‹ La Comtesse de CharnyChapitre 134 sur 186 · 2 · 48

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On se rappelle la démission donnée par de Grave ; elle avait été à peu près refusée par le roi, tout à fait refusée par Dumouriez. Dumouriez avait tenu à garder de Grave qui était son homme. Il l’avait gardé en effet, mais à la nouvelle du double échec, il lui fallut sacrifier son ministre de la guerre. Il l’abandonna : gâteau jeté au Cerbère des Jacobins pour calmer ses aboiements. Il accepta à sa place le colonel Servan, ex-gouverneur des pages. Sans doute il ignorait quel homme devenait son collègue, et quel coup cet homme allait porter à la royauté.

Pendant que la reine veillait aux mansardes des Tuileries, regardant à l’horizon si elle ne voyait pas venir les Autrichiens tant attendus, une autre femme veillait dans son petit salon de la rue Guénégaud : l’une était la contre-révolution ; l’autre la révolution. On comprend que c’est de madame Roland que nous voulons parler. C’est elle qui avait poussé Servan au ministère, comme madame de Staël y avait poussé Narbonne. La main des femmes est partout, dans ces trois terribles années 91, 92, 93.

Servan ne quittait pas le salon de madame Roland, comme tous les Girondins dont elle était le souffle, la lumière, l’âme ; il s’inspirait de cette âme vaillante, qui brûlait sans cesse sans jamais se consumer. On disait quelle était la maîtresse de Servan ; elle laissait dire, et, rassurée par sa conscience, elle souriait à la calomnie. Chaque jour, elle voyait rentrer son mari, écrasé sous la lutte ; il se sentait entraîné vers l’abîme avec son collègue Clavières, et cependant rien n’était visible ; tout pouvait se nier.

Le soir où Dumouriez était venu lui offrir le ministère de l’intérieur il avait fait ses conditions.

— Je n’ai d’autre fortune que mon honneur, avait-il dit, je veux que mon honneur sorte intact du ministère. Un secrétaire assistera à toutes les délibérations du conseil et consignera les avis de chacun ; on verra ainsi si jamais je fais défaut au patriotisme et à la liberté.

Dumouriez avait promis, il avait besoin de couvrir l’impopularité de son nom du manteau girondin ; Dumouriez est un de ces hommes qui promettent toujours, quitte ensuite à ne tenir que selon leurs convenances. Dumouriez n’avait pas tenu, et Roland avait vainement demandé son secrétaire.

Alors Roland ne pouvant obtenir cette archive secrète, en avait appelé à la publicité. Il avait fondé le journal le Thermomètre, mais, il le sentait très-bien lui-même, il y avait telle séance du conseil dont la révélation eût été une trahison en faveur de l’ennemi. La nomination de Servan lui venait en aide, mais ce n’était point assez. Neutralisé par Dumouriez, le conseil n’avançait à rien. L’Assemblée venait bien de frapper un coup : elle avait licencié la garde constitutionnelle, arrêté Brissac.

Roland en revenant avec Servan, le 27 mars au soir, rapporta la nouvelle à la maison.

— Qu’a-t-on fait de ces gardes licenciés ? demanda madame Roland. — Rien. — Ils sont libres, alors ? — Oui, seulement ils ont été obligés de mettre bas l’uniforme bleu. — Demain, ils prendront l’uniforme rouge et se promèneront en Suisses.

Le lendemain, en effet, les rues de Paris étaient sillonnées d’uniformes suisses. Cette garde licenciée avait changé d’habit, voilà tout. Elle était là dans Paris, tendant la main à l’étranger, lui faisant signe de venir, prête à lui ouvrir les barrières.

Les deux hommes, Roland et Servan, ne trouvaient aucun remède à cela. Madame Roland prit une feuille de papier, mit une plume aux mains de Servan :

— Écrivez, dit-elle :

«  Proposition d’établir à Paris, à propos de la fête du 14 juillet, un camp de vingt mille volontaires. »

Servan laissa tomber la plume avant d’avoir fini la phrase.

— Jamais le roi ne consentira ! dit-il. — Aussi, n’est-ce point au roi qu’il faut proposer cette mesure, c’est à l’Assemblée ; aussi n’est-ce pas comme ministre qu’il faut réclamer, c’est comme citoyen.

Servan et Roland venaient, à la lueur d’un éclair, d’entrevoir tout un immense horizon.

