‹ La CommuneChapitre 7 sur 11 · P2 · LA LUTTE À OUTRANCE

P2 · LA LUTTE À OUTRANCE

« La lutte à outrance, la continuation de la lutte jusqu’à la victoire n’est pas une utopie, n’est pas une erreur.

» La France possède encore un immense matériel de guerre, un grand nombre de soldats.

» La ligne de la Loire qui est une excellente position est à peine entamée, tant que Bourges n’est pas perdu, mais fût-elle acquise à l’ennemi, l’attaque des provinces méridionales devient difficile à cause du massif de l’Auvergne qui oblige l’ennemi à partager ses efforts entre Lyon et Bordeaux, un échec des Prussiens sur l’une de ces deux lignes les dégage toutes deux.

» Au contraire la résistance a souvent des chances heureuses, rappelez-vous la bataille de Cannes ; la conquête de la Hollande par Louis XIV à la tête de quatre armées, les plus puissantes de l’Europe, commandées par Turenne et Condé ; l’envahissement de l’Espagne par Napoléon en 1808. Voilà trois situations qui étaient de beaucoup plus désespérées, plus accablantes, qui laissaient bien moins de chances à une issue honorable que notre situation après la prise de Paris.

» Cependant toutes trois ont été heureuses, et ce n’est pas un effet du hasard mais peut-être l’effet d’une loi constante dont un des caractères les plus nets est le dépérissement des années victorieuses.

» Une armée qui fait une guerre active se détruit lors même qu’elle a toutes facilités de se recruter, les recrues qu’elle reçoit maintiennent sa force numérique, mais ne remplacent pas les vieux soldats ni les officiers qu’elle a perdus.

» C’est par le défaut d’officiers qu’a péri l’armée de Napoléon, il en est de même de l’armée d’Annibal, il en sera de même de l’armée prussienne et plus promptement encore sans compter que la mort de M. de Bismarck ou de M. de Moltke peut tout emporter.

» La mort de Pyrrhus vainqueur n’est pas un paradoxe ; il vient souvent un moment pour les conquérants où le désastre est tout entier en germe dans une victoire : ce moment c’est Cannes ou la Moskowa. — Pourquoi les Prussiens n’auraient-ils pas la même aventure ?

» Il ne s’agit que d’attendre le moment de les user, les lasser, non leur faire trouver Capoue dans nos villes, mais ne jamais faire marché avec eux pour notre rançon.

» Nous manquons de patience, nous faisons la paix aussi inconsidérément que nous avons fait la guerre, ce peuple est trop mobile et trop sceptique ; il y a quatre-vingts ans on a pu le fanatiser avec des idées de liberté, de propagande égalitaire et de démocratie universelle, qui croira-t-on maintenant ?……… »

C’est bien le style de l’homme de guerre pour qui avait à combattre la guerre de conquête contre une armée disciplinée. Un général tel que Rossel n’eût pas été inutile.

Plus tard, quand il voulut faire de la garde nationale une armée régulière, Rossel ne comprit pas que l’élan révolutionnaire, puisqu’il fallait se hâter, que le temps manquait comme le nombre devait surtout être employé.

Mais dans les situations désespérées, que chacun emploie le moyen qu’il comprend ; l’arme qu’on connaît est la meilleure, il connaissait bien le métier de la guerre, des dévoués auraient dans ce cas subi la discipline.

Rossel écrivait de Nevers, démontrant les fautes commises par les généraux de l’Empire, que la République de septembre maintenait à la tête de ses armées.

« Les opérations militaires ont été continuellement malheureuses.

» À force d’impéritie, les plans ont toujours été vicieux et les chefs incapables. Chanzy seul a peut-être montré du talent, encore ne sera-t-il jugé que lorsqu’on saura quelles forces il avait devant lui.

» Et, ce seul général a été laissé en dehors de l’échiquier occupé avec des forces insuffisantes à courir la Bretagne et le Poitou.

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» Gambetta était devenu promptement un homme politique, il fallait qu’il devînt un homme de guerre et c’était notre espérance depuis le temps où enfermés dans Metz nous avions approfondi la nullité de nos généraux. Gambetta ne l’a pas voulu.

