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On a pu voir avec quelle impartialité nous avons, tout en empruntant la forme du roman, mis jusqu’ici sous les yeux de nos lecteurs ce qu’il y eut de terrible, de cruel, de bon, de beau, de grand, de sanguinaire, de bas dans les hommes et les événements qui se sont succédés.
Aujourd’hui, les hommes dont nous parlons sont morts, les événements seuls, immortalisés par l’histoire, les événements qui ne meurent pas, sont encore debout.
Eh bien ! nous pouvons évoquer de la tombe tous ces cadavres qui y sont couchés et dont si peu sont morts ayant rempli les jours de leur vie ; nous pouvons dire à Mirabeau : tribun, lève-toi, à Louis XVI : sire, levez-vous ; nous pouvons dire : levez-vous tous, vous qu’on appelait Favras, Lafayette, Bailly, Fournier l’Américain, Jourdan Coupe Tête, Maillard, Théroigne de Méricourt, Barnave, Bouille, Gamain, Pétion, Manuel, Danton, Robespierre, Marat, Vergniaud, Desmoulins, Marie-Antoinette, madame Campan, Barbaroux, Roland, madame Roland, roi, reine, ouvriers, tribuns, généraux, massacreurs, publicistes, levez-vous et dites si je ne vous ai pas présentés à ma génération, au peuple, aux femmes surtout, c’est-à-dire aux mères de notre fils, à qui je veux apprendre l’histoire, non point peut-être tels que vous êtes, qui peut se vanter d’avoir surpris tous vos mystères, mais du moins comme je vous ai vus.
Nous pouvons dire aux événements, debout encore aux deux côtés de la route que nous avons parcourue : grande et lumineuse journée du 10 juillet, sombres et menaçantes nuits des 5 et 6 octobre, sanglant orage du Champ de Mars, où la poudre s’est mêlée à l’éclair et le bruit des canons au bruit de la foudre, prophétique invasion du 20 juin, terrible victoire du 10 août, exécrable souvenir des 2 et 3 septembre, ai-je tenté de vous absoudre ou de vous calomnier ? Et les hommes répondront, et les événements répondront :
— Tu as cherché la vérité sans haine, sans passion, tu as cru la dire quand tu ne l’as pas dite, tu es resté fidèle à toutes les gloires du passé, insensible à tous les éblouissements du présent, confiant à toutes les promesses de l’avenir. Sois absous, sinon loué.
Eh bien ! ce que nous avons fait, non pas juge élu, mais narrateur impartial, nous allons le faire jusqu’à la fin, et de cette fin, chaque pas nous en rapproche rapidement : nous roulons sur la pente des événements, et il y a peu de points d’arrêt du 24 septembre, jour de la mort de la royauté, au 24 janvier, jour de la mort du roi.
Nous avons entendu la proclamation de la république faite sous les fenêtres de la prison royale par la forte voix du municipal Lubin, et cette proclamation nous a ramené au Temple.
Rentrons donc dans le sombre édifice qui renferme un roi redevenu homme, une reine restée reine, une vierge qui sera martyre, et deux pauvres enfants innocents par l’âge, sinon par la naissance.
Le roi était au Temple, comment y était-il venu, avait-on voulu d’avance lui faire la honteuse prison qu’il occupait ? Non.
Pétion, d’abord, avait eu l’idée de le transporter au centre de la France, de lui donner Chambord, de le traiter là en roi fainéant.
Supposez que tous les souverains de l’Europe imposassent silence à leurs ministres, à leurs généraux, à leurs manifestes, et se contentassent de regarder ce qui se passait en France sans vouloir se mêler de la politique intérieure des Français, cette déchéance du 10 août, cette existence parquée dans un beau palais, dans un beau climat, au milieu de ce qu’on appelle le jardin de la France, n’était pas une punition bien cruelle pour l’homme qui expiait non-seulement ses fautes, mais celles de Louis XV et de Louis XIV.
La Vendée venait de se soulever : on objecta quelque hardi coup de main par la Loire ; la raison parut suffisante, on renonça à Chambord.
L’Assemblée législative indiqua le Luxembourg.
Le Luxembourg, palais florentin de Marie de Médicis, avec sa solitude, ses jardins rivaux de ceux des Tuileries, était une résidence non moins convenable que Chambord pour un roi déchu.
On objecta les caves du palais donnant sur les catacombes, peut-être n’était-ce qu’un prétexte de la commune qui voulait tenir le roi sous sa main, mais c’était un prétexte plausible.
