‹ La Comtesse de CharnyChapitre 118 sur 186 · 2 · 32

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Nous avons essayé de raconter les terribles événements qui s’étaient passés au Champ de Mars, dans l’après-midi du 17 juin 1791. Essayons de donner une idée du spectacle que présentait le théâtre, après avoir mis sous les yeux de nos lecteurs celui du drame qui venait d’y être représenté et dont Bailly et Lafayette avaient été les deux principaux auteurs.

Ce spectacle était celui qui frappa un jeune homme vêtu en officier de la garde nationale, qui, après avoir longé l’extrémité de la rue Saint-Honoré, avait traversé le pont Louis XV, et qui abordait le Champ de Mars par la rue de l’Université.

Ce spectacle, éclairé par une lune aux deux tiers de la période croissante et roulant entre de gros nuages noirs dans lesquels elle se perdait de temps en temps, était lugubre à voir.

Le Champ de Mars avait l’aspect d’un champ de bataille couvert de morts et de blessés, au milieu desquels erraient comme des ombres des hommes chargés de jeter les morts à la Seine et de porter les blessés à l’hôpital militaire du Gros-Caillou.

Le jeune officier, que nous suivons depuis la rue Saint-Honoré, s’arrêta un instant à l’une des ouvertures donnant sur le Champ de Mars, et joignant les mains avec un geste de naïve terreur :

— Jésus, Dieu ! murmura-t-il, la chose avait donc été pire encore qu’on ne me l’avait dit !

Puis après un instant passé à regarder l’étrange opération qui s’accomplissait, s’approchant de deux hommes qui portaient un cadavre du côté de la Seine :

— Citoyens, leur demanda-t-il, voulez-vous me dire ce que vous allez faire de cet homme ? — Suis-nous, répondirent les deux porteurs, et tu verras.

Le jeune homme les suivit.

Arrivés sur le pont de Bois, les deux hommes balancèrent le cadavre en cadence, en comptant une, deux, trois, et au troisième coup ils jetèrent le cadavre à la Seine.

Le jeune homme poussa un cri de terreur.

— Mais que faites-vous donc, citoyens ? demanda-t-il. — Vous le voyez bien, mon officier, répondirent les deux hommes, nous déblayons le terrain. — Et vous avez des ordres pour agir ainsi ? — Apparemment. — De qui ? — De la municipalité. — Oh ! fit le jeune homme étonné.

Puis après un moment de silence et étant rentré avec eux dans le Champ de Mars :

— Avez-vous déjà jeté beaucoup de cadavres à la Seine ? — Cinq ou six, répondit un des deux hommes. — Pardon, citoyens, dit le jeune officier, mais j’ai un grand intérêt à la question que je vais vous faire ; parmi ces cinq ou six cadavres, avez-vous remarqué un homme de quarante-six à quarante-huit ans, cinq pieds cinq pouces à peu près, trapu, vigoureux, moitié paysan, moitié bourgeois ? — Oh ! par ma foi, dit un des hommes, nous n’avons qu’une remarque à faire, c’est si les gens couchés là sont morts ou vivants ; s’ils sont morts, nous les jetons à la rivière ; s’ils sont vivants, nous les transportons à l’hôpital du Gros-Caillou. — Ah ! dit le jeune homme, c’est que j’ai un de mes bons amis qui n’est pas rentré chez lui, et comme on m’a dit qu’il était ici, qu’on l’y avait vu une partie de la journée, j’ai bien peur qu’il ne soit parmi les morts ou les blessés. — Dam ! dit l’un des deux porteurs en secouant un cadavre, tandis que l’autre l’éclairait avec une lanterne, s’il était ici, il est probable qu’il y est encore ; s’il n’est pas rentré chez lui, il est probable qu’il n’y rentrera pas.

Puis redoublant la secousse qu’il imprimait à ce corps qui gisait à ses pieds :

— Eh ! cria l’homme de la municipalité, es-tu mort ou vivant ? Si tu n’es pas mort, tâche de répondre. — Oh ! quant à celui-là, il l’est bien, dit le second, il a reçu une balle au beau milieu de la poitrine. — Alors, à la rivière, dit le second porteur.

Et les deux hommes soulevèrent le cadavre et reprirent le chemin du pont de Bois.

— Citoyens, dit l’officier, vous n’avez point besoin de votre lanterne pour jeter cet homme à l’eau, soyez assez bons pour me la prêter pendant que vous faites votre course ; moi, pendant ce temps-là, je chercherai mon ami.

Le jeune homme prononça les derniers mots avec une certaine emphase qui prouvait au moins une chose, c’est qu’il regardait comme des plus honorables pour lui l’amitié de celui dont il venait demander des nouvelles.

L’homme à la lanterne consentit à la demande, et la lanterne passa de
LE CHAMP DE BATAILLE. ses mains dans celles du jeune officier, qui commença sa recherche avec un soin et une expression de physionomie qui indiquaient qu’il avait donné au mort ou au blessé, dont il avait inutilement demandé des nouvelles, un titre qui sortait non-seulement des lèvres, mais du cœur.

Dix ou douze hommes armés comme lui de lanternes se livraient comme lui à la funèbre recherche.

De temps en temps, au milieu du silence, car la terrible solennité du spectacle semblait, à l’aspect de la mort, éteindre la voix des vivants, de temps en temps, au milieu du silence, un nom prononcé à haute voix traversait l’espace.

