de la reddition, traînant après elle Badingue remorqué par Guillaume, ou même n’y traînant que la honte : c’était trop.
Tout à coup Chaudey entra dans l’Hôtel-de-Ville ; il va, disait-on, donner l’ordre de tirer sur la foule. Pourtant on essayait de franchir la grille derrière laquelle grossièrement, des officiers insultaient.
— Vous ne savez pas ce qui vous attend en vous opposant à la volonté du peuple, dit aux insulteurs le vieux Mabile, l’un des tirailleurs de Flourens.
— Je m’en fous ! répondit l’officier qui venait de lancer des invectives, et il braqua son revolver sur le voisin de Mabile qui de son côté s’avança sur lui.
Quelques instants après l’entrée de Chaudey dans l’intérieur, il y eut comme un coup de pommeau frappé derrière une des portes, puis un coup de feu partit isolé.
Moins d’une seconde après, une fusillade compacte balayait la place.
Les balles faisaient le bruit de grêle des orages d’été.
Ceux qui étaient armés répondirent ; froidement, sans arrêter, les Bretons tiraient, leurs balles entraient dans la chair vive, les passants, les curieux, hommes, femmes, enfants, tombaient autour de nous.
Certains gardes nationaux avouèrent depuis avoir tiré non sur ceux qui nous canardaient, mais sur les murs où en effet fut marquée la trace de leurs balles.
Je ne fus pas de ceux-là ; si on agissait ainsi, ce serait l’éternelle défaite avec ses entassements de morts et ses longues misères, et même la trahison.
Debout devant les fenêtres maudites, je ne pouvais détacher mes yeux de ces pâles faces de sauvages, qui sans émotion, d’une action machinale, tiraient sur nous comme ils eussent fait sur des bandes de loups et je songeais : Nous vous aurons un jour, brigands, car vous tuez, mais vous croyez ; on vous trompe, on ne vous achète pas, il nous faut ceux qui ne se vendent jamais, et les récits du vieux grand-père passèrent devant mes yeux, de ce temps où héros contre héros, implacablement combattaient, les paysans de Charette de Cathelineau, de Larochejaquelin, contre l’armée de la République.
Près de moi, devant la fenêtre furent tués une femme en noir, grande et qui me ressemblait et un jeune homme qui l’accompagnait. Nous n’avons jamais su leurs noms et personne ne les connaissait.
Deux grands vieillards debout sur la barricade de l’avenue Victoria, tiraient tranquillement, on eût dit deux statues des temps homériques : c’étaient Mabile et Malezieux.
Cette barricade, faite d’un omnibus renversé, soutint quelque temps le feu de l’Hôtel-de-Ville.
Comme Cipriani gagnait l’avenue Victoria avec Dussali et Sapia, il eut l’idée d’arrêter l’horloge de l’Hôtel-de-Ville et tira sur le cadran qui se brisa ; il était quatre heures cinq minutes.
Àcet instant même fut tué Sapia d’une balle dans la poitrine.
Henri Place eut le bras cassé, mais comme toujours et toujours la majorité des victimes se composait de gens inoffensifs, venus là par hasard.
Des passants dans les rues voisines furent tués par des balles perdues.
Ayant tenu le plus longtemps possible en tirant des petites bâtisses situées au côté de la place opposé à la façade, il fallut se retirer.
La première fois qu’on défend sa cause par les armes, on vit la lutte si complètement qu’on n’est plus soi-même qu’un projectile.
Le soir, nous vîmes le père Malezieux ayant encore grande redingote trouée de balles comme un crible.
Dereure, qui un instant avait à lui seul occupé la porte de l’Hôtel-de-Ville, était rentré à la mairie de Montmartre, son écharpe rouge toujours à la ceinture.
— Il faut terriblement de plomb pour tuer un homme, disait Malezieux, le vieil insurgé de juin.
Il en fallait beaucoup pour lui, en effet, tant, que toutes les balles de la semaine sanglante passèrent sans l’atteindre, si bien qu’au retour de la déportation il se tua, lui-même, les bourgeois le trouvant trop vieux pour travailler.
Les poursuites à l’occasion du 22 janvier commencèrent de suite.
Le gouvernement jurant toujours qu’il ne se rendrait jamais, essaya de faire rentrer dans le silence les comités de vigilance, les chambres fédérales, les clubs ; alors tout devint club, la rue fut tribune, les pavés se soulevaient d’eux-mêmes.
Des milliers de mandats d’arrêt avaient été lancés, mais on ne put guère opérer que les arrestations immédiates, les mairies les refusaient, disant que ce serait provoquer des émeutes.
On s’est souvent demandé pourquoi, parmi tous les membres du gouvernement, dont pas un ne se montrait à la hauteur des circonstances, Paris eut surtout horreur de Jules Ferry, c’est surtout à cause de son épouvantable duplicité.
Il avait fait, au lendemain du 22 janvier, placarder l’affiche mensongère qui suit :