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Dumouriez s’était retiré si rapidement, parce que ce désespoir de la reine lui était pénible. Dumouriez, assez peu touché par les idées l’était beaucoup par les personnes. Il n’avait aucun sentiment de la conscience politique, mais il était très-sensible à la pitié humaine.
Puis Brissot l’attendait pour l’introduire aux Jacobins, et Dumouriez ne voulait pas tarder à faire sa soumission au terrible club.
Quant à l’Assemblée, il s’en inquiétait peu, du moment où il était l’homme de Pétion, de Gensonné, de Brissot et de la Gironde.
Mais il n’était pas l’homme de Robespierre, de Collot d’Herbois et de Couthon.
Et c’étaient Collot d’Herbois, Couthon et Robespierre qui menaient les Jacobins.
Sa présence n’était point prévue ; c’était un coup par trop audacieux à un ministre du roi de venir aux Jacobins ; aussi, à peine son nom eût-il été prononcé, que tous les regards se tournèrent vers lui.
Qu’allait faire Robespierre à cette vue ?
Robespierre se retourna comme les autres, prêta l’oreille au nom qui volait de bouche en bouche ; puis, fronçant le sourcil, se retourna de nouveau demeurant froid et silencieux.
Un silence de glace se répandit aussitôt dans la foule.
Dumouriez comprit qu’il lui fallait brûler ses vaisseaux.
Les Jacobins venaient, comme signe d’égalité, d’adopter le bonnet rouge. Trois ou quatre membres seulement avaient sans doute jugé que leur patriotisme était assez connu pour ne pas en donner cette preuve.
Robespierre était du nombre.
Dumouriez n’hésite pas ; il jette son chapeau loin de lui, prend sur la tête du patriote qui se trouve le plus proche le bonnet rouge qui le coiffe, l’enfonce jusqu’aux oreilles, et monte à la tribune, arborant le signe de l’égalité.
La salle tout entière éclata en applaudissements.
Quelque chose de pareil au sifflement d’une vipère serpenta au milieu de ces applaudissements et les éteignit tout à coup.
C’était un chut ! sorti des lèvres minces de Robespierre.
Dumouriez avoua plus d’une fois depuis, que le sifflement des boulets passant à un pied au-dessus de sa tête, ne l’avait pas fait frissonner comme le sifflement de ce chut ! échappé des lèvres du député d’Arras.
Mais c’était un rude jouteur que Dumouriez, général et orateur à la fois, difficile à démonter sur le champ de bataille et à la tribune.
Il attendit avec un calme sourire que ce silence glacial fut bien établi, et d’une voix vibrante :
— Frères et amis, dit-il, tous les moments de ma vie vont désormais être consacrés à faire la volonté du peuple et à justifier la confiance du roi constitutionnel. Je porterai dans mes négociations avec l’étranger toutes les forces d’un peuple libre, et ces négociations produiront sous peu, ou une paix solide, ou une guerre décisive.
Ici, malgré le chut de Robespierre, les applaudissements éclatèrent de nouveau.
— Si nous avons cette guerre, continua l’orateur, je briserai ma plume politique et je prendrai mon rang dans l’armée pour triompher ou mourir libre avec mes frères. Un grand fardeau pèse à mes épaules, frères, aidez-moi à le porter. J’ai besoin de conseils, faites-les moi passer par vos journaux ; dites-moi la vérité, la vérité la plus dure, mais repoussez la calomnie, et ne repoussez pas un citoyen que vous connaissez sincère et intrépide, et qui se dévoue à la cause de la révolution.
Dumouriez avait fini ; il descendit au milieu des applaudissements ; ces applaudissements irritèrent Collot-d’Herbois, l’acteur si souvent sifflé, si rarement applaudi.
— Pourquoi ces applaudissements ? cria-t-il de sa place. Si Dumouriez vient ici comme ministre, il n’y a rien à lui répondre ; s’il vient comme affilié et comme frère, il ne fait que son devoir et se met au niveau de nos opinions ; nous n’avons donc qu’une réponse à lui faire :
« Qu’il agisse comme il a parlé. »
Dumouriez jeta de la main un signe qui voulait dire :
— C’est ainsi que je compte faire.