» Nous avons obéi à tous les podagres de l’annuaire, ils ont accepté la responsabilité en s’arrachant les cheveux de terreur et ont péri par leur propre impuissance beaucoup plus que par l’habileté de leurs adversaires. — Toutes les opérations ont été vicieuses.

» La reprise d’Orléans a été exécutée par une faute puérile classée dans tous les traités d’art militaire et cataloguée sous le nom de concentration sur un point occupé par l’ennemi.

» La seconde prise d’Orléans a aussi son nom parmi les grandes fautes : c’est une retraite divergente.

» La bataille d’Amiens s’appelle défensive passive aussi bien que les opérations qui ont précédé la retraite d’Orléans par les Prussiens.

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» La marche de Bourbaki dans l’Est a été gâchée. Le crime de coller une armée contre une frontière neutre et de découvrir toute sa ligne d’opérations sur une longueur de 150 kilomètres n’a pas de nom dans la science militaire.

» Si Gambetta avait fait lui-même au lieu de se mettre à la discrétion d’un vieux soldat usé qui marchait à regret, la belle opération qu’il avait conçue n’aurait jamais pu se changer en un honteux désastre.

» La République est aussi criminelle en cela que l’Empire parce qu’elle a été aussi inintelligente dans le choix des chefs.

» Que le gouvernement de Bordeaux récrimine contre le gouvernement de Paris c’est juste, mais il est juste aussi que nous récriminions contre le gouvernement de Bordeaux.

» Dirai-je combien l’organisation a été défectueuse et combien l’héritage malheureux de l’Empire a encore été dilapidé entre nos mains.

» Nous avons subi la distinction de l’armée et de la mobile, mais c’est nous qui avons inventé les mobilisés, multiplié les uniformes et les systèmes, exclu les hommes mariés de la défense nationale sous le prétexte invalide que cela ruinerait le pays. Est-il assez ruiné désormais le pays ?

» Et quels organisateurs incapables ; ils n’avaient qu’une seule crainte, avoir trop de monde à instruire ; ils excluaient du recrutement autant de monde qu’il leur était possible, ils ne savaient ni réunir les hommes ni les commander et le gouvernement multipliait leur travail par la création déraisonnable de camps d’instruction.

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» Ils avaient cependant une tâche déterminée à accomplir dans un temps déterminé, instruire les soldats à cette tâche difficile avait ajouté celle de créer dans le même temps des baraquements nombreux en faisant de nouveaux corps.

» L’artillerie n’a pas su sacrifier un clou de son matériel savant et durable, ses canons et ses affûts, ses caissons, ses harnais dureront quarante ans, c’est vrai, mais ils ne seront jamais achevés qu’après la guerre.

» Ayant besoin de faire vite, avons nous simplifié notre armement ? Non. Nous l’avons compliqué par l’adoption du canon rayé. Nos défaites ne tenaient pas à l’armement défectueux, mais à des causes d’un ordre incomparablement plus élevé.

» Le canon rayé est bon pour les badauds, ayons des canons lisses et tâchons de nous en servir.

» La cavalerie a été aussi méthodique que l’artillerie et aussi incapable sur les champs de bataille. »

Cette marche dans l’Est qui, disait Rossel, avait été gâchée, fut également indiquée par Lullier, officier de marine ; que le désespoir de la défaite jeta vers la commune et que l’affaire du Mont-Valérien (où il engagea sur la parole d’honneur du commandant de ce fort la première sortie contre Versailles dans un désastre), rendit depuis sujet à des accès terribles.

Lullier avait dès le 25 novembre 1870, envoyé le plan suivant auquel il avait une confiance profonde et qui resta sans réponse.

Il est curieux de voir aujourd’hui combien il eût été facile au moins d’essayer de débloquer Paris, qui ne demandait qu’à se défendre héroïquement.