La commune vota donc pour le Temple.
Par là elle entendait, non pas la tour du Temple, mais le palais du Temple, l’ancienne commanderie des chefs de l’ordre, une des maisons de plaisance du comte d’Artois.
Au moment de la translation, plus tard même, quand Pétion a amené la famille royale au Palais, quand elle est installée dans le Palais, quand Louis XVI fait ses dispositions d’aménagement, une dénonciation arrive à la commune, et Manuel est expédié pour changer une dernière fois la détermination municipale et substituer le donjon au château.
Manuel arrive, examine le local destiné au logement de Louis XVI et de Marie-Antoinette, et redescend tout honteux.
Le donjon était inhabitable, occupé seulement par une espèce de portier, n’offrant qu’une place insuffisante, que des chambres étroites, que des lits immondes et infectés de vermine.
Il y a là-dedans plus de cette fatalité qui pèse sur les races qui s’éteignent, que d’infâme préméditation de la part des juges.
L’Assemblée nationale n’avait point, de son côté, marchandé sur la dépense de bouche du roi. Le roi mangeait beaucoup, ce n’est point un reproche que nous lui faisons, il est dans le tempérament des Bourbons d’être grands mangeurs.
L’Assemblée nationale avait donc accordé cinq cent mille livres pour les dépenses de bouche du roi.
Pendant les quatre mois que le roi resta au Temple, la dépense fut de quarante mille livres, dix mille francs par mois.
Trois cent trente-trois francs par jour, en assignats, c’est vrai ; mais à cette époque les assignats perdaient à peine six ou huit pour cent.
Louis XVI avait au Temple trois domestiques et treize officiers de bouche.
Son dîner se composait chaque jour : de quatre entrées ; de deux rôtis, chacun de trois pièces ; de quatre entremets ; de trois compotes ; de trois assiettes de fruit ; d’un carafon de bordeaux, d’un carafon de malvoisie, d’un carafon de madère.
Seul il buvait du vin avec le dauphin : la reine et les princesses ne buvaient que de l’eau. De ce côté, matériellement, le roi n’était donc pas à plaindre. Mais ce qui lui manquait essentiellement, c’étaient l’air, la promenade, le soleil et l’ombre.
Habitué aux chasses de Compiègne et de Rambouillet, aux parcs de Versailles et du grand Trianon, Louis XVI se trouvait tout à coup réduit, non pas à une cour, non pas à un jardin, non pas à une promenade, mais à un terrain sec, nu, avec quatre compartiments de gazons flétris, quelques arbres chétifs, rabougris, effeuillés au vent d’automne.
Là, tous les jours, à deux heures, le roi et sa famille se promenaient. Nous nous trompons, là, tous les jours, à deux heures, on promenait le roi et sa famille.
Maintenant, quel était l’aspect des différents personnages que nous avons entrepris de suivre dans les phases principales de leur vie ?
Le roi, avec son œil myope, ses joues flasques, ses lèvres pendantes, sa démarche lourde et balancée, semblait un bon fermier frappé d’un malheur de fortune ; sa mélancolie était celle d’un agriculteur dont un orage a brûlé les granges, ou une grêle versé les blés.
L’attitude de la reine était, comme toujours, raide, altière ; elle avait inspiré de l’amour au temps de sa grandeur, à l’heure de sa chute elle inspira du dévouement.
Pas de pitié, la pitié naît de la sympathie. La reine n’était aucunement sympathique.
Madame Élisabeth, avec sa robe blanche, symbole de la pureté de son corps et de son âme, avec ses cheveux blonds devenus plus beaux encore depuis qu’ils étaient forcés de flotter sans poudre ; madame Élisabeth, avec un ruban d’azur à son bonnet et à sa taille, madame Élisabeth semblait l’ange gardien de toute la famille.
Madame Royale, malgré le charme de son âge, intéressait peu ; toute Autrichienne comme sa mère, toute Marie-Thérèse et Marie-Antoinette, elle avait déjà le regard, le mépris et la fierté des races royales.
Le petit dauphin, avec ses cheveux d’or, son teint blanc et un peu maladif, était intéressant ; il avait néanmoins l’œil d’un bleu cru et dur, et parfois d’une expression bien au-dessus de son âge ; il comprenait tout, suivait les indications que lui donnait sa mère par un seul regard, et il avait des roueries de politique enfantine qui parfois tiraient les larmes des yeux des bourreaux.
Il avait touché Chaumette lui-même, le pauvre enfant, Chaumette, cette fouine au museau pointu, cette belette à bésicle.