Alors Robespierre se leva avec son sourire sévère ; on comprit qu’il voulait aller à la tribune, on s’écarta, qu’il voulait parler, on se tut.
Seulement ce silence, comparé à celui qui avait accueilli Dumouriez, était doux et velouté.
Il monta à la tribune, et avec cette solennité qui lui était habituelle :
— Je ne suis point de ceux, dit-il, qui croient absolument impossible qu’un ministre soit patriote, et même j’accepte avec plaisir les présages que monsieur Dumouriez nous donne. Quand il aura accompli ces présages ; quand il aura dissipé les ennemis armés contre nous par ses prédécesseurs et par les conjurés qui dirigent encore aujourd’hui le gouvernement, malgré l’expulsion de quelques ministres, alors, seulement alors, je serai disposé à lui décerner des éloges ; mais même alors, je ne penserai point que tout bon citoyen de cette société ne soit point son égal. Le peuple seul est grand, seul il est respectable à mes yeux ; les hochets de la puissance ministérielle s’évanouissent devant lui. C’est par respect pour le peuple, pour le ministre lui-même, que je demande qu’on ne signale point son entrée ici par des hommages qui attesteraient la déchéance de l’esprit public. Il nous demande des conseils ; je promets, pour ma part, de lui en donner qui seront utiles à lui et à la chose publique. Aussi longtemps que monsieur Dumouriez, par des preuves éclatantes de patriotisme et surtout par des services réels rendus à la patrie, prouvera qu’il est le frère des bons citoyens et le défenseur du peuple, il n’aura ici que des soutiens. Je ne redoute pour cette société la présence d’aucun ministre, mais je déclare qu’au moment où un ministre y aurait plus d’ascendant qu’un citoyen, je demande son ostracisme.
Il n’en sera jamais ainsi.
Et au milieu des applaudissements, l’aigre orateur descendit de la tribune, mais un piége l’attendait sur la dernière marche.
Dumouriez feignant l’enthousiasme, était là les bras ouverts.
— Vertueux Robespierre ! s’écria-t-il, incorruptible citoyen, permets que je t’embrasse.
Et malgré les efforts du grêle député d’Arras, il le serra contre son cœur. On ne vit que l’acte qui s’accomplissait et non la répugnance que Robespierre mettait à le laisser s’accomplir.
La salle tout entière éclata en applaudissements.
— Viens, dit tout bas Dumouriez à Brissot, la comédie est jouée. J’ai mis le bonnet rouge et embrassé Robespierre, je suis sacro-saint.
Et en effet, au milieu des hourra de la salle et de la tribune, il gagna la porte.
Àla porte, un jeune homme revêtu de la charge d’huissier échangea avec le ministre un regard rapide et une poignée de main plus rapide encore.
C’était le jeune duc de Chartres.
Il était onze heures du soir, Brissot guidait Dumouriez ; tous deux d’un pas rapide se rendaient chez les Roland.
Les Roland demeuraient rue Guénégaud.
Ils avaient été prévenus la veille par Brissot que Dumouriez, à l’instigation de Gensonné et à la sienne, devait présenter au roi Roland comme ministre de l’intérieur.
Brissot avait alors demandé à Roland s’il se sentait assez fort pour un pareil fardeau, et Roland, simple cette fois comme toujours, avait répondu qu’il le croyait.
Dumouriez venait lui annoncer que la chose était faite.
Roland et Dumouriez ne se connaissaient que de nom, ni l’un ni l’autre ne s’étaient jamais vus.
On comprend avec quelle curiosité les futurs collègues se regardèrent.
Après les compliments d’usage, dans lesquels Dumouriez témoigna à Roland sa satisfaction particulière de voir appeler au gouvernement un patriote éclairé et vertueux comme lui, la conversation tomba naturellement sur le roi.
— De là viendra l’obstacle, dit Roland avec un sourire. — Eh bien ! voilà où vous allez reconnaître une naïveté dont on ne me fait certes pas honneur, dit Dumouriez ; je crois le roi honnête homme et patriote sincère.