I. « L’objectif d’opérations commun aux armées de la République doit être de débloquer Paris. Pour obtenir ce résultat, ce serait tomber dans une grave erreur que concevoir un plan d’après lequel chacune de ces armées marcherait isolément quoique par des mouvements simultanés sur Paris, car les armées allemandes occupant en forces autour de cette place une position concentrique, il leur serait facile de combiner leurs mouvements et d’accabler séparément et successivement chacune des armées françaises qui se présenteraient sur l’un des rayons de leur cercle d’action. Il serait bien difficile, au contraire, pour celles-ci d’obtenir une coïncidence exacte de leurs attaques si l’on considère la répartition des forces agissantes sur le théâtre général des occupations.

» Marcher directement sur Paris, c’est aller attaquer directement l’ennemi au siège de sa puissance, au centre de ses ressources, c’est vouloir prendre le taureau par les cornes.

D’un autre côté, Paris ne se trouve pas dans les conditions d’une place ordinaire ; il renferme dans ses murs une armée d’environ 390 000 hommes dont l’organisation, l’instruction, l’armement se perfectionnent de jour en jour, armée qui sera bientôt en état de sortir et de donner efficacement au dehors.

» Pour dégager Paris, il suffit d’obliger l’ennemi à distraire momentanément une partie importante des forces qui enserrent la capitale et de l’amener à les porter à une distance qui laisse pendant quarante-huit heures seulement libre jeu à l’armée assiégée pour exécuter une sortie générale contre l’armée assiégeante ; or, en manœuvrant en province, il est facile d’obtenir ce résultat et de dégager partiellement Paris.

» Quelle est la manœuvre générale à faire ?

II. « Réunir toutes les forces disponibles dans le Midi à Lyon ; toutes celles du centre au camp de Nevers ; toutes celles de l’Ouest à Tours ; faire replier l’armée de la Loire sur cette dernière ville et au moyen des voies ferrées ; opérer un mouvement général de concentration de toutes ces forces sur Langres.

» On peut réunir en moins de quinze jours 300 000 hommes sous cette dernière ville, place forte avec son camp retranché à portée. Cette armée, couverte sur sa droite par les places de Besançon et de Belfort, sera en mesure de se porter soit sur Châlons par Vitry-le-François, soit entre Toul et Nancy, en faisant tomber par l’option pour cette dernière ville la ligne de la Meuse, mauvaise ligne, peu défendue et peu défendable.

» Par l’une ou l’autre de ces avancées, l’armée concentrée à Langres menace directement les communications de l’ennemi, lesquelles s’étendent sur une ligne de 110 lieues par Châlons, Verdun et Nancy, de Strasbourg à Paris. Elle oblige ainsi infailliblement l’ennemi à dégager partiellement Paris pour porter une partie considérable de ses forces sur Châlons ou sur Metz au secours de ses communications menacées.

» Si l’armée de Langres est battue, elle se repliera sur la chaussée de Paris à Lyon, sa ligne de retraite naturelle qu’elle ne cesse de couvrir dans son mouvement en avant et sur laquelle elle possède Lyon avec son camp retranché comme base et Dijon comme place de ravitaillement et de défense.

» Quoi qu’il advienne, le but sera donc atteint : menacer les communications de l’ennemi sans découvrir les siennes.

» Dans ce même temps l’armée du Nord doit venir border l’Oise de Chagny à Creil, puis se concentrer sur la gauche pour se porter par Reims sur les communications de l’ennemi et venir donner la main à l’armée de Langres ou, suivant les circonstances, se concentrer sur la droite pour venir donner par Saint-Denis la main à l’armée de Paris et concourir ainsi au résultat de la sortie générale exécutée par celle-ci.

III. « Menacer les communications de l’ennemi pour l’obliger à lâcher prise et à rétrograder est l’une des manœuvres les plus usuelles à la guerre ; l’expérience de l’histoire militaire prouve qu’une telle manœuvre même médiocrement conduite a presque toujours été couronnée d’un plein succès.

» En 1800, le général autrichien Mélas opérait sur le Var contre la France.

» Sa ligne de communication passait par Coni, Alexandrie et la rive droite du Pô. Bonaparte avec 36 000 hommes franchit le Saint-Bernard et vint se placer à cheval sur cette ligne à Marengo.