— Oh ! dit Servan, vous avez raison, avec cela et un décret sur les prêtres nous tenons le roi. — Vous comprenez bien, n’est-ce pas ? — Achevez votre motion, Servan ; Roland va rédiger le décret.

Servan acheva sa phrase. Roland écrivait pendant ce temps :

« La déportation du prêtre rebelle aura lieu dans un mois hors du royaume, si elle est demandée par vingt citoyens actifs, approuvée par le district, prononcée par le gouvernement. Le déporté recevra trois livres par jour, comme frais de route, jusqu’à la frontière. »

Servan lut sa proposition sur le camp de vingt mille volontaires. Roland lut son projet de décret sur l’exportation des prêtres. Toute la question en effet était là. Le roi agissait-il franchement ? Le roi trahissait-il ? Si le roi était vraiment constitutionnel, il sanctionnerait les deux décrets. Si le roi trahissait, il apposerait son veto.

— Je signerai la motion du camp comme citoyen, dit Servan. — Et Vergniaud proposera le décret sur les prêtres, dirent à la fois le mari et la femme.

Dès le lendemain Servan lança sa demande à l’Assemblée. Vergniaud mit le décret dans sa poche et promit de l’en tirer quand il en serait temps. Le soir de l’envoi de la motion à l’Assemblée, Servan entra au conseil comme d’habitude. Sa démarche était connue ; Roland et Clavières la soutenaient contre Dumouriez, Lacoste et Duranton.

— Ah ! venez, Monsieur ! et venez rendre compte de votre conduite, dit Dumouriez. — À qui, s’il vous plaît ? demanda Servan. — Mais au roi, à la nation, à moi.

Servan sourit.

— Monsieur, dit Dumouriez, vous avez fait aujourd’hui une démarche importante. — Oui, répondit Servan, je le sais, Monsieur, de la plus haute importance. — Avez-vous pris les ordres du roi pour agir ainsi ? — Non, Monsieur, je l’avoue. — Avez-vous pris l’avis de vos collègues ? — Pas plus que les ordres du roi, je l’avoue encore. — Alors, pourquoi avez-vous agi ainsi ? — Parce que c’était mon droit comme particulier et comme citoyen. — Alors, c’est comme particulier et comme citoyen que vous avez présenté cette motion incendiaire ? — Oui. — Pourquoi alors, à votre signature, avez-vous joint le litre de ministre de la guerre ? — Parce que je voulais prouver à l’Assemblée que j’étais prêt à appuyer comme ministre ce que je demandais comme citoyen. — Monsieur, dit Dumouriez, ce que vous avez fait là est à la fois d’un mauvais citoyen et d’un mauvais ministre. — Monsieur, dit Servan, permettez-moi de ne prendre que moi pour juge des choses qui touchent ma conscience. Si j’avais un juge à prendre dans une question si délicate, je tâcherais qu’il ne s’appelât point Dumouriez.

Dumouriez pâlit et fit un pas vers Servan. Servan porta la main à la garde de son épée. Dumouriez en fit autant. En ce moment, le roi entra. Il ignorait encore la motion de Servan. On se tut.

Le lendemain, le décret qui demandait le rassemblement de vingt mille fédérés à Paris fut discuté à l’Assemblée.

Le roi avait été consterné à cette nouvelle. Il avait fait appeler Dumouriez.

— Vous êtes un fidèle serviteur, Monsieur, lui dit-il, et je sais de quelle façon vous avez pris les intérêts de la royauté à l’endroit de ce misérable Servan. — Je remercie Votre Majesté, dit Dumouriez.

Puis, après une pause :

— Le roi sait-il que le décret a passé ? demanda-t-il. — Non, dit le roi ; mais peu m’importe, je suis décidé dans cette circonstance à exercer mon droit de veto.

Dumouriez secoua la tête.

— Ce n’est point votre avis, Monsieur ? demanda le roi. — Sire, répondit Dumouriez, sans aucune force de résistance, en butte comme vous l’êtes aux soupçons de la plus grande partie de la nation, à la rage des Jacobins, à la profonde politique du parti républicain, une pareille résolution de votre part sera une déclaration de guerre. — Eh bien ! soit, la guerre ; je la fais bien à mes amis, je puis bien la faire à mes ennemis. — Sire, dans l’autre vous avez dix chances de victoire ; dans celle-ci, dix chances de défaite. — Mais vous ne savez donc pas dans quel but on demande ces vingt mille hommes ? — Que Votre Majesté m’accorde cinq minutes de libre parole, et j’espère lui prouver que non-seulement je sais ce que l’on désire, mais encore que je devine ce qui arrivera. — Parlez, Monsieur, dit le roi, j’écoute.
LOUIS XVI ET DUMOURIEZ.