Puis, voyant que madame Roland ne répondait point et se contentait de sourire :
— Ce n’est point l’avis de madame Roland ? demanda Dumouriez. — Vous avez vu le roi ? dit-elle. — Oui. — Avez-vous vu la reine ?
Dumouriez ne répondit pas, et à son tour se contenta de sourire.
On prit rendez-vous le lendemain à onze heures du matin pour prêter serment.
En sortant de l’Assemblée, on devait se rendre chez le roi.
Il était onze heures et demie. Dumouriez fut bien resté encore, mais c’était trop tard pour de petites gens comme les Roland.
Pourquoi Dumouriez fut-il resté ?
Ah ! voilà !
Dans le rapide coup d’œil qu’en entrant Dumouriez avait jeté sur la femme et sur le mari, il avait tout d’abord remarqué la vieillesse du mari. Roland avait dix ans de plus que Dumouriez, et Dumouriez paraissait vingt ans de moins que Roland. Et la richesse de formes de la femme : madame Roland, fille d’un graveur, comme nous l’avons dit, avait, dès son enfance, travaillé dans l’atelier de son père, et, devenue femme, dans l’atelier de son mari.
Le travail, ce rude protecteur, avait sauvegardé la vierge, comme il devait sauvegarder l’épouse.
Dumouriez était de cette race d’homme qui ne peut voir un vieux mari sans rire, et une jeune femme sans désirer.
Aussi déplut-il à la fois à la femme et au mari.
Aussi voilà pourquoi ils firent observer à Brissot et au général qu’il était tard.
Dumouriez et Brissot sortirent.
— Eh bien ? demanda Roland à sa femme quand la porte fut refermée, que penses-tu de notre futur collègue ?
Madame Roland sourit.
— Il y a des hommes qu’on n’a pas besoin de voir deux fois pour se faire une opinion sur eux. C’est un esprit d’élite, un caractère souple, un regard faux. Il a exprimé une grande satisfaction du choix patriotique qu’il était chargé de t’annoncer ; eh bien ! je ne serais pas étonnée qu’il te fît renvoyer un jour ou l’autre. — Eh bien ! dit Roland, c’est de point en point mon avis.
Et tous deux se couchèrent avec leur calme habituel, ni l’un ni l’autre ne se doutant que la main de fer de la destinée venait d’écrire leurs deux noms sur les tablettes sanglantes du bourreau.
Le lendemain, le nouveau ministère prêta serment à l’Assemblée nationale, et se rendit aux Tuileries, de Grave avait consenti à garder son portefeuille.
Roland portait des souliers à cordon, parce qu’il n’avait probablement pas d’argent pour acheter des boucles.
Il portait un chapeau rond, n’en ayant jamais porté d’autres.
Il se rendit aux Tuileries dans son costume habituel.
Il se trouvait le dernier à la suite de ses collègues.
Le maître des cérémonies laissa passer les cinq premiers, mais arrêta Roland.
Roland ignorait pourquoi on lui refusait l’entrée.
— Mais, moi aussi, disait-il, je suis ministre comme les autres, ministre de l’intérieur, même.
Mais le maître des cérémonies ne paraissait point convaincu le moins du monde.
Dumouriez entendit le débat et intervint.
— Et pourquoi, demanda-t-il, refusez-vous l’entrée à monsieur Roland ? — Eh ! Monsieur ! s’écria le maître des cérémonies, se tordant les bras, un chapeau rond et pas de boucle ! — Ah ! Monsieur ! répondit Dumouriez avec le plus grand sang-froid : un chapeau rond et pas de boucle, tout est perdu !
Et il poussa Roland dans le cabinet du roi.
Ce ministère, qui avait tant de peine à entrer dans le cabinet du roi, pouvait s’appeler le ministère de la guerre.
Le 1 mars était mort l’empereur Léopold.
La reine, qui avait lu un jour dans je ne sais quel pamphlet jacobin, qu’une croûte de pâté ferait justice de l’empereur d’Autriche ; la reine qui avait fait venir Gilbert pour lui demander s’il existait un contrepoison universel ; la reine avait crié bien haut que son frère était empoisonné.
