2 · 73
Ces flambeaux, au moment où ils passaient devant le Carrousel, dans la rue Saint-Honoré et sur les quais, éclairaient un triste spectacle.
La lutte matérielle était finie, mais le combat durait encore dans les cœurs, car la haine et le désespoir survivaient à la lutte.
Les récits contemporains, la légende royaliste se sont longuement et tendrement appitoyés, comme nous sommes tout prêt à le faire nous-même, sur les augustes têtes, du front desquelles cette terrible journée arrachait la couronne.
Ils ont consigné le courage, la discipline, le dévouement des suisses et des gentilshommes.
Ils ont compté les gouttes de sang versé ; mais ils n’ont pas compté les cadavres du peuple, les larmes des mères, des sœurs et des veuves. Disons-en un mot.
Pour Dieu qui, dans sa haute sagesse, non-seulement permet, mais dirige les événements, le sang est le sang, les larmes sont les larmes.
Le nombre des morts était bien autrement considérable chez les hommes du peuple ou chez les patriotes, que chez les suisses ou les gentilshommes. Voyez plutôt ce que dit l’auteur de l’Histoire du 10 août, histoire et historien royalistes s’il en fût.
« La journée du 10 août coûta à l’humanité environ sept cents soldats et vingt-deux officiers, vingt-quatre gardes nationaux royalistes, cinq cents fédérés, trois commandants de troupes nationales, quarante gendarmes, plus de cent personnes de la maison domestique du roi, deux cents hommes tués pour vol . Les neuf citoyens massacrés aux Feuillants, monsieur de Clermont-Tonnerre, et environ trois mille hommes du peuple tués sur le Carrousel, dans le jardin des Tuileries, sur la place Louis XV ; au total, environ quatre mille six cents hommes.
Et c’est concevable. On a vu les précautions prises pour fortifier les Tuileries. Les suisses avaient généralement tiré abrités derrière de bonnes murailles ; les assaillants, au contraire, n’avaient eu que leur poitrine pour parer les coups.
Trois mille cinq cents insurgés, sans compter les deux cents voleurs fusillés pour vol, avaient donc péri.
Ce qui suppose autant de blessés à peu près, l’auteur de la Révolution du 10 août ne parle que des morts.
Beaucoup d’entre ces trois mille cinq cents hommes, mettons la moitié, étaient des gens mariés, de pauvres pères de familles qu’une intolérable misère avait poussés au combat avec la première arme qui leur était tombée sous la main et même sans arme, et qui, pour aller chercher la mort, avaient laissé dans leurs taudis des enfants affamés, des femmes au désespoir.
Cette mort, ils l’avaient trouvée, soit dans le Carrousel, où la lutte avait commencé, soit dans les appartements, où elle s’était continuée, soit dans le jardin, où elle s’était éteinte.
De trois heures de l’après-midi à neuf heures du soir, on avait enlevé en hâte et jeté au cimetière de la Madeleine tout soldat portant un uniforme.
Quant aux cadavres des gens du peuple, c’était autre chose, des tombereaux les ramassaient et les ramenaient dans leurs quartiers, presque tous étaient, ou du faubourg Saint-Antoine, ou du faubourg Saint-Marcel.
Là, particulièrement sur la place de la Bastille et sur celle de l’Arsenal, sur la place Maubert et sur celle du Panthéon, là, on les étalait côte à côte.
Chaque fois qu’une de ces sombres voitures, roulant pesante et laissant une trace de sang derrière elle, entrait dans l’un ou l’autre faubourg, la foule des mères, des femmes, des sœurs, des enfants, l’entourait dans une mortelle angoisse . Puis, à mesure que les reconnaissances se faisaient entre la vie et la mort, les cris, les menaces, les sanglots éclataient. C’étaient des maudissements inouïs et inconnus qui s’élevaient comme une troupe d’oiseaux nocturnes et de mauvais augure, battaient des ailes dans l’obscurité et s’envolaient plaintifs vers ces funestes Tuileries. Tout cela planait, comme ces bandes de corbeaux des champs de bataille, sur le roi, sur la reine, sur la cour, sur cette camarilla autrichienne qui l’entourait, sur ces nobles qui la conseillaient : les uns se promettaient la vengeance de l’avenir, et ils se la sont donnée au 2 septembre et au 21 janvier ; les autres reprenaient une pique, un sabre, un fusil, et, ivres du sang qu’ils venaient de boire par les yeux, rentraient dans Paris pour tuer. Tuer qui ?