Et en effet, le coude appuyé sur le bras de son fauteuil, la tête appuyée dans le creux de sa main, Louis XVI écouta.

— Sire, dit Dumouriez, ceux qui ont sollicité ce décret sont autant les ennemis de la patrie que du roi. — Vous le voyez bien, interrompit Louis XVI, vous l’avouez vous-même. — Je dirai plus, son accomplissement ne peut produire que de grands malheurs. — Eh bien ! alors ? — Permettez, sire. — Oui, allez, allez. — Le ministre de la guerre est très-coupable d’avoir sollicité un rassemblement de vingt mille hommes près de Paris, pendant que nos armées sont faibles, nos frontières dégarnies, nos caisses épuisées. — Oh ! fit le roi, coupable, je le crois bien. — Non-seulement coupable, sire, mais imprudent, ce qui est bien pis, imprudent de proposer, près de l’Assemblée, la réunion d’une troupe indisciplinée, appelée sous un nom qui exagérera son patriotisme, et dont le premier ambitieux pourra s’emparer. — Oh ! c’est la Gironde qui parle par la voix de Servan. — Oui, répondit Dumouriez ; mais ce n’est pas la Gironde qui en profitera, sire. — Ce sont peut-être les Feuillants, n’est-ce pas, qui en profiteront ? — Ce ne sera ni l’un ni l’autre ; ce seront les Jacobins ; les Jacobins, dont les affiliations s’étendent par tout le royaume, et qui, sur vingt mille fédérés, trouveront peut-être dix-neuf mille adeptes. Ainsi, croyez bien, sire, les promoteurs du décret seront renversés par le décret lui-même. — Ah ! si je le croyais, je m’en consolerais presque ! s’écria le roi. — Je pense donc, sire, que le décret est dangereux pour la nation, pour le roi, pour l’Assemblée nationale, et surtout pour ses auteurs, dont il sera le châtiment. Et cependant, mon avis est, sire, que vous ne pouvez pas faire autrement que de le sanctionner. Il a été provoqué par une malice si profonde, que je dirai, sire, qu’il y a de la femme là-dessous. — Madame Roland, n’est-ce pas ? Pourquoi les femmes ne filent-elles pas ou ne tricotent-elles pas, au lieu de faire de la politique ? — Que voulez-vous, sire, madame de Maintenon, madame de Pompadour, madame Dubarry leur en ont fait perdre l’habitude.

Puis il continua :

— Il a été provoqué par une malice profonde, débattu avec acharnement, décrété avec enthousiasme. Tout le monde est aveuglé à l’endroit de ce malheureux décret. Si vous y appliquez votre veto, il n’en aura pas moins lieu. Au lieu de vingt mille hommes assemblés par une loi, et que l’on peut, par conséquent, soumettre à des ordonnances, il arrivera des provinces, à l’époque de la fédération qui approche, quarante mille hommes sans décret, qui peuvent renverser du même coup la constitution, l’Assemblée et le trône. Si nous avions été vainqueurs au lieu d’avoir été vaincus, ajouta Dumouriez en baissant la voix ; si j’avais eu un prétexte pour faire Lafayette général en chef, et pour mettre cent mille hommes dans sa main, sire, je vous dirais : N’acceptez pas. Nous sommes battus à l’extérieur, à l’intérieur, je vous dis : Sire, acceptez !

En ce moment on gratta à la porte du roi.

— Entrez ! dit Louis XVI.

C’était le valet de chambre Thierry.

— Sire, dit-il, monsieur Duranton, le ministre de la justice, demande à parler à Votre Majesté. — Que veut-il me dire ? Voyez cela, monsieur Dumouriez.

Dumouriez sortit.

Au même instant, la tapisserie qui tombait devant la porte de communication qui donnait chez la reine se souleva, et Marie-Antoinette parut.

— Sire, dit-elle, tenez ferme. Ce Dumouriez est un Jacobin comme les autres. N’a-t-il pas mis le bonnet rouge ? Quant à Lafayette, vous savez ; j’aime mieux me perdre sans lui, que d’être sauvée par lui.

Et comme on entendait les pas de Dumouriez qui se rapprochaient de la porte, la tapisserie retomba, et la vision disparut.

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