Avec Léopold était morte la politique temporisatrice de l’Autriche.
Celui qui montait au trône, François II, que nous avons connu et qui, après avoir été le contemporain de nos pères a été le nôtre, était mêlé de sang allemand et italien. Autrichien né à Florence, faible, violent, rusé, âme dure et bigote, cachant sa duplicité sous une physionomie placide, sous un masque rose d’une placidité effrayante, marchant par un ressort, comme la statue du commandeur, ou le spectre du roi de Danemarck, donnant sa fille à son vainqueur pour ne pas lui donner ses États, puis le frappant par derrière au premier pas de retraite que lui fait faire le vent du nord. François II, enfin, l’homme des plombs de Venise et des cachots du Spitzberg, le bourreau d’Andryane et de Sylvio Pellico.
Voilà le protecteur des émigrés, l’allié de la Prusse, l’ennemi de la France.
Notre ambassadeur à Vienne, monsieur de Noailles, était à peu près prisonnier dans son palais.
Notre ambassadeur à Berlin, monsieur de Ségur, y fut précédé par le bruit qu’il y venait pour surprendre les secrets du roi de Prusse, en se faisant l’amant de ses maîtresses.
Par hasard ce roi de Prusse-là avait des maîtresses.
Il se présenta, monsieur de Ségur, en audience publique, en même temps que l’envoyé de Coblentz.
Le roi de Prusse tourna le dos à l’ambassadeur de France et demanda tout haut à l’homme des princes comment se portait le comte d’Artois.
La Prusse se croyait à cette époque, comme elle se le croit encore aujourd’hui, à la tête du progrès allemand ; elle vivait de ces étranges traditions philosophiques du roi Frédéric, qui, encourageant les résistances turques et les révolutions polonaises, tout en étranglant les libertés de la Hollande, gouvernement aux mains crochues, qui pêche incessamment dans l’eau trouble des révolutions : tantôt Neufchâtel, tantôt une partie de la Poméranie, tantôt une partie de la Pologne.
C’étaient là nos deux ennemis visibles, François II et Frédéric-Guillaume ; les ennemis encore invisibles, étaient l’Angleterre, la Russie et l’Espagne.
Le chef de toute cette coalition devait être le belliqueux roi de Suède, ce nain armé en géant qu’on appelait Gustave III, et que Catherine II tenait sur sa main.
La présence de François II au trône d’Autriche se manifesta par la note diplomatique suivante :
1 Satisfaire les princes allemands possessionnés dans ce royaume. Autrement dit, reconnaître la suzeraineté impériale au milieu de nos départements. Subir l’Autriche en France même.
2 Rendre Avignon, afin que, comme autrefois, la Provence soit démembrée.
3 Rétablir la monarchie sur le pied du 23 juin 1789.
Il était évident que cette note correspondait aux secrets désirs du roi et de la reine.
Dumouriez en haussa les épaules.
On eût dit que l’Autriche s’était endormie le 14 juillet, et après un sommeil de trois ans, croyait se réveiller le 15.
Le 16 avril, Gustave est assassiné au milieu d’un bal.
Le surlendemain dudit assassinat, encore inconnu en France, la note autrichienne arrivait à Dumouriez.
Il la porta à Louis XVI.
Autant Marie-Antoinette, la femme des partis extrêmes, désirait une guerre qu’elle croyait pour elle une guerre de délivrance ; autant le roi, l’homme des partis moyens, de la lenteur, de la tergiversation et des biais, autant le roi la craignait.
En effet, la guerre déclarée, supposez une victoire, il était à la merci du général vainqueur.
Supposez une défaite, le peuple l’en faisait responsable, criait à la trahison et se ruait sur les Tuileries.
Enfin, si l’ennemi rentrait jusqu’à Paris, qui ramenait-il ?
Monsieur. C’est-à-dire le régent du royaume.