Tout ce qui restait de ces suisses, de ces nobles, de cette cour ; pour tuer le roi, pour tuer la reine, s’ils les avaient trouvés. On avait beau leur dire : Mais en tuant le roi et la reine, vous faites des enfants orphelins ; en tuant les nobles, vous faites des femmes veuves, des sœurs en deuil. Femmes, sœurs, enfants criaient : Mais nous aussi, nous sommes des orphelins ! Nous aussi, nous sommes des veuves ! Et ceux qui entendaient ces cris, le cœur plein de sanglots, allaient à l’Assemblée, allaient à l’Abbaye, se heurtant la tête aux portes et criant : Vengeance ! vengeance !
C’était un spectacle terrible que celui de ces Tuileries ensanglantées, fumantes, désertées, excepté par les cadavres et par trois ou quatre postes qui veillaient à ce que, sous prétexte de reconnaître leurs morts, les visiteurs nocturnes ne vinssent pas piller cette pauvre demeure royale, aux portes enfoncées, aux fenêtres brisées.
Il y avait un poste sous chaque vestibule, au pied de chaque escalier.
Le poste du pavillon de l’horloge, c’est-à-dire du grand escalier, était commandé par un jeune capitaine de garde Nationale, à qui la vue de tout ce désastre inspirait sans doute une grande pitié, si l’on en juge par l’expression de sa physionomie à chaque tombereau de cadavres que l’on emportait, en quelque sorte sous sa présidence, mais sur les besoins matériels duquel les événements terribles qui venaient de s’accomplir ne semblaient point avoir eu plus d’influence que sur le roi ; car vers onze heures du soir il paraissait occupé de satisfaire un monstrueux appétit, aux dépens d’un pain de quatre livres qu’il tenait assujetti sous son bras gauche, tandis que sa main droite, armée d’un couteau, en retranchait incessamment de larges mouillettes, qu’il introduisait dans une bouche dont la largeur se mesurait à la dimension du lopin de nourriture qu’elle était destinée à recevoir.
Appuyé contre une des colonnes du vestibule, il regardait passer, pareilles à des ombres, ces silencieuses processions de mères, d’épouses, de filles, qui venaient, éclairées par des torches posées de distance en distance, redemander au cratère éteint les cadavres de leurs pères, de leurs maris et de leurs fils.
Tout à coup, et à la vue d’une espèce d’ombre à moitié voilée, le jeune capitaine tressaillit.
— Madame la comtesse de Charny ! murmura-t-il.
L’ombre à moitié voilée passa sans entendre et sans s’arrêter.
Le jeune capitaine fit un signe à son lieutenant. Le lieutenant vint à lui.
— Désiré, dit-il, voici une pauvre dame de la connaissance de monsieur Gilbert qui vient sans doute chercher son mari parmi les morts ; il faut que je la suive, dans le cas où elle aurait besoin de renseignements ou de secours. Je te laisse le commandement du poste, veille pour deux. — Diable ! répondit le lieutenant que le jeune capitaine avait désigné sous ce prénom de Désiré, auquel nous ajouterons le nom de Maniquet, elle a l’air d’une fière aristocrate, ta dame. — C’est qu’aussi c’en est une d’aristocrate, dit le capitaine, c’est une comtesse. — Va donc alors. Je veillerai pour deux.
La comtesse de Charny avait déjà tourné le premier angle de l’escalier, lorsque le capitaine, se détachant de sa colonne, commença de la suivre à la distance respectueuse d’une quinzaine de pas.
Celui-ci ne s’était pas trompé. C’était bien son mari que cherchait la pauvre Andrée. Seulement elle le cherchait, non pas avec les tressaillements anxieux du doute, mais avec la morne conviction du désespoir.
Depuis l’heure où, se réveillant au milieu de sa joie et de son bonheur, à l’écho des événements de Paris, Charny, pâle, mais résolu, était venu dire à sa femme :
— Chère Andrée, le roi de France court risque de la vie et a besoin de tous ses défenseurs, que dois-je faire ?