» Mélas menacé d’être coupé de Mantoue et de l’Adige, sa base, se concentre en toute hâte sur Alexandrie.

» Vaincu en avant de cette place, il se trouve dans l’alternative de s’y renfermer ou de signer un traité qui nous livre l’Italie.

» En 1812, après avoir perdu la bataille de la Moskowa et évacué Moscou, le généralissime russe Mutusoff vint se placer au sud de la ligne de communication de l’armée française. Napoléon fut obligé aussitôt de venir à lui et après la bataille indécise de Malo-Jarolaswitz, le général russe ayant appuyé encore d’une marche vers l’Ouest, Napoléon fut obligé de quitter brusquement Moscou et faillit être coupé de sa base, la Pologne et la Bérésina.

» En 1813, dès que les alliés s’avisèrent de faire une marche de concentration sur Leipzig, Napoléon est obligé de quitter sa position concentrique de Dresde pour voler au secours de ses communications menacées ; après les trois batailles de Leipzig, il est obligé de se replier en toute hâte vers le Rhin, sa base.

» Dans la même année 1813, en Espagne, dès que le général anglais Wellington s’avisa de marcher par Valladolid sur Burgos, le roi Joseph et les généraux français menacés d’être coupés des Pyrénées, leur base, évacuèrent précipitamment Madrid et faillirent être coupés à Vittoria.

» En 1814, Wellington était à Bordeaux, se préparant à marcher sur Paris ; mais le maréchal Soult qui avait pris le commandement de l’armée d’Espagne fit une retraite parallèle à la frontière et vint prendre position à Toulouse. Wellington ne pouvant laisser une armée sur le flanc de sa ligne de communication, fut obligé de venir au général français et de lui livrer la bataille de Toulouse.

» Dans la même année de 1814, après la bataille indécise de Bar-sur-Aube, Napoléon marcha sur Saint-Dizier pour se porter sur la Lorraine et se jeter sur les communications des armées allemandes. Bien qu’il ne disposât alors que de soixante-cinq mille soldats, cette marche eût été décisive si Paris eût été mis en état de résister seulement quinze jours.

IV. « Le plan d’une marche de concentration générale de nos forces de Langres, plan qu’on est en mesure d’exécuter avec trois cent mille hommes dès le 15 décembre est donc conforme aux principes de la science stratégique, et le résultat en est pour ainsi dire garanti d’avance par l’expérience de l’histoire ; il est de plus conforme aux lumières du plus simple bon sens.

» La France est mutilée, il ne lui reste plus qu’un bras, mais ce bras est encore capable de tenir une épée. Un ennemi enhardi par le succès met la main sur Paris, la capitale saura-t-elle lui saisir cette main, sinon l’ennemi serrera plus fort et de son autre il l’écartera. Mais si du bras qui lui reste elle menace son adversaire, celui-ci lâchera prise aussitôt. Le bras de la Prusse est étendu sur la France de Strasbourg à Paris, c’est ce bras qu’il faut menacer avec toutes les forces disponibles.

» Pour que les opérations de la nature de celle que nous précisons réussissent, il faut deux choses :

» 1 Le secret gardé sur ses intentions qui ne doivent être révélées que tardivement par les faits et alors qu’il n’est plus temps pour l’ennemi d’y parer par des contre-manœuvres. L’art de la guerre n’est si difficile que par la difficulté qu’on éprouve à cacher d’une part ses projets à l’ennemi et de l’autre à pénétrer les siens.

» 2 L’exacte combinaison des détails, le recensement du matériel, des voies d’exploitation dont on doit se servir, le calcul exact des durées du transport par chemin de fer. La quantité suffisante de munitions de guerre et de denrées alimentaires assurée, de manière à ne laisser jamais aucun corps en l’air ou sans vivres. Dans la guerre, le calcul exact du temps et des distances est tout.

» Le plus beau plan du monde échoue parce qu’un corps d’armée arrive quelques heures trop tard sur le champ de bataille.

» Arrivé quatre heures trop tard, il se trouve en présence d’une déroute et l’aggrave même.

