‹ La Comtesse de CharnyChapitre 120 sur 186 · 2 · 34

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Des deux personnes que le docteur Raynal avait cru devoir prévenir de l’état désespéré de madame Billot, l’une, comme on le voit, était retenue au lit dans un état voisin de la mort : c’était le mari.

L’autre personne seule pouvait donc venir assister l’agonisante à ses derniers moments : c’était la fille.

Il s’agissait de faire savoir à Catherine l’état dans lequel était sa mère et même son père : seulement, où était Catherine ?

Une seule personne devait le savoir, c’était le comte de Charny.

Pitou avait si doucement, si bienveillamment été accueilli par la comtesse le jour où, de la part de Gilbert, il lui avait amené son fils, qu’il n’hésita point à s’offrir pour aller demander l’adresse de Catherine à la maison de la rue Coq-Héron, si avancée que fût l’heure de la nuit.

En effet onze heures et demie sonnaient à l’École militaire lorsque, le pansement fini, Gilbert et Pitou purent quitter le lit de Billot.

Gilbert recommanda Billot aux infirmiers ; il n’y avait plus rien à faire qu’à laisser agir la nature.

D’ailleurs il devait revenir le lendemain dans la journée.

Pitou et Gilbert montèrent dans la voiture du docteur qui attendait à la porte de l’hôpital : le docteur ordonna au cocher de toucher rue Coq-Héron.

Tout était fermé et éteint dans le quartier.

Après avoir sonné un quart d’heure, Pitou, qui allait passer de la sonnette au marteau, entendit enfin crier, non pas la porte de la rue, mais celle du concierge, et une voix enrouée et de mauvaise humeur demanda avec un accent d’impatience auquel il n’y avait pas à se tromper :

— Qui va là ? — Moi, dit Pitou. — Qui, vous ? — Ah ! c’est vrai, moi, Ange Pitou. — Ange Pitou ? Je ne connais pas cela. — Capitaine de la garde nationale. — Capitaine, répéta le concierge, capitaine. — Capitaine, répéta Pitou, appuyant sur ce titre dont il connaissait l’influence.

En effet, le concierge put croire, dans un moment où la garde nationale avait par son influence complétement remplacé l’armée, qu’il avait affaire à quelque aide de camp de Lafayette.

En conséquence, d’un ton plus radouci, mais sans ouvrir la porte dont il se contenta de se rapprocher :

— Eh bien ! monsieur le capitaine, demanda le concierge, que voulez-vous ? — Parler à monsieur le comte de Charny. — Il n’y est pas. — À madame la comtesse, alors. — Elle n’y est pas non plus. — Où sont-ils ? — Ils sont partis ce matin. — Pour quel pays ? — Pour leur terre de Boursonne. — Ah ! diable, fit Pitou comme se parlant à lui-même, ce sont eux que j’aurai croisés à Dammartin, dans une voiture de poste. Si j’avais su cela…

Mais Pitou ne le savait pas, de sorte qu’il avait laissé passer le comte et la comtesse.

— Mon ami, dit la voix du docteur intervenant à cet endroit de la conversation, pourriez-vous, en l’absence de vos maîtres, nous donner un renseignement ? — Ah ! pardon, Monsieur, dit le concierge, qui, par suite de ses habitudes aristocratiques, reconnaissait une voix de maître dans celle qui venait de lui parler avec tant de politesse et de douceur.

Et ouvrant la porte, le bonhomme vint en caleçon et son bonnet de coton à la main prendre, comme on dit en style de domesticité, les ordres à la portière de la voiture du docteur.

— Quel renseignement Monsieur désire-t-il ? demanda le concierge. — Connaissez-vous, mon ami, une jeune fille à laquelle monsieur le comte et madame la comtesse doivent porter quelque intérêt ? — Mademoiselle Catherine ? demanda le concierge. — Justement, dit Gilbert. — Oui, Monsieur. Monsieur et madame la comtesse ont été la voir deux fois, et m’ont envoyé souvent lui demander si elle avait besoin de quelque chose. Mais, pauvre chère demoiselle, quoique je ne la croie pas bien riche, ni elle ni son cher enfant du bon Dieu, elle répond toujours qu’elle n’a besoin de rien.