Louis XVI déchu, Marie-Antoinette mise en accusation comme épouse infidèle, les fils de France proclamés peut-être enfants adultérins ! tels étaient les résultats de l’émigration, de retour à Paris.
Le roi se fiait aux Autrichiens, aux Allemands, aux Prussiens.
Mais il se défiait des émigrés.
Àla lecture de la note, il comprit cependant que l’heure de tirer l’épée de la France était venue et qu’il n’y avait pas à reculer.
Le 20 avril, le roi et Dumouriez entrent à l’Assemblée nationale. Ils apportent la déclaration de guerre à l’Autriche.
La déclaration de guerre est reçue avec enthousiasme.
Àcette heure solennelle, dont nous n’avons pas le courage de laisser le roman s’emparer, et que nous consacrons tout entière à l’histoire, il existe en France quatre partis bien tranchés.
Les royalistes absolus, la reine en est.
Les royalistes constitutionnels, le roi prétend en être.
Les républicains.
Les anarchistes.
Les royalistes absolus, à part la reine, n’ont point de chefs patents en France.
Ils sont représentés à l’étranger par Monsieur, par le comte d’Artois, par le prince de Condé, par le duc Charles de Lorraine.
Monsieur de Breteuil à Vienne, monsieur Merey d’Argenteau à Bruxelles, sont les représentants de la reine près de ce parti.
Les chefs du parti constitutionnel sont : Lafayette, Bailly, Barnave, Lameth, Duport, les Feuillants, enfin.
Le roi ne demande pas mieux que d’abandonner la royauté absolue et de marcher avec eux. Cependant il penche plutôt à se tenir en arrière qu’en avant.
Les chefs du parti républicain sont : Brissot, Vergniaud, Guadet, Pétion, Roland, Isnard, Ducos, Condorcet, Couthon.
Les chefs des anarchistes sont : Marat, Danton, Santerre, Gonchon, Camille Desmoulins, Hébert, Legendre, Fabre d’Églantine, Collot d’Herbois.
Dumouriez sera ce que l’on voudra, pourvu qu’il y trouve intérêt et renommée.
Robespierre est rentré dans l’ombre. Il attend.
Maintenant, à qui allait-on remettre le drapeau de la révolution que venait de secouer Dumouriez, ce vague patriote, à la tribune de l’Assemblée ?
À Lafayette, l’homme du Champ de Mars.
À Luckner, la France ne le connaissait que pour le mal qu’il lui avait fait comme partisan pendant la guerre de Sept-Ans.
À Rochambeau, qui ne voulait de guerre que la défensive, et qui était mortifié de voir Dumouriez adresser tout droit ses ordres à ses lieutenants, sans leur faire subir la censure de sa vieille expérience.
C’étaient là trois hommes qui commandaient les trois corps d’armée prêts à entrer en campagne.
Lafayette tenait le centre, et devait descendre vivement la Meuse, poussant de Givet à Namur.
Luckner gardait la Franche-Comté, Rochambeau la Flandre.
Lafayette, appuyé d’un corps que Rochambeau enverrait de Flandre sous le commandement de Biron, enlèverait Namur et marcherait sur Bruxelles, où l’attendait, les bras ouverts, la révolution de Brabant.
Lafayette avait le beau rôle, il était à l’avant-garde ; c’était à lui que Dumouriez réservait la première victoire.
Cette victoire le faisait général en chef.
Lafayette, victorieux et général en chef, Dumouriez, ministre de la guerre, on jetait le bonnet rouge aux orties, on écrasait d’une main la Gironde, de l’autre les Jacobins.
La contre-révolution était faite.
Mais Robespierre ?
Robespierre était rentré dans l’ombre, nous l’avons dit, et beaucoup prétendaient qu’il y avait un passage souterrain de la maison du menuisier Duplay à la demeure royale de Louis XVI.
N’était-ce point de là que venait la pension payée par madame la duchesse d’Angoulême à mademoiselle de Robespierre ?
Mais cette fois, comme toujours, Lafayette manqua à Lafayette.