» Quatre heures plus tôt, il change un désastre en victoire.

» Ainsi peut et doit être sauvée militairement la France. »

Charles Lullier.

La France ne fut sauvée ni militairement ni révolutionnairement, mais égorgée en troupeau par les bourgeois dégénérés, et pourtant, l’avenir est à la Révolution libératrice.

Ces fragments paraissent vieux de mille ans, la science militaire étant une science qui meurt puisque la guerre entre les peuples se meurt ; malgré les efforts des despotes, des tressaillements l’agitent encore, comme ceux d’une bête à l’agonie, elle ne se relèvera plus. Mais Rossel et Lullier furent des intelligences consumées à travers les événements comme les phalènes à travers la flamme.

Aujourd’hui la discipline a fait son temps, les hommes qu’elle a élevés se heurtent et se rebutent dans la libre envolée de l’humanité.

Majorité rurale, honte de la France !
(Gaston Crémieux.)

Un second délai fut accordé jusqu’au 28 février et le gouvernement qui se défiait de Paris obtint que l’armée allemande n’y entrerait que le 1 mars. Trochu avait donné sa démission afin de tenir sa parole ou plutôt de paraître la tenir. (Le gouverneur de Paris ne capitulera pas !) Vinoy l’un des complices de Napoléon III au 2 décembre remplaçait Trochu.

Paris, comme toute la France dressait des listes de candidats s’estompant du républicain à l’internationaliste.

Ceux qui avaient encore quelque confiance aux urnes éprouvèrent des surprises, telles que de voir M. Thiers, qui, la veille de la proclamation officielle, avait 61 000 voix, ce qui déjà semblait exagéré, en annoncer le lendemain 103 000 ! Ce sont les secrets du suffrage universel.

Sur quelques listes, dites des quatre comités, le nom de Blanqui avait été proscrit, quoique plusieurs internationaux y fussent inscrits, Blanqui, c’était l’épouvantail.

Les clubs choisirent les noms des internationaux, aussi bien celui de Liebneck qui avait énergiquement protesté contre la guerre que celui des internationaux français.

Un grand nombre de révolutionnaires n’ayant pas de confiance au suffrage universel, moins universel que jamais, s’abstinrent ! ils furent, comme on l’avait fait pour le plébiscite précédent, remplacés par les réfugiés, les soldats, les mobiles bretons.

M. Thiers qui menait la campagne en province fit voter tous les effarements, toutes les réactions, il sut flatter toutes les lâchetés, si bien, qu’il fut élu dans vingt-trois départements. On l’appela le roi des radicaux.

Àla première séance de cette assemblée réactionnaire, Garibaldi ne put se faire entendre, les vociférations couvraient sa voix, tandis qu’il offrait ses fils à la République.

Comme le vieillard restait debout au milieu du tumulte, Gaston Crémieux de Marseille, qui devait être fusillé quelques semaines plus tard, s’écria, aux applaudissements de la foule entassée dans les tribunes : Majorité rurale, honte de la France !

L’assemblée de Bordeaux fut jusqu’au bout digne de son début, il fut impossible à quiconque pensait librement de rester dans ce milieu hostile à toute idée généreuse.

Rochefort, Malon, Ranc, Tridon, Clemenceau donnèrent leur démission.

Celle de quatre d’entre eux était collective et conçue en ces termes :

« Citoyen président, les électeurs nous avaient donné le mandat de représenter la République française.

» Or, par le vote du 1 mars, l’assemblée nationale a consacré le démembrement de la France, la ruine de la patrie, elle a ainsi frappé ses délibérations de nullité :

» Le vote de quatre généraux et l’abstention de trois autres démentent formellement les assertions de M. Thiers. Nous ne pouvons demeurer un jour de plus dans cette assemblée.

» Nous vous donnons donc avis, citoyen président, que nous n’avons plus qu’à nous retirer.

Garibaldi, Victor Hugo, Félix Pyat, Delescluze donnèrent également leur démission de députés.

Le gouvernement appelé nouveau parce que c’était surtout la même chose que l’ancien, fut ainsi composé par l’assemblée capitularde.

