‹ La Comtesse de CharnyChapitre 119 sur 186 · 2 · 33

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Àcette époque les hôpitaux, et surtout les hôpitaux militaires, étaient bien loin d’être organisés comme ils le sont aujourd’hui.

On ne s’étonnera donc pas du trouble qui régnait dans l’hôpital du Gros-Caillou, et de l’immense désordre qui s’opposait à l’accomplissement des désirs des chirurgiens.

La première chose qui avait manqué c’était les lits ; on avait alors mis en réquisition les matelas des habitants des rues environnantes.

Ces matelas avaient été posés à terre, et il y en avait jusque dans la cour.

Sur chacun de ces matelas était un blessé attendant du secours, mais les chirurgiens manquaient comme les matelas et étaient plus difficiles à trouver.

L’officier dans lequel nos lecteurs ont bien certainement reconnu notre vieil ami Pitou, obtint, moyennant deux autres petits écus, qu’on lui laissât le matelas de la litière, de sorte que Billot fut déposé assez doucement dans la cour de l’hôpital.

Pitou, pour prendre au moins à la situation le peu qu’elle avait de bon, avait fait déposer le blessé le plus près possible de la porte, afin de saisir au passage le premier chirurgien qui entrerait ou sortirait.

Il avait grande envie de courir dans les salles et d’en amener un, coûte que coûte, mais il n’osait quitter le blessé ; il avait peur que, sous le prétexte qu’il était mort, on pouvait s’y tromper sans mauvaise foi, on ne prît son matelas en jetant le prétendu cadavre sur le pavé de la cour.

Pitou était là depuis une heure, appelant à grands cris les deux ou trois chirurgiens qu’il avait vu passer, sans qu’aucun d’eux répondît à ses cris, lorsqu’il vit un homme vêtu de noir éclairé par deux infirmiers et visitant l’une après l’autre toutes ces couches d’agonies.

Plus l’homme vêtu de noir approchait de Pitou, plus celui-ci croyait le reconnaître ; enfin, lorsqu’il ne fut plus qu’à une vingtaine de pas de lui, tous ses doutes cessèrent, et Pitou se hasardant à s’éloigner de quelques pas du blessé pour s’approcher d’autant du chirurgien, cria de toute la force de ses poumons :

— Eh ! par ici, monsieur Gilbert, par ici.

Le chirurgien, qui était en effet Gilbert, vint à la voix.

— Eh ! c’est toi, Pitou, demanda-t-il ? — Mon Dieu, oui, monsieur Gilbert. — As-tu vu Billot ? demanda le docteur. — Eh ! Monsieur, le voilà, dit Pitou, montrant le blessé toujours immobile. — Est-il mort ? demanda le docteur. — Hélas ! cher monsieur Gilbert, j’espère que non, mais je ne vous cache pas qu’il n’en vaut guère mieux.

Gilbert s’approcha du matelas toujours accompagné de deux infirmiers, qui approchèrent leur lumière du visage du blessé.

— C’est à la tête, monsieur Gilbert, disait Pitou, c’est à la tête. Pauvre cher monsieur Billot, il a la tête fendue jusqu’à la mâchoire.

Gilbert regarda la plaie avec attention.

— Le fait est que la blessure est grave, murmura-t-il.

Puis, se tournant vers les deux infirmiers.

— Il me faut une chambre particulière pour cet homme qui est de mes amis, dit Gilbert.

Les deux infirmiers se consultèrent.

— Il n’y a pas de chambre particulière, dirent-ils, mais il y a la lingerie. — À merveille ! dit Gilbert, portons-le à la lingerie.

On souleva le blessé le plus doucement possible, mais quelque précaution que l’on prît, il laissa échapper un gémissement.

— Ah ! dit Gilbert, jamais exclamation de joie ne m’a fait un plaisir égal à ce soupir de douleur ; il est vivant, c’est le principal.

Billot fut porté à la lingerie et déposé sur le lit d’un des employés, et aussitôt Gilbert procéda au pansement.

L’artère temporale avait été coupée, et de là était venue cette immense perte de sang ; mais cette perte de sang avait amené la syncope, et la syncope, en ralentissant les mouvements du cœur, avait arrêté l’hémorragie.

La nature en avait immédiatement profité pour former un caillot, lequel avait fermé l’artère.

Gilbert, avec une adresse admirable, lia d’abord l’artère avec un fil de soie, lava les chairs et les réappliqua sur le crâne.

La fraîcheur de l’eau et peut-être bien aussi quelque douleur plus vive, occasionnée par le pansement, firent rouvrir les yeux à Billot, qui prononça quelques paroles empâtées et sans suite.

— Il y a eu ébranlement du cerveau, murmura Gilbert. — Mais enfin, dit Pitou, du moment où il n’est pas mort, vous le sauverez, n’est-ce pas, monsieur Gilbert ?

Gilbert sourit tristement.

— J’y tâcherai, dit-il ; mais encore une fois de plus je viens de voir, mon cher Pitou, que la nature est un bien plus habile chirurgien qu’aucun de nous.

Alors Gilbert acheva le pansement ; les cheveux coupés autant que la chose était possible, il rapprocha les deux bords de la plaie, les assujettit avec des bandelettes de diachylum et ordonna qu’on eût soin de poser le malade presqu’assis, le dos, et non la tête, appuyé contre la muraille.

Ce fut seulement alors que, tous ces soins accomplis, il demanda à Pitou comment il était venu à Paris, et comment, étant venu à Paris, il s’était trouvé là juste à point nommé pour secourir Billot.