— Je lui ferai donner de l’éducation, disait-il à monsieur Hue, valet de chambre du roi, mais il faudra bien l’éloigner de sa famille pour qu’il perde l’idée de son rang.
Et en effet, la commune était à la fois cruelle et imprudente, cruelle en entourant la famille royale de mauvais traitements, de vexations, d’injures même.
Imprudente, on la laissait voir, faible, brisée, prisonnière.
Chaque jour elle envoyait de nouveaux gardiens au Temple, sous le nom de municipaux ; ils entraient ennemis acharnés du roi, ils sortaient ennemis de Marie-Antoinette, mais presque tous plaignant le roi, plaignant les enfants, glorifiant madame Élisabeth.
En effet, que voyaient-ils au Temple ? en place du loup, de la louve et des louveteaux, une brave famille de bourgeois à la mère un peu fière, une espèce d’Elmire qui ne souffrait point que l’on touchât même le bas de sa robe ; mais des tyrans, point la trace.
Comment se passait la journée de toute la famille au Temple ? Disons-le d’après Cléry :
Jetons d’abord les yeux sur la prison, nous les reporterons ensuite sur les prisonniers. Le roi était enfermé dans la petite tour. La petite tour était adossée à la grande sans communication intérieure ; elle formait un carré long flanqué de deux tourelles, dans une de ces tourelles était un petit escalier qui partait du premier étage et conduisait à une galerie sur la plate-forme.
Dans l’autre étaient des cabinets qui correspondaient à chaque étage de la tour. Le corps de bâtiment avait quatre étages ; le premier était composé d’une antichambre, d’une salle à manger et d’un cabinet pris dans la tourelle où se trouvait une bibliothèque de douze à quinze cents volumes.
Le second étage était divisé de la même manière à peu près ; la pièce la plus grande servait de chambre à coucher à la reine et à monsieur le dauphin ; la seconde, séparée de la première par une petite antichambre fort obscure, était occupée par madame Royale et madame Élisabeth.
Il fallait traverser cette chambre pour entrer dans le cabinet pris dans la tourelle, et ce cabinet, qui n’était autre que celui que les Anglais appellent Water-Closett, était commun à la famille royale, aux officiers municipaux et aux soldats.
Le roi demeurait au troisième étage, avec la même division de pièce à peu près. Il couchait dans la grande chambre. Le cabinet pris dans la tourelle lui servait de cabinet de lecture, à côté était une cuisine séparée par une pièce obscure, qu’avaient, dans les premiers jours et avant qu’ils eussent été séparés du roi, habité messieurs de Chamilly et Hue, et sur laquelle, depuis le départ de monsieur Hue, les scellés avaient été apposés.
Le quatrième étage était fermé. Le rez-de-chaussée était consacré à des cuisines dont on ne fit aucun usage.
Maintenant, comment la famille royale vivait-elle dans ces étroits espaces, moitié prison, moitié appartement ? Nous allons le dire :
Le roi se levait d’habitude à six heures du matin ; il se rasait lui-même. Cléry le coiffait et l’habillait. Puis, aussitôt coiffé et habillé, il passait dans le cabinet de lecture, c’est-à-dire dans la bibliothèque des archives de l’ordre de Malte, qui, ainsi que nous l’avons dit, contenait quinze ou seize cents volumes.
Un jour le roi, en y cherchant des livres, montra du doigt à monsieur Hue les œuvres de Voltaire et de Rousseau. Puis, à voix basse :
— Tenez, dit-il, ce sont ces deux hommes qui ont perdu la France.
En y entrant, Louis XVI se mettait à genoux et priait pendant cinq ou six minutes, puis lisait ou travaillait jusqu’à neuf heures. Pendant ce temps, Cléry faisait la chambre du roi, préparait le déjeuner et descendait chez la reine.
Là, le roi s’asseyait, s’amusait à traduire, ou Virgile, ou les odes d’Horace.
Pour continuer l’éducation du dauphin, il s’était remis au latin lui-même.
Cette pièce était très-petite, la porte en demeurait toujours ouverte.
Le municipal restait dans la chambre à coucher, et, par la porte ouverte, voyait ce que faisait le roi.
La reine n’ouvrait sa porte qu’à l’arrivée de Cléry, afin que la porte étant fermée le municipal ne pût entrer chez elle.
Alors Cléry faisait les cheveux du jeune prince, arrangeait la toilette de la reine, et passait dans la chambre de madame Royale et de madame Élisabeth pour leur rendre le même service.