Thiers, chef du pouvoir exécutif.
Jules Favre, ministre des affaires étrangères.
Ernest Picard, intérieur.
Dufaure, justice.
Général Le Flo, guerre.
Pouyer-Quertier, finances.

Jules Simon, instruction publique.
Amiral Pothuau, marine.
Lambrecht, commerce.
Delarey, travaux publics.
Jules Ferry, maire de Paris.
Vinoy, gouverneur de Paris.

Les conditions de la paix étaient : la cession de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine avec Metz.

Le paiement en trois années, de cinq milliards d’indemnités de guerre.

L’occupation du territoire jusqu’à parfait paiement des cinq milliards.

L’évacuation à mesure, et en proportion des sommes versées.

Le 27 février, le bruit se répandit dans Paris de l’entrée de l’armée allemande.

Aussitôt les Champs-Élysées furent couverts de gardes nationaux. Le rappel battait dans la nuit.

On se ressouvint qu’à la place Wagram il y avait des canons que les gardes nationaux des faubourgs avaient achetés par souscriptions, et qui leur appartenaient, pour la défense de Paris.

Àla place des Vosges, également, étaient des canons achetés par les bataillons du Marais, chaque quartier avait les siens. Hommes, femmes, enfants s’attelèrent ; les pièces de Montmartre roulées jusqu’au boulevard Ornano, sont montées sur la butte.

Belleville et la Villette traînent les leurs aux buttes Chaumont.

Les pièces du Marais sont laissées place des Vosges. C’est le meilleur endroit pour un parc d’artillerie.

Deux mille gardes nationaux se réunissent au comité central. On prépare les affiches suivantes pour le lendemain.

« La garde nationale proteste, par l’organe de son comité central, contre toute tentative de désarmement, et déclare qu’au besoin elle y résistera par les armes.

» Le Comité central de la garde nationale. »

Ce manifeste fut affiché le lendemain 28 ainsi que le suivant.

« Les révolutionnaires ne voulant pas faire inutilement égorger une partie de la population,

» Le sentiment de la population paraît de ne pas s’opposer à l’entrée des Prussiens dans Paris. Le comité central qui avait émis une opinion contraire déclare qu’il se rallie à la proposition suivante :

» Il sera établi autour des quartiers que doit occuper l’ennemi, une série de barricades destinées à isoler complètement cette partie de la ville.

» Les habitants de la région circonscrite dans ses limites devront l’évacuer immédiatement.

» La garde nationale, de concert avec l’armée formée en cordons tout autour, veillera à ce que l’ennemi ainsi isolé sur un sol qui ne sera plus notre ville, ne puisse en aucune façon communiquer avec les parties retranchées de Paris.

» Le comité central engage la garde nationale à prêter son concours à l’exécution des mesures nécessaires à ce but, et à éviter toute agression qui serait le renversement immédiat de la République.

» Le Comité central de la garde nationale.

» Alavoine, Rouit, Frontier, Boursier, David Boison, Baroud, Gritz, Tessier, Ramel, Badois, Arnold, Piconel, Audoynard, Masson, Weber, Lagarde, Laroque, Bergeret, Pouchain, Lavalette, Fleury, Maljournal, Chonteau, Cadaze, Castroni, Dutil, Matté, Ostyn. »

L’armée se retira sur la rive gauche, la garde nationale seule, sans trouble, sans provocation, sans faiblesse, exécuta son programme.

Cette nuit-là avait une impression de grandeur. Il semblait que de quelque part de l’espace on regardât passer dans l’ombre d’une ville morte, un fantôme d’armée.

Les demi-tons incisifs du tocsin tombaient dans le noir des rues désertes.

Les deux tambours géants de Montmartre descendaient la rue Ramey, battant un rappel sourd comme une marche funèbre.

Des souffles de révolte passaient dans l’air, mais la moindre agression eût, comme l’avait senti le comité Central, servi de prétexte à un rétablissement de dynastie, sous la protection de Guillaume.

Quelques instants les drapeaux noirs des fenêtres claquèrent dans le vent, puis il n’y en eut plus une haleine de vie.

