‹ La Comtesse de CharnyChapitre 131 sur 186 · 2 · 45

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Nous avons rapporté cette conversation de la reine et du docteur Gilbert pour interrompre le cours toujours un peu monotone d’un récit historique, et pour montrer un peu moins sèchement dans un tableau chronologique la succession des événements de la situation des partis.

Le ministère Narbonne dura trois mois.

Un discours de Vergniaud le tua.

De même que Mirabeau avait dit : Je vois d’ici la fenêtre, Vergniaud, à la nouvelle que l’impératrice de Russie avait traité avec la Turquie, et que l’Autriche et la Prusse avaient signé le 7, à Berlin, un traité d’alliance offensive et défensive, Vergniaud monta à la tribune et s’écria :

— Et moi aussi, je puis le dire, de ce palais je vois la tribune où se trouve la contre-révolution, où l’on prépare les manœuvres qui doivent nous livrer à l’Autriche. Le jour est venu où vous pouvez mettre un terme à tant d’audace et confondre les conspirateurs ; l’épouvante et la terreur sont souvent sorties de ce palais, dans les temps antiques, au nom du despotisme ; que l’épouvante et la terreur y rentrent aujourd’hui au nom de la loi.

Et, par un geste puissant, le magnifique orateur sembla chasser devant lui les deux filles échevelées de la peur et de l’effroi.

Elles rentrèrent en effet aux Tuileries, et Narbonne, élevé par un souffle d’amour, fut renversé par un souffle de tempête.

Cette chute avait lieu vers le commencement de mars 1792.

Ainsi, trois mois à peine après l’entrevue de la reine avec Gilbert, un homme petit de taille, leste, dispos, nerveux, à la tête spirituelle où étincelaient des yeux pleins de flamme, âgé de cinquante-six ans, quoiqu’il parût dix ans de moins, le visage couvert des teintes brunes des bivouacs, était-il introduit chez le roi Louis XVI.

Il était vêtu de l’uniforme de maréchal de camp.

Il ne resta qu’un instant seul dans le salon où il avait été introduit ; bientôt la porte s’ouvrit et le roi parut.

C’était la première fois que les deux hommes se trouvaient en face l’un de l’autre.

Le roi jeta sur le petit homme un regard terne et lourd, qui n’était pas néanmoins exempt d’observation ; le petit homme fixa sur le roi un œil scrutateur, plein de confiance et de feu.

Personne n’était resté là pour annoncer l’étranger, ce qui prouvait que l’étranger était annoncé d’avance.

— C’est vous monsieur Dumouriez ? dit le roi.

Dumouriez s’inclina.

— Oui, sire, répondit-il. — Depuis quand êtes-vous à Paris ? — Depuis le commencement du mois de février, sire. — C’est monsieur de Narbonne qui vous a fait venir ? — Pour m’annoncer que j’étais employé à l’armée d’Alsace, sous le maréchal Luckner, et que j’allais commander la division de Besançon. — Vous n’êtes point parti cependant. — Sire, j’ai accepté, mais j’ai fait pourtant cette observation à monsieur de Narbonne, que la guerre étant prochaine…

Louis XVI tressaillit visiblement.

— Et menaçant d’être générale, continua Dumouriez, sans paraître remarquer le tressaillement, je croyais qu’il était bon de s’occuper du midi, où l’on pouvait être attaqué au dépourvu ; que je croyais utile de faire, en conséquence, un plan de défensive pour le midi, et d’y destiner un général en chef et une armée. — Oui, et vous avez donné votre plan à monsieur de Narbonne après l’avoir communiqué à monsieur Gensonné et à plusieurs membres de la Gironde. — Monsieur Gensonné est mon ami, et je le crois comme moi un ami de Votre Majesté. — Alors, dit le roi en souriant, j’ai affaire à un Girondin ? — Vous avez affaire, sire, à un patriote, fidèle sujet de son roi.

Louis XVI mordit ses grosses lèvres.