Puis on allait faire la guerre avec des partisans de la paix ; les munitionnaires, particulièrement, étaient les amis de nos ennemis. Ils eussent volontiers laissé nos troupes sans vivres et sans munitions, et c’est ce qu’ils firent, pour assurer le pain et la poudre aux Prussiens et aux Autrichiens.
Puis, remarquez bien qu’en dessous l’homme aux menées sourdes, aux sapes ténébreuses, Dumouriez, ne négligeait pas ses relations avec les d’Orléans, relations qui devinrent sa perte.
Biron et Valence étaient des généraux orléanistes.
Ainsi orléanistes et feuillants, Lafayette et Biron, devaient tirer les premiers coups d’épée, sonner les fanfares de la première victoire.
Le 28 avril au matin, Biron s’empare de Quiévrain, marche sur Mons.
En même temps, le lendemain 29, Théobald Dillon se portait de Lille à Tournay.
Biron et Dillon, deux aristocrates, mais deux beaux et deux braves jeunes gens, roués, spirituels, de l’école de Richelieu ; l’un franc dans ses opinions patriotiques, l’autre n’ayant pas eu le temps de savoir les opinions qu’il avait : il va être assassiné.
Nous avons dit quelque part que les dragons étaient l’arme aristocratique de l’armée. Deux régiments de dragons marchaient en tête des trois mille hommes de Biron.
Tout à coup les dragons, sans même voir l’ennemi, se mettent à crier :
— Sauve qui peut, nous sommes trahis !
Puis ils tournent bride, passant, criant toujours, sur l’infanterie qu’ils écrasent. L’infanterie les croit poursuivis et fuit à son tour ; la panique est complète. Même chose arrive à Dillon.
Dillon rencontre un corps de neuf mille Autrichiens. Les dragons de son avant-garde prennent peur, fuient, entraînent l’infanterie avec eux, abandonnent chariots, artillerie, équipages, et ne s’arrêtent qu’à Lille.
Là, les fuyards mettent la lâcheté sur le compte de leurs chefs, égorgent Théobald Dillon et le lieutenant-colonel Bertois, après quoi ils livrent les corps à la populace de Lille, qui les pend et qui danse autour des cadavres.
Par qui avait été organisée cette défaite, qui avait pour but de faire entrer l’hésitation dans le cœur des patriotes et la confiance dans celui de l’ennemi ?
La Gironde, qui avait voulu la guerre, et qui saignait aux deux flancs de la double blessure qu’elle venait de recevoir ; la Gironde, et, il faut le dire, toutes les apparences lui donnaient raison, la Gironde accusera la cour, c’est-à-dire la reine.
Sa première idée fut de rendre à Marie-Antoinette coup pour coup.
Mais on avait laissé à la royauté le temps de revêtir une cuirasse bien autrement solide que ce plastron que la reine avait capitonné pour le roi, et reconnu une nuit, avec Andrée, à l’épreuve de la balle.
La reine avait peu à peu réorganisé cette fameuse garde constitutionnelle autorisée par la Constituante. Elle ne se montait pas à moins de six mille hommes. Et quels hommes ! des bretteurs et des maîtres d’escrime qui allaient insulter les représentants patriotes jusque sur les bancs de la chambre, des gentilshommes bretons et vendéens, des Provençaux de Nîmes et d’Arles, de robustes prêtres qui, sous prétexte de refus de serment, avaient jeté la soutane aux orties et pris, à la place du goupillon, l’épée, le poignard et le pistolet.
En outre, un monde de chevaliers de Saint-Louis, qui sortaient on ne sait d’où, qu’on décorait on ne sait pourquoi. Dumouriez lui-même s’en plaint dans ses Mémoires. « Quelque gouvernement qui succède à celui qui existe, il ne pourra réhabiliter cette belle et malheureuse croix que l’on prodigue ; » il en avait été donné six mille depuis deux ans.
C’est au point qu’il refuse pour lui le grand-cordon et le fait donner à monsieur de Vatteville, major du régiment suisse d’Ernest.
Il fallait commencer par entamer la cuirasse, puis on frapperait le roi et la reine.