De la permanence du comité de vigilance, on ne voyait que la nuit dans laquelle sonnait le tocsin. — La nuit s’acheva lourde.

Aux Champs-Elysées, paisiblement comme un devoir, on brisa dans un café qui avait ouvert aux Prussiens, le comptoir et tout ce qui avait servi à leur usage et par devoir aussi, sans pitié ni colère, on fouetta des malheureuses qui pour voir les envahisseurs avaient en toilettes de fête dépassé les barrières.

Que ne pouvait-on faire justice en place de ces produits lamentables du vieux monde de la société putréfiée tout entière.

L’assemblée de Bordeaux continua de voter une série de mesures honteuses. Ceux qui composaient à Paris le gouvernement n’ayant pas comme la défense nationale promis de mourir plutôt que de se rendre, s’en donnaient à cœur joie d’infamies.

Craignant tous les hommes de courage qu’il appelait la lie des faubourgs, l’assemblée qui n’eût jamais osé affronter Paris, préparait une trahison pour désarmer de ses canons l’acropole de l’émeute, Montmartre, que nous appelions avec la vile multitude la citadelle de la liberté, le mont sacré.

Il y eut un instant où le parti de l’ordre disparaissant dans la multitude, Paris n’eut plus qu’une seule âme héroïque criant vers la liberté.

M. Thiers tenant entre ses griffes de gnome l’assemblée de Bordeaux, la pétrissait à sa taille ; et cette assemblée-là, s’appelait la France : la République !

soulèvements par le monde pour la liberté

Il y eut par le monde autour de 71, de grands soulèvements d’idées.

Un souffle de tempête les semait, elles ont ramifié grandissant dans l’ombre et à travers les égorgements, elles sont aujourd’hui en fleur ; les fruits viendront.

Vers 70 avant, après, toujours, jusqu’à ce que soit accomplie la transformation du monde, l’attirance vers l’idéal vrai continue.

Est-ce qu’on peut empêcher le printemps de venir, lors même qu’on couperait toutes les forêts du monde ?

Vers 70, Cuba, la Grèce, l’Espagne revendiquaient leur liberté : partout, les Esclaves allaient secouant leurs chaînes, les Indes comme aujourd’hui se soulevaient pour la liberté.

Les cœurs montaient assoiffés d’idéal ; tandis que les maîtres plus implacables armaient leurs meutes inconscientes, les entraînant sur le gibier humain, toujours noyée dans le sang, la révolte renaissait sans cesse ; c’était partout une marée montante vers l’étape nouvelle et plus haute, en vue toujours sans qu’elle soit encore atteinte.

Les répressions déchaînées plus féroces et plus stupides à mesure que la fin arrive sollicitaient comme nous le voyons encore ; le pouvoir affolé et croulant.

En novembre 70, les cachots de Russie regorgeaient. Des hommes, des femmes appartenant comme grand nombre d’entre nous à la jeunesse des écoles, avaient adhéré à l’Internationale ; ils essayaient d’éveiller les moujiks courbés depuis si longtemps sur la dure zemlia.

C’était avec des paroles simples, avec des figures qu’il fallait parler à ces hommes simples (les Paroles, par Bakounine) comme le chant matinal du coq les tirèrent du sommeil.

« Le peuple russe, disait-il, dans ces images, se trouve actuellement dans des conditions semblables à celles qui le forcèrent à l’insurrection, sous le tzar Alexis, père de Pierre le Grand. Alors, c’était Stanka Razine, cosaque chef des révoltés, qui se mit à sa tête et lui indiqua la voie d’émancipation.

» Pour se lever aujourd’hui, disait Bakounine, il y a près de vingt-six ans, le peuple n’attend plus qu’un nouveau Stanka Razine, et cette fois, il sera remplacé par la légion des jeunes hommes déclassés, qui maintenant vivent de la vie populaire ; Stanka Razine se sent derrière eux, non héros personnel, mais collectif et par cela même invincible. Ce sera toute cette magnifique jeunesse sur laquelle plane son esprit.