Andrée avait répondu :
— Aller où ton devoir t’appelle, mon Olivier, et mourir pour le roi, s’il le faut. — Mais toi ? avait demandé Charny. — Oh ! pour moi, avait répondu Andrée, ne sois pas inquiet. Comme je n’ai vécu que par toi, Dieu permettra sans doute que je meure avec toi.
Et dès lors tout avait été convenu entre ces grands cœurs ; on n’avait pas échangé un mot de plus, on avait fait venir les chevaux de poste, on était parti, et, cinq heures après, on descendait dans le petit hôtel de la rue Coq-Héron.
Une demi-heure après Charny, comme nous l’avons vu, au moment où Gilbert, comptant sur son influence, allait lui écrire de venir à Paris ; une demi-heure après, Charny, vêtu de son costume d’officier de marine, se rendait chez la reine.
Depuis ce moment, on le sait, il ne l’avait pas quittée.
Andrée était restée seule avec ses femmes, enfermée et priant ; elle avait eu un instant l’idée d’imiter le dévouement de son mari et d’aller redemander sa place près de la reine, comme son mari allait redemander sa place près du roi, mais elle n’en n’avait pas eu le courage.
La journée du 9 s’était écoulée pour elle dans les angoisses, mais sans rien amener de bien positif.
Le 10, vers neuf heures, elle avait entendu, par les fenêtres du jardin ouvertes, retentir les premiers coups de canon.
Inutile de dire que chaque écho du tonnerre guerrier faisait vibrer jusqu’à la dernière fibre de son cœur.
Vers deux heures la fusillade elle-même s’éteignit.
Le peuple était-il vainqueur ou vaincu ? Elle s’informa : le peuple était vainqueur.
Qu’était devenu Charny dans la terrible lutte ; elle le connaissait, elle savait qu’il en avait pris sa large part.
Elle s’informa encore.
On lui dit que presque tous les suisses avaient été tués, mais que presque tous les gentilshommes s’étaient sauvés. Elle attendit.
Charny pouvait rentrer sous un déguisement quelconque, Charny pouvait avoir besoin de fuir sans retard.
Les chevaux furent attelés et mangèrent à la voiture. Chevaux et voitures attendaient le maître ; mais Andrée, quelque danger qu’il courût, savait bien que le maître ne partirait pas sans elle.
Elle fit ouvrir les portes, afin que rien ne retardât la fuite de Charny, si Charny fuyait, et elle attendit. Les heures s’écoulaient.
ANDRÉE CHERCHANT LE CORPS DE SON MARI.
— S’il est caché quelque part, disait Andrée, il attend la nuit pour sortir, attendons la nuit.
La nuit vint, Charny ne reparut point.
Au mois d’août la nuit vient tard.
Àdix heures seulement, Andrée perdit tout espoir, elle jeta un voile sur sa tête et sortit.
Tout le long de son chemin elle rencontra des groupes de femmes se tordant les mains. Des bandes d’hommes criaient vengeance. Elle passa au milieu des uns et des autres ; la douleur des uns et la colère des autres la sauvegardaient.
C’était aux hommes qu’on en voulait ce soir-là, pas aux femmes. De l’un comme de l’autre côté, ce soir-là, les femmes pleuraient.
Andrée arriva sur la place du Carrousel, elle entendit la proclamation des décrets de l’Assemblée nationale. Le roi et la reine étaient sous la sauvegarde de l’Assemblée nationale. Voici tout ce qu’elle comprit.
Elle vit s’éloigner deux ou trois tombereaux, et demanda ce qu’emportaient ces tombereaux.
On lui répondit que c’étaient des cadavres ramassés sur la place du Carrousel et dans la cour Royale. On n’en n’était encore que là de l’enlèvement des morts.
Andrée comprit que ce n’était, ni sur le Carrousel, ni dans la cour Royale que devait avoir combattu Charny, mais à la porte du roi ou à la porte de la reine.
Elle franchit la cour Royale, traversa le grand vestibule et monta l’escalier. Ce fut en ce moment que Pitou, qui, en sa qualité de capitaine, commandait le poste du grand vestibule, la vit, la reconnut et la suivit.