Tout à coup le bruit se répandit qu’à l’ancienne École militaire il y avait un drapeau blanc, que ce drapeau, qui devait être arboré incessamment, c’était le roi qui l’avait donné. Cela rappelait la cocarde noire des 5 et 6 octobre. On était si étonné, avec les opinions contre-révolutionnaires du roi et de la reine, de ne pas voir flotter le drapeau blanc sur les Tuileries, que l’on s’attendait à le voir surgir tout à coup sur quelqu’autre monument.
Le peuple, à la nouvelle de l’existence de ce drapeau, se porta sur les casernes. Les officiers voulurent résister, les soldats les abandonnèrent. On trouva un drapeau blanc, grand comme la main, qui avait été planté dans un gâteau donné par le dauphin. Mais, outre ce chiffon sans importance, on trouva nombre d’hymnes en l’honneur du roi, nombre de chansons injurieuses à l’Assemblée. La garde du roi avait éclaté en cris de joie à la nouvelle de la défaite de Tournay et de Quiévrain ; elle avait exprimé l’espoir que dans trois jours Valenciennes serait pris, et dans quinze jours l’étranger à Paris.
Il y a plus, un cavalier de cette garde, bon Français, nommé Joachim Murat, qui avait cru entrer dans une véritable garde constitutionnelle, comme l’indiquait son titre, avait donné sa démission. On avait voulu le gagner à prix d’argent et l’envoyer à Coblentz.
Cette garde, c’est une arme terrible aux mains de la royauté. Ne peut-elle pas, sur un ordre du roi, marcher sur l’Assemblée, envelopper le Manége, faire prisonniers ou tuer les députés, depuis le premier jusqu’au dernier. Moins que cela, ne peut-elle pas prendre le roi, sortir avec lui de Paris, le conduire à la frontière, faire une seconde fuite de Varennes, qui réussira cette fois ?
Aussi dès le 22 mai, c’est-à-dire trois semaines avant le double échec de Tournay et de Quiévrain, Pétion, de nouveau maire de Paris, l’homme nommé par l’influence de la reine, celui qui l’a ramenée de Varennes, qu’elle protége en haine de celui qui l’avait laissée fuir ; aussi Pétion a-t-il écrit au commandant de la garde nationale, exprimant tout haut ses craintes sur le départ possible du roi, l’invitant à observer, à surveiller et à multiplier les patrouilles aux environs. À surveiller, à observer, quoi ? Pétion ne le dit pas. À multiplier les patrouilles aux environs. Aux environs de quoi ? Même silence. Mais à quoi bon nommer les Tuileries et le roi. Qu’observe-t-on ? l’ennemi. Autour de quoi multiplie-t-on les patrouilles ? autour du camp ennemi. Quel est le camp ennemi ? les Tuileries. Quel est l’ennemi ? le roi. Ainsi, voilà la grande question posée.
C’est Pétion, le petit avocat de Chartres, le fils d’un procureur, qui l’a posée au descendant de Saint-Louis, au petit-fils de Louis XIV, au roi de France. Et le roi de France s’en plaint, car il comprend que cette voix parle plus haut que la sienne ; il s’en plaint dans une lettre que le directoire du département fait afficher sur les murs de Paris.
Mais Pétion ne s’en inquiète aucunement, il n’y répond pas, il maintient son ordre. Donc Pétion est le vrai roi. Si vous en doutez, vous en aurez des preuves tout à l’heure.
Le rapport de Bazire demande donc qu’on supprime la garde constitutionnelle du roi et qu’on décrète d’arrestation monsieur de Brissac, son chef.
Le fer était chaud, les Girondins le battirent en rudes forgerons qu’ils étaient. Il s’agissait pour eux d’être ou de ne pas être. Le décret fut rendu le même jour, la garde constitutionnelle licenciée, le duc de Brissac décrété d’arrestation, et les postes des Tuileries remis à la garde nationale.
Ô Charny ! Charny ! où es-tu ? Toi qui à Varennes avais failli reprendre la reine avec tes trois cents cavaliers, qu’eusses-tu fait aux Tuileries avec six mille hommes ?
Charny vivait heureux, oubliant tout dans les bras d’Andrée.