» Michel Bakounine. »

Dans une poésie d’Ogareff, ami de Bakounine (l’Étudiant). les jeunes gens au cœur ardent et généreux, voyaient l’un d’eux vivant de science et d’humanité à travers les luttes de la misère.

Voué par la vengeance du tzar et des boyards à la vie nomade, il allait du couchant au levant criant aux paysans : rassemblez-vous ! levez-vous ! Arrêté par la police impériale, il mourait dans les plaines glacées de la Sibérie en répétant jusqu’à son dernier souffle que tout homme doit donner sa vie pour la terre et la liberté.

Lors des procès de la Commune, le procès des internationaux était jugé en Russie avec les mêmes cruautés inspirées par la terreur que tous les despotes ont de la vérité.

Le mouvement en Amérique avait commencé dès 1866 à Philadelphie, où Uriah Stephens propageait l’idée du groupement défensif des travailleurs contre l’exploitation.

Pendant plusieurs années les réunions des « knights of labour » chevaliers du travail restèrent secrètes, puis tout à coup, James Wright, Robert Macauley, William Cook, Joseph Rennedy et d’autres se réunissant à Uriah Stephens, formèrent un premier groupe de propagande, bientôt suivi d’autres ; aujourd’hui ce n’est plus par centaines mais par centaines de mille que se comptent les knights of labour.

Ils eurent depuis correspondance pour les grèves, avec les trades union, et les associations ouvrières de l’Amérique du Nord, et celles de l’Irlande contre les évictions.

Elle est en réalité depuis toujours, sous tous les noms que prend la révolte, à travers les âges, cette union des spoliés contre les spoliateurs ; mais à certaines époques telles que 71 et maintenant, elle frémit davantage devant des crimes plus grands, ou peut-être, il est l’heure de briser un anneau de la longue chaîne d’esclavage.

L’Algérie, en 70, ployée sous la conquête puisait dans ses souffrances le courage de l’insurrection.

« Notre administration, dit Jules Favre lui-même, recueillait ainsi les tristes fruits de la politique à laquelle pendant de longues années elle avait sacrifié les intérêts coloniaux. »

Vers la fin de février, les Arabes qui connaissaient le despotisme militaire, mais qui ignoraient ce que serait le despotisme civil et préféraient le mal connu au mal inconnu, commencent à se plaindre plus fort, qu’on envoyait jusque dans leurs familles des Français, pour lesquels ils sont toujours des vaincus ; ils réclamaient leurs compatriotes dans les bureaux et craignaient encore plus l’administration civile pour s’immiscer chez eux.

La révolte, qui chez les peuples asservis couve toujours sous la cendre se propagea rapidement.

Le vieux cheik Haddah sortit de la cellule où il s’était muré depuis plus de trente ans, que son pays souffrait de la servitude et commença à prêcher la guerre sainte.

Ses deux fils Mohamed et Ben Azis, El Mokrani, ben Ali Chérif et d’autres, soulevèrent les Kabyles ; ils eurent bientôt une petite armée et vers le 14 mars le bach aga de la Medjana envoya chevaleresquement une déclaration de guerre au gouverneur de l’Algérie.

Pendant huit jours, les Arabes assiégèrent Bordji-bou-Arréridj, mais les colonnes Bonvalet composées plusieurs milliers d’hommes les enveloppèrent.

L’un des cheiks, alors, descendit de cheval et gravit lentement la hauteur d’un ravin que balayait la mitraille.

« Il reçut, dit encore Jules Favre, la mort qu’il cherchait orgueilleux et fier comme il eût fait du triomphe. »

Ainsi en mai 71 devait faire Delescluze.

On dirait qu’en écrivant cela, Jules Favre se souvenait du temps où, entouré de la jeunesse des écoles, il était avec nous d’une bonté paternelle et où nous l’aimions, comme nous aimons la révolte pour la République, et pour la liberté.

Ôla res publica que nous rêvions alors, qu’elle était grande et belle !

les femmes de 70

On eût dit que la Gaule en elle s’éveillait :
Libres, voulant mourir, augmentant de courage
Pour des périls plus grands.

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