La chose était bien simple : depuis la disparition de Catherine et le départ de son mari, la mère Billot, qui n’avait jamais été un bien vigoureux esprit, était tombée dans une espèce d’idiotisme qui avait toujours été s’augmentant ; elle vivait, mais d’une façon toute machinale, et chaque jour quelque nouveau ressort de la pauvre machine humaine ou se détendait ou se brisait ; peu à peu ses paroles étaient devenues plus rares, puis elle avait fini par ne plus parler du tout. Enfin, elle s’était alitée, et le docteur Raynal avait déclaré qu’il n’y avait qu’une seule chose au monde qui pût tirer la mère Billot de cette torpeur mortelle, c’était la vue de sa fille.

Pitou s’était aussitôt offert pour aller à Paris, ou plutôt il était parti sans s’offrir.

Grâce aux longues jambes du capitaine de la garde nationale d’Haramont, les dix-huit lieues qui séparent la patrie de Dumoustier de la capitale n’étaient qu’une promenade.

En effet, Pitou était parti à quatre heures du matin, et entre sept heures et demie et huit heures du soir il était à Paris.

Pitou était prédestiné à venir à Paris pour les grands événements.

La première fois, il était venu pour assister à la prise de la Bastille et y prendre part ; la seconde fois, pour assister à la fédération de 1790 ; la troisième fois, il arrivait le jour du massacre du Champ de Mars.

Aussi trouva-t-il Paris tout en rumeur, c’était du reste l’état dans lequel il avait l’habitude de voir Paris.

Dès les premiers groupes qu’il rencontra, il apprit ce qui s’était passé au Champ de Mars.

Bailly et Lafayette avaient fait tirer sur le peuple ; le peuple maudissait à pleins poumons Lafayette et Bailly.

Pitou les avait laissés dieux et adorés.

Il les retrouvait renversés de leurs autels et maudits ; il n’y comprenait absolument rien.

Ce qu’il comprenait seulement, c’est qu’il y avait eu au Champ de Mars lutte, massacre, tuerie à propos d’une pétition patriotique, et que Gilbert et Billot devaient être là.

Quoique Pitou eut, comme on dit vulgairement, ses dix-huit lieues dans le ventre, il doubla le pas et arriva rue Saint-Honoré à la demeure de Gilbert.

Billot, on se le rappelle, demeurait dans la même maison.

Le docteur était rentré, mais on n’avait pas vu Billot.

Le Champ de Mars, au reste, disait le domestique qui donnait ces renseignements à Pitou, était jonché de morts et de blessés. Cette nouvelle n’étonnait pas moins Pitou que ne l’avait étonné celle de Bailly et de Lafayette, ces deux idoles du peuple tirant sur le peuple.

Le Champ de Mars couvert de morts et de blessés ! Pitou ne pouvait se figurer cela. Ce Champ de Mars qu’il avait aidé, lui dix millième, à niveler, que son souvenir lui rappelait plein d’illuminations, de chants joyeux, de gaies farandoles.

Couvert de morts et de blessés parce qu’on avait, comme l’année précédente, voulu y fêter l’anniversaire de la prise de la Bastille et celui de la fédération !

C’était impossible !

Comment ce qui avait été un motif de joie et de triomphe était-il devenu une cause de rébellion et de massacre ?

Quel esprit de vertige avait donc cette année passé par la tête des Parisiens ?

Nous l’avons dit, la cour avait repris pendant cette année, grâce aux influences de Mirabeau, grâce à la création du club des Feuillants, grâce enfin à l’appui de Bailly et de Lafayette, grâce surtout à la réaction qui s’était opérée à la suite du retour de Varennes, son pouvoir perdu, et ce pouvoir se manifestait par le deuil et par le massacre.

Le 17 juillet vengeait les 5 et 6 octobre.

Comme l’avait dit Gilbert, la royauté et le peuple en étaient manche à manche.

Restait à savoir qui gagnerait la belle.

Nous avons vu comment, préoccupé par toutes ces idées dont aucune d’ailleurs n’avait l’influence de ralentir sa marche, notre ami Ange Pitou, toujours revêtu de son uniforme de capitaine de la garde nationale d’Haramont, était arrivé au Champ de Mars par le pont Louis XV et la rue de l’Université, juste à temps pour empêcher Billot d’être pris pour mort et jeté à la rivière.

D’un autre côté, on se rappelle comment Gilbert, étant chez le roi, avait reçu un billet sans signature, mais où il avait reconnu l’écriture de Cagliostro, et dans lequel se trouvait ce paragraphe :

« Laisse donc là ces deux condamnés qu’on appelle encore le roi et la reine, et rends-toi sans perdre un instant à l’hôpital du Gros-Caillou ; tu y trouveras un mourant moins malade qu’eux, car ce mourant, peut-être pourras-tu le sauver, tandis qu’eux, sans que tu puisses les sauver, t’entraîneront dans leur chute. »

Aussitôt, comme nous l’avons dit, ayant appris par madame Campan que la reine, qui venait de le quitter avec promesse de revenir à l’instant même, lui faisait dire qu’il était inutile qu’il attendît plus longtemps, aussitôt Gilbert avait quitté les Tuileries, s’était mis en route, et, suivant le même chemin à peu près que Pitou, avait longé le Champ de Mars, était entré à l’hôpital de Gros-Caillou et avait déjà, éclairé par deux infirmiers, visité de lit en lit, de matelas en matelas, les salles, les corridors, les vestibules et même la cour, lorsqu’une voix l’avait appelé près de la couche du moribond.

Cette voix, nous le savons, c’était celle de Pitou ; ce moribond, c’était Billot.

Nous avons dit l’état dans lequel il avait trouvé le digne fermier et les chances que présentait sa situation, chances bonnes et mauvaises, mais dans lesquelles les mauvaises l’eussent certainement emporté sur les bonnes, si le blessé eût eu affaire à un homme moins habile que le docteur Gilbert.

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