Àce mot, enfant du bon Dieu, Pitou ne sut s’empêcher de pousser un gros soupir.

— Eh bien ! mon ami, dit Gilbert, le père de la pauvre Catherine a été blessé aujourd’hui au Champ de Mars, et sa mère se meurt à Villers-Cotterets. Nous avons besoin de lui faire savoir cette triste nouvelle. Voulez-vous nous donner son adresse ? — Oh ! pauvre jeune fille ! Dieu l’assiste ! Elle est pourtant déjà assez malheureuse. Elle demeure à Ville-d’Avray, Monsieur, Grande-Rue ; je ne saurais trop vous dire le numéro, mais c’est en face d’une fontaine. — C’est tout ce qu’il faut, dit Pitou, je la trouverai. — Merci, mon ami, dit Gilbert en glissant un écu de six livres dans la main du concierge. — Il ne fallait rien pour cela, Monsieur, dit le vieux bonhomme, on doit, Dieu merci, s’aider entre chrétiens.

Et tirant sa révérence au docteur, il rentra chez lui.

— Eh bien ? demanda Gilbert. — Eh bien ! répondit Pitou, je pars pour Ville-d’Avray.

Pitou était toujours prêt à partir.

— Sais-tu le chemin ? demanda le docteur. — Non, mais vous me l’indiquerez. — Tu as un cœur d’or et un jarret d’acier, dit en riant Gilbert, mais viens te reposer, tu partiras demain matin. — Cependant si cela presse. — Ni d’un côté ni de l’autre il n’y a urgence, dit le docteur ; l’état de Billot est grave, mais à moins d’accident imprévu il n’est point mortel. Quant à la mère Billot, elle peut vivre encore dix ou douze jours. — Dam ! monsieur Gilbert, dit Pitou, vous savez mieux cela que moi. — Autant vaut donc laisser à la pauvre Catherine une nuit encore d’ignorance et de repos. Une nuit de sommeil de plus pour les malheureux, c’est important, Pitou.

Pitou se rendit à cette dernière raison.

— Eh bien ! alors, demanda-t-il, où allons-nous, monsieur Gilbert ? — Chez moi, parbleu ! tu retrouveras ton ancienne chambre. — Tiens, dit Pitou souriant, cela me fera plaisir de la revoir. — Et demain, continua Gilbert, à six heures du matin les chevaux seront à la voiture. — Pour quoi faire les chevaux à la voiture ? demanda Pitou, qui ne considérait absolument le cheval que comme un objet de luxe. — Mais pour te conduire à Ville-d’Avray. — Bon, dit Pitou, il y a donc cinquante lieues d’ici à Ville-d’Avray ? — Non, il y en a deux ou trois, dit Gilbert, à qui devant les yeux passaient comme un éclair de sa jeunesse les promenades qu’il avait faites avec son maître Rousseau dans les bois de Luciennes, de Meudon et de Ville-d’Avray. — Eh bien ! alors, dit Pitou, c’est l’affaire d’une heure ; trois lieues, monsieur Gilbert, ça se gobe comme un œuf. — Et Catherine, demanda Gilbert, crois-tu qu’elle fasse les trois lieues de Ville-d’Avray à Paris, et les dix-huit lieues de Paris à Villers-Cotterets comme on gobe un œuf ? — Ah ! c’est vrai, dit Pitou ; excusez-moi, monsieur Gilbert, c’est moi qui suis un imbécile. À propos, et comment va Sébastien ? — À merveille. Tu le verras demain. — Toujours chez l’abbé Berardier ? — Toujours. — Ah ! tant mieux, je serai bien content. — Et lui aussi, Pitou, car, ainsi que moi, il t’aime de tout son cœur.

Et sur cette assurance, le docteur et Ange Pitou s’arrêtèrent devant la porte de la rue Saint-Honoré.