— Et c’est pour servir plus efficacement le roi et la patrie que vous avez refusé la place de ministre des affaires étrangères par intérim ? — Sire, j’ai d’abord répondu que je préférais le commandement qui m’était promis à un ministère par intérim ou sans intérim ; je suis soldat et non un diplomate. — On m’a au contraire assuré que vous étiez l’un et l’autre, dit le roi. — On m’a fait trop d’honneur, sire. — Et c’est sur cette assurance que j’ai insisté. — Oui, sire, et que j’ai continué de refuser
DUMOURIEZ. malgré mon grand regret de refuser de vous obéir. — Et pourquoi refusez-vous ? — Parce que la situation est grave, sire, elle vient de renverser Narbonne et de compromettre Delessert ; tout homme qui se croit quelque chose a donc le droit ou de ne pas se laisser employer ou de demander qu’on l’emploie selon sa valeur. Or, sire, je vaux quelque chose ou je ne vaux rien. Si je ne vaux rien, laissez-moi dans mon obscurité. Qui sait pour quel destin vous m’en feriez sortir ? Si je vaux quelque chose, ne faites pas de moi un ministre d’un jour, un pouvoir d’un instant, mais donnez-moi sur quoi m’appuyer, pour que vous puissiez vous appuyer sur moi. Nos affaires, pardon, Votre Majesté voit que je fais de ses affaires les miennes, nos affaires sont en trop grande défaveur en pays étranger pour que les cours puissent traiter avec un ministre intérimaire. Cet intérim, excusez la franchise d’un soldat (rien n’était moins franc que Dumouriez, mais dans certaines circonstances il tenait à le paraître), cet intérim serait une maladresse contre laquelle s’élèverait l’Assemblée et qui me dépopulariserait près d’elle. Je dirai plus, cet intérim compromettrait le roi, qui aurait l’air de tenir à son ancien ministère, et semblerait n’attendre qu’une occasion d’y revenir. — Si c’était mon intention, vous croyez donc que la chose me serait impossible, Monsieur ? — Je crois, sire, qu’il est temps que Votre Majesté rompe une bonne fois avec le passé. — Oui, et que je me fasse Jacobin, n’est-ce pas ? Vous avez dit cela à Laporte. — Ma foi, si Votre Majesté faisait cela, elle embarrasserait bien tous les partis. — Pourquoi ne me conseillez-vous pas tout de suite de mettre le bonnet rouge ? — Eh ! sire, si c’était un moyen, dit Dumouriez.

Le roi regarda un instant, avec une certaine défiance, l’homme qui venait de lui faire cette réponse, puis continua :

— Ainsi, c’est un ministère sans intérim que vous voulez, Monsieur ? — Je ne veux rien, sire, je suis prêt à recevoir les ordres du roi ; seulement, j’aimerais mieux que les ordres du roi m’envoyassent à la frontière que de me retenir à Paris. — Et si je vous donnais, au contraire, l’ordre de rester à Paris et de prendre définitivement le portefeuille des affaires étrangères, que diriez-vous ?

Dumouriez sourit.

— Je dirais, sire, que Votre Majesté est revenue des préventions qu’on lui avait inspirées contre moi. — Eh bien ! oui, entièrement. Monsieur Dumouriez, vous êtes mon ministre. — Sire, je me dévoue entièrement à votre service, mais… — Des restrictions ? — Des explications, sire. — Dites, je vous écoute. — Sire, la place de ministre n’est plus la même qu’elle était autrefois ; sans cesser d’être le fidèle serviteur de Votre Majesté, en entrant au ministère, je deviens l’homme de la nation ; ne me demandez donc pas, à partir d’aujourd’hui, ce langage auquel vous ont habitué mes prédécesseurs ; je ne saurai parler que selon la liberté et la constitution. Renfermé dans mes fonctions, je ne vous ferai point ma cour, je n’aurai pas le temps, et je romprai toute étiquette royale pour mieux servir mon roi ; je ne travaillerai qu’avec vous ou au conseil, et ce travail, je vous le dis d’avance, sire, sera une lutte. — Une lutte, Monsieur, et pourquoi ? — Oh ! c’est bien simple, sire, presque tout votre corps diplomatique est ouvertement contre révolutionnaire ; je vous engagerai à le changer ; je contrarierai vos goûts dans les choix ; je proposerai à Votre Majesté des sujets qu’elle ne connaîtra pas même de nom, d’autres qui lui déplairont. — Et dans ce cas, Monsieur, interrompit vivement Louis XVI… — Dans ce cas, sire, quand la répugnance de Votre Majesté sera trop forte, trop motivée, comme vous êtes le maître, sire, j’obéirai ; mais si vos choix sont suggérés par votre entourage et visiblement dans le cas de vous compromettre, je supplierai Votre Majesté de me donner un successeur. Sire, pensez aux dangers terribles qui assiégent votre trône, il faut le soutenir de la confiance publique ; sire, elle dépend de vous. — Permettez que je vous arrête, Monsieur. — Sire !

Et Dumouriez s’inclina.

— Ces dangers, j’y ai songé depuis longtemps.

