‹ La Comtesse de CharnyChapitre 160 sur 186 · 2 · 74

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Il est impossible de se faire une idée de l’état de dévastation que présentaient les Tuileries. Le sang coulait par les chambres et roulait comme une cascade le long des escaliers.

Quelques cadavres jonchaient encore les appartements.

Andrée fit ce que faisaient les autres chercheurs, elle prit une torche et alla regarder cadavre par cadavre.

Et en regardant elle s’acheminait vers les appartements de la reine et du roi. Pitou la suivait toujours.

Là, comme dans les autres chambres, elle chercha inutilement ; alors un instant elle regarda autour d’elle ne sachant plus où aller. Pitou vit son embarras et s’approchant d’elle :

— Hélas ! dit-il, je me doute bien de ce que cherche madame la comtesse.

Andrée se retourna.

— Si madame la comtesse avait besoin de moi ? — Monsieur Pitou ! dit Andrée. — Pour vous servir, Madame. — Oh ! oui, oui, dit Andrée, car j’ai besoin de vous.

Puis s’approchant de lui et lui prenant les deux mains :

— Savez-vous ce qu’est devenu le comte de Charny ? dit-elle. — Non, Madame, dit Pitou, mais je puis vous aider à le chercher. — Il y a quelqu’un, dit Andrée, qui nous dirait bien s’il est mort ou vivant, et, mort ou vivant, qui sait où il est. — Qui cela, madame la comtesse ? demanda Pitou. — La reine, murmura Andrée. — Vous savez où est la reine ? reprit Pitou. — À l’Assemblée, m’a-t-on dit, et j’ai encore un espoir, c’est que monsieur de Charny y est avec elle. — Oh ! oui, dit Pitou saisissant cet espoir non pas pour son propre compte, mais pour celui de la veuve ; voulez-vous y venir à l’Assemblée ? — Mais si l’on me refuse la porte ? — Oh ! je me charge de vous la faire ouvrir, moi. — Venez alors.

Andrée jeta bien loin d’elle sa torche, au risque de mettre le feu au parquet et par conséquent aux Tuileries ; mais qu’importaient les Tuileries à ce profond désespoir, si profond qu’il n’avait pas de larmes.

Andrée connaissait l’intérieur des Tuileries pour les avoir habitées ; elle prit un petit escalier de service qui descendait aux entresols et des entresols au grand vestibule, de sorte que, sans repasser par tous ces appartements ensanglantés, Pitou se retrouva au poste de l’horloge. Maniquet faisait bonne garde.

— Eh bien ! demanda-t-il, ta comtesse ? — Elle espère retrouver son mari à l’Assemblée, nous y allons.

Puis tout bas :

— Comme nous pourrions bien retrouver le comte, mais mort, envoie-moi à la porte des Feuillants quatre bons garçons sur lesquels je puisse compter pour défendre un cadavre d’aristocrate comme si c’était un cadavre de patriote. — C’est bon, va avec ta comtesse, tu auras tes hommes.

Andrée attendait debout à la porte du jardin à laquelle on avait mis une sentinelle. Comme c’était Pitou qui avait mis cette sentinelle, la sentinelle laissa tout naturellement passer Pitou.

Le jardin des Tuileries était éclairé par des lampions que l’on avait allumés de place en place, et particulièrement sur les piédestaux des statues.

Comme il faisait presqu’aussi chaud que dans la journée, et qu’à peine une brise nocturne agitait les feuilles des arbres, la lumière des lampions montait presque immobile, pareille à des lances de feu, et éclairait au loin, non-seulement dans les parties du jardin découvertes et cultivées en parterre, mais encore sous les arbres, les cadavres semés çà et là.

Mais Andrée était maintenant tellement convaincue que c’était à l’Assemblée qu’elle aurait des nouvelles de son mari, qu’elle marchait sans se détourner ni à droite ni à gauche. On arriva ainsi aux Feuillants.

La famille royale, depuis une heure, avait quitté l’Assemblée pour rentrer chez elle.

Pour arriver jusqu’à la famille royale il y avait deux obstacles à franchir : d’abord celui des sentinelles qui veillaient au dehors ; puis celui des gentilshommes qui veillaient au dedans.

Pitou, capitaine de la garde nationale, commandant le poste des Tuileries, avait le mot d’ordre et par conséquent la possibilité de conduire Andrée jusqu’à l’antichambre des gentilshommes.

Arrivés là, c’était à Andrée à pénétrer jusqu’à la reine. Mais entrer était impossible.

Alors Pitou, qui avait pris des informations, proposa à la comtesse de la conduire aux Feuillants où se trouvait le corps de son époux.

Andrée suivit Pitou qui portait une torche. Bientôt ils arrivèrent dans le cabinet où gisait le corps de Charny.

Andrée, muette de douleur, fixa ses regards sur le visage pâle mais toujours beau de son époux.

Pitou s’approcha, elle leva les yeux.

— Que voulez-vous ? demanda-t-elle à Pitou et à des hommes qui le suivaient, comme si elle craignait que ces inconnus ne vinssent pour lui enlever le cadavre bien-aimé. — Madame, dit Pitou, nous venons chercher le corps de monsieur de Charny pour le porter rue Coq-Héron. — Vous me jurez que c’est pour cela ? demanda Andrée. Pitou étendit la main sur le cadavre avec une dignité dont on l’eût cru incapable.

— Je vous le jure ! Madame, dit-il. — Alors, dit Andrée, je vous rends grâces, et je prierai Dieu à mon dernier moment qu’il vous épargne, à vous et aux vôtres, les douleurs dont il m’accable.

Les quatre hommes prirent le cadavre, le couchèrent sur leurs fusils ; Pitou, l’épée nue, marcha devant le funèbre cortége.

Andrée marcha sur le côté, tenant dans sa main la main froide et déjà raidie du comte.

On déposa le corps sur le lit d’Andrée.

Alors, s’adressant aux quatre hommes :

— Recevez, dit la comtesse, les bénédictions d’une femme qui demain priera Dieu là-haut pour vous.

Puis à Pitou :

— Monsieur Pitou, dit-elle, je vous dois plus que je ne pourrai jamais vous rendre ; puis-je compter encore sur vous pour un dernier service ? — Ordonnez, Madame, dit Pitou. — Demain, à huit heures du matin, faites que monsieur le docteur Gilbert soit ici.

Pitou s’inclina et sortit.

En sortant, il retourna la tête et vit Andrée qui s’agenouillait devant ce lit comme devant un autel.

Au moment où il franchissait la porte de la rue, trois heures sonnaient à l’horloge de l’église Saint-Eustache.

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