Pitou dormit comme il faisait tout : comme il marchait, comme il mangeait, comme il se battait, c’est-à-dire de bon cœur ; seulement, grâce à l’habitude contractée à la campagne de se lever de grand matin, il était debout à cinq heures.

Àsix, la voiture était prête.

Àsept, il frappait à la porte de Catherine.

Il était convenu avec le docteur Gilbert qu’à huit heures on se retrouverait au chevet du lit de Billot.

Catherine vint ouvrir et jeta un cri en apercevant Pitou.

— Ah ! dit-elle, ma mère est morte.

Et elle pâlit en s’appuyant contre la muraille.

— Non, dit Pitou, mais seulement si vous voulez la voir avant qu’elle ne meure, il faut vous presser, mademoiselle Catherine.

Cet échange de paroles, qui en peu de mots disait tant de choses, supprimait tout préliminaire et mettait du premier bond Catherine face à face avec son malheur.

— Et puis, continua Pitou, il y a encore un autre malheur. — Lequel ? demanda Catherine avec ce ton bref et presque indifférent d’une créature qui, ayant épuisé la mesure des douleurs humaines, ne saurait craindre
CATHERINE BILLOT. que cette mesure s’augmente. — Il y a que monsieur Billot a été dangereusement blessé hier au Champ de Mars. — Ah ! fit Catherine.

Seulement il était évident que la jeune fille était beaucoup moins sensible à cette nouvelle qu’à la première.

— Alors, continua Pitou, voilà ce que je me suis dit, et ç’a été aussi l’avis de monsieur le docteur Gilbert : mademoiselle Catherine fera en passant une visite à monsieur Billot, qui a été transporté à l’hôpital du Gros-Caillou, et de là elle prendra la diligence de Villers-Cotterets. — Et vous, monsieur Pitou ? demanda Catherine. — Moi ? dit Pitou, j’ai pensé que, puisque vous alliez aider là-bas madame Billot à mourir, c’était à moi de rester ici pour tâcher d’aider monsieur Billot à revivre. Je reste auprès de celui qui n’a personne, vous comprenez, mademoiselle Catherine.

Pitou prononça ces paroles avec son angélique naïveté, sans songer que par ces paroles il faisait l’histoire tout entière de son dévouement.

Catherine lui tendit la main.

— Vous êtes un brave cœur, Pitou, lui dit-elle, venez embrasser mon pauvre petit Isidore.

Et elle marcha devant, car la courte scène que nous venons de raconter s’était passée dans l’allée de la maison, à la porte de la rue.

Elle était plus belle que jamais, pauvre Catherine ! toute vêtue de deuil comme elle était.

Ce qui fit pousser un second soupir à Pitou.

Catherine précéda le jeune homme dans une petite chambre donnant sur un jardin ; dans cette chambre qui, avec une cuisine et un cabinet de toilette, faisait tout le logement de Catherine, il y avait un lit et un berceau.

Le lit de la mère, le berceau de l’enfant.

L’enfant dormait.

Catherine tira un rideau de gaze et se rangea pour laisser les yeux de Pitou plonger dans le berceau.

— Oh ! le beau petit ange ! dit Pitou en joignant les mains.

Et, comme il eût fait en effet devant un ange, il se mit à genoux et baisa la main de l’enfant.

Pitou fut vite récompensé de ce qu’il venait de faire, il sentit flotter sur son visage les cheveux de Catherine, et deux lèvres se posèrent sur son front. La mère rendait le baiser donné au fils.

— Merci, bon Pitou, dit-elle ; depuis le dernier baiser qu’il a reçu de son père, personne que moi n’avait embrassé le pauvre petit. — Oh ! mademoiselle Catherine, murmura Pitou ébloui et secoué par le baiser de la jeune fille comme il l’eût été par l’étincelle électrique.

Et cependant ce baiser était composé simplement de tout ce qu’il y a de saint et de reconnaissant dans l’amour d’une mère.

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