Puis étendant la main vers le portrait de Charles I, par Van-Dyck :

— Et, continua Louis XVI en essuyant son front avec son mouchoir, je voudrais les oublier, que voilà un tableau qui m’en ferait souvenir. — Sire !… — Attendez, je n’ai pas fini, Monsieur. La situation est la même, les dangers sont donc pareils ; peut-être l’échafaud de Withe-Hall se dressera-t-il sur la place de Grève. — C’est voir de trop loin, sire. — C’est voir à l’horizon, Monsieur. En ce cas, je marcherai à l’échafaud, comme y a marché Charles I, non point peut-être en chevalier comme lui, mais du moins en chrétien. Continuez, Monsieur.

Dumouriez s’arrêta, assez étonné de cette fermeté à laquelle il ne s’attendait pas.

— Sire, dit-il, permettez-moi de conduire la conversation sur un autre terrain. — Comme vous voudrez, Monsieur, répondit le roi, mais je tiens à prouver que je ne crains pas l’avenir que l’on veut me faire craindre, ou que, si je le crains, du moins j’y serai préparé. — Sire, dit Dumouriez, malgré ce que j’ai eu l’honneur de vous dire, dois-je toujours me regarder comme votre ministre des affaires étrangères ? — Oui, Monsieur. — Alors, au premier conseil j’apporterai quatre dépêches ; je préviens le roi qu’elles ne ressembleront en rien, ni pour les principes ni pour le style, à celles de mes prédécesseurs ; elles conviennent aux circonstances. Si ce premier travail agrée à Votre Majesté, je continuerai, sinon, sire, j’aurai toujours mes équipages prêts pour aller servir la France et mon roi à la frontière ; et, quoi qu’on ait dit à Votre Majesté de mes talents en diplomatie, ajouta Dumouriez, la guerre est mon véritable élément et l’objet de tous mes travaux depuis trente-six ans.

Sur quoi il s’inclina pour sortir.

— Attendez, dit le roi, nous voici d’accord sur un point, mais il en reste six autres à arrêter. — Mes collègues ? — Oui ; je ne veux pas que vous veniez me dire que vous êtes empêché par tel ou tel. Choisissez votre ministère, Monsieur. — Sire, c’est une grave responsabilité que vous me donnez-là. — Je crois servir vos désirs en vous en chargeant. — Sire, dit Dumouriez, je ne connais personne à Paris, excepté un nommé Lacoste, que je recommande à Votre Majesté pour la marine. — Lacoste, dit le roi, n’est-ce pas un simple commissaire ordonnateur ? — Oui, sire, qui a donné sa démission à monsieur de Boyne, plutôt que de participer à une injustice. — C’est une bonne recommandation ; et pour les autres, dites-vous ? — Je consulterai, sire. — Puis-je savoir qui vous consulterez ? — Brissot, Condorcet, Pétion, Rœderer, Gensonné. — Toute la Gironde, enfin. — Oui, sire. — Allons, va pour la Gironde, nous verrons si elle s’en tirera mieux que les Constitutionnels et les Feuillants. — Puis reste encore une chose, sire. — Laquelle ? — À savoir si les quatre lettres que je vais écrire vous conviendront. — C’est ce que nous saurons ce soir, Monsieur. — Ce soir, sire ? — Oui, les choses pressent. Nous aurons un conseil extraordinaire qui se composera de vous, de de Grave, de Cahier de Gerville… — Mais Duport-Dutertre ? — Il a donné sa démission. — Je serai ce soir aux ordres de Sa Majesté.

Et Dumouriez s’inclina pour prendre congé.

— Non, dit le roi, attendez un instant, je veux vous compromettre.

En ce moment la reine Marie-Antoinette et madame Élisabeth parurent.

Elles tenaient leurs livres de prière à la main.

— Madame, dit le roi, voici monsieur Dumouriez qui promet de nous bien servir, et avec lequel nous allons arrêter ce soir un nouveau ministère.

Dumouriez s’inclina, tandis que la reine regardait avec curiosité ce petit homme qui devait avoir tant d’influence sur les affaires de la France.

— Monsieur, dit-elle, connaissez-vous le docteur Gilbert ? — Non, Madame, répondit Dumouriez. — Eh bien ! faites sa connaissance, Monsieur. — Puis-je savoir à quel titre la reine me le recommande ? — Comme un excellent prophète ; il y a trois mois qu’il m’a prédit que vous seriez le successeur de monsieur de Narbonne.

En ce moment on ouvrit les portes du cabinet du roi, qui allait à la messe. Dumouriez sortit à sa suite.

Tous les courtisans s’écartèrent de lui comme d’un pestiféré.

— Quand je vous le disais, lui souffla le roi en riant, vous voilà compromis. — Vis-à-vis de l’aristocratie, sire, répondit Dumouriez en s’inclinant, c’est une nouvelle grâce que le roi daigne me faire.

Et il se retira.

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