Parfois une plainte, un gémissement, un cri répondait à cette voix, mais le plus souvent elle n’obtenait pour réponse qu’un lugubre silence.

Le jeune officier, après avoir hésité, comme si sa voix était enchaînée par une certaine terreur, suivit enfin l’exemple qui lui était donné, et par trois fois cria :

— Monsieur Billot ! monsieur Billot ! monsieur Billot !

Mais aucune voix ne lui répondit.

— Oh ! bien sûr qu’il est mort ! murmura-t-il en essuyant avec sa manche les larmes qui coulaient de ses yeux ; pauvre monsieur Billot !

En ce moment deux porteurs passaient près de lui, emportant un cadavre vers la Seine.

— Eh ! dit celui qui soutenait le torse et qui par conséquent était le plus près de la tête, je crois que notre cadavre vient de pousser un soupir. — Bon ! dit l’autre en riant, si l’on écoutait tous ces gaillards-là, il n’y en aurait pas un de mort. — Citoyens ! dit le jeune officier, par grâce, laissez-moi voir l’homme que vous portez. — Oh ! volontiers, mon officier, dirent les deux hommes.

Et ils assirent le cadavre sur son derrière pour donner plus de facilité à l’officier d’éclairer son visage.

Le jeune homme approcha la lanterne et poussa un cri.

Malgré la blessure terrible qui le défigurait, il croyait avoir reconnu celui qu’il cherchait. Seulement, était-il mort ou vivant ?

Celui qui avait déjà fait la moitié du chemin vers son humide tombeau avait eu la tête fendue d’un coup de sabre ; la blessure, comme nous l’avons dit, était terrible, elle avait détaché tout le cuir chevelu du pariétal gauche et le lambeau sanglant pendait sur la joue, laissant à découvert l’os du crâne ; l’artère temporale avait été coupée, de sorte que tout le corps du blessé ou du mort était inondé de sang.

Du côté de la plaie, le blessé était méconnaissable.

Le jeune homme porta d’une main tremblante la lanterne de l’autre côté.

— Oh ! citoyens ! s’écria-t-il, c’est lui, c’est celui que je cherche, c’est monsieur Billot ! — Ah ! diable ! fit un des deux hommes ; eh bien ! il est un peu avarié, votre monsieur Billot. — N’avez-vous pas dit qu’il avait poussé un soupir ? — J’ai cru l’entendre, du moins. — Eh bien ! faites-moi un plaisir.

L’officier tira un petit écu de sa poche.

— Lequel ? demanda le porteur plein de bonne volonté à la vue de la pièce de monnaie. — Courez jusqu’à la rivière et apportez de l’eau dans votre chapeau. — Volontiers.

L’homme se mit à courir du côté de la Seine ; le jeune officier avait pris sa place et soutenait le blessé.

Au bout de cinq minutes le messager revint.

— Jetez-lui de l’eau au visage, dit le jeune homme.

Le porteur obéit, trempa sa main dans le chapeau, et, la secouant comme on fait d’un goupillon, en aspergea le visage du blessé.

— Il a tressailli ! s’écria le jeune homme qui tenait le moribond entre ses bras, il n’est pas mort. Oh ! cher monsieur Billot, quel bonheur que je sois arrivé là ! — Ah ! ma foi oui, c’en est un bonheur, dirent les deux hommes ; encore vingt pas et votre ami revenait à lui dans les filets de Saint-Cloud. — Jetez-lui de l’eau une seconde fois.

Le porteur renouvela l’expérience ; le blessé frissonna et poussa un soupir.

— Allons, allons, dit le second porteur, décidément il n’est pas mort. — Eh bien ! qu’allons-nous en faire ? dit le premier. — Aidez-moi à le transporter rue Saint-Honoré, chez monsieur le docteur Gilbert, et vous aurez une bonne récompense, dit le jeune homme. — Nous ne pouvons pas. — Pourquoi ? — Nous avons ordre de jeter les morts à la Seine et de porter les blessés à l’hôpital du Gros-Caillou… Puisqu’il prétend qu’il n’est pas mort, par conséquent nous ne pouvons pas le jeter à la Seine, nous devons le porter à l’hôpital. — Alors portons-le à l’hôpital, dit le jeune officier, et le plus tôt possible seulement.

Il regarda tout autour de lui.

— Où est l’hôpital ? — À trois cents pas à peu près de l’École militaire. — Alors c’est par là ? — Oui. — Nous avons tout le Champ de Mars à traverser ? — En longueur. — Mon Dieu ! n’avez-vous donc pas une civière. — Dam ! ça peut se trouver, répondit le second porteur, c’est comme de l’eau, et avec un petit écu… — C’est juste, dit le jeune homme, vous n’avez rien eu, vous. Tenez, voilà un autre petit écu et trouvez-moi une civière.

Dix minutes après la civière était trouvée.

Le blessé y fut étendu sur un matelas, les deux porteurs s’emparèrent des brancards et le lugubre cortége s’achemina vers l’hôpital du Gros-Caillou, escorté du jeune homme qui, sa lanterne à la main, se tenait à la tête du blessé.

C’était une chose terrible que cette marche nocturne sur un terrain inondé de sang, au milieu des cadavres immobiles et raides que l’on heurtait à chaque pas, ou des blessés qui se soulevaient pour retomber en appelant lamentablement du secours.

Au bout d’un quart d’heure, on franchissait le seuil de l’hôpital du Gros-Caillou.

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