Ce moment de la toilette, rapide et précieux à la fois, était celui où Cléry pouvait instruire la reine et les princesses de ce qu’il avait appris ; un signe qu’il faisait indiquait qu’il avait quelque chose à dire ; la reine ou une des princesses causait alors avec le municipal, et Cléry profitait de sa distraction pour dire rapidement ce qu’il avait à dire.
Àneuf heures, la reine, les deux enfants et madame Élisabeth montaient chez le roi où le déjeuner était servi ; pendant le dessert, Cléry faisait les chambres de la reine et des princesses. Un homme et une femme nommés Tison, placés là sous prétexte d’aider Cléry dans son service, mais en réalité pour servir d’espions à la famille royale et même aux municipaux, faisaient semblant d’aider le valet de chambre du dauphin.
L’un, le mari, ancien commis aux barrières, était un vieillard dur et méchant, incapable d’aucun sentiment d’humanité.
La femme, femme par l’amour qu’elle avait pour sa fille, poussait cet amour à ce point que, séparée de sa fille, elle dénonça la reine dans l’espérance de revoir son enfant.
Àdix heures du matin, le roi descendait dans la chambre de la reine et y passait la journée ; là il s’occupait presque exclusivement de l’éducation du dauphin, lui faisait répéter quelques passages de Corneille ou de Racine, lui donnait une leçon de géographie et s’exerçait à lever et à laver des plans.
La France, depuis trois ans, était divisée en départements, et c’était particulièrement cette géographie du royaume que le roi montrait à son fils.
La reine, de son côté, s’occupait de l’éducation de madame Royale, qu’elle interrompait parfois pour tomber dans de sombres et profondes rêveries ; alors madame Royale, pour la laisser tout entière à cette douleur inconnue qui avait au moins le bénéfice des pleurs, madame Royale s’éloignait sur la pointe du pied, en faisant signe à son frère de garder le silence. La rêverie de la reine durait plus ou moins longtemps, une larme paraissait au coin de sa paupière, roulait le long de sa joue, tombait sur sa main jaunie et qui avait pris le ton de l’ivoire, et alors, presque toujours, la pauvre prisonnière, libre un instant dans le domaine immense de la pensée, dans le champ illimité des souvenirs, la pauvre prisonnière s’élançait brusquement hors de son rêve et, regardant autour d’elle, rentrait la tête basse et le cœur brisé dans sa prison.
Àmidi, les trois princesses entraient chez madame Élisabeth pour quitter leur robe du matin. Ce moment, la pudeur de la commune l’avait réservé à la solitude ; aucun municipal ne suivait les prisonniers.
Àune heure, lorsque le temps était beau, on faisait descendre la famille royale dans le jardin.
Quatre officiers municipaux et un chef de légion de la garde nationale l’accompagnait. Comme il y avait dans le Temple quantité d’ouvriers employés aux démolitions des maisons et aux constructions des nouveaux murs, les prisonniers ne pouvaient user que d’une partie de l’allée des maronniers.
Cléry était de ces promenades ; il y donnait un peu d’exercice au jeune prince en le faisant jouer aux petits palets.
Àdeux heures, on remontait dans la tour, Cléry servait le dîner, et tous les jours à cette heure Santerre venait au Temple accompagné de deux aides de camp ; il visitait alors scrupuleusement les deux appartements du roi et de la reine. Quelquefois le roi lui adressait la parole. La reine jamais. Elle avait oublié le 20 juin et ce qu’elle devait à cet homme.
Après le repas, on redescendait au premier étage ; le roi faisait une partie de piquet ou de trictrac avec la reine ou sa sœur. Cléry dînait à son tour.
Àquatre heures, le roi s’accommodait pour faire la sieste sur une causeuse, ou dans quelque grand fauteuil. Alors le plus profond silence s’établissait ; les princesses prenaient ou un livre ou leur ouvrage, et chacun restait immobile, même le petit dauphin.
Louis XVI, presque sans transition, passait de la veille au sommeil ; les besoins physiques étaient, nous l’avons dit, tyranniques chez le roi : le roi dormait régulièrement ainsi une heure et demie ou deux heures.
Àson réveil, on reprenait la conversation, on appelait Cléry, qui n’était jamais bien loin, et Cléry donnait au petit dauphin sa leçon d’écriture. Cette leçon prise, il conduisait le jeune prince dans la chambre de madame Élisabeth, et le faisait jouer à la balle ou au volant.
Le soir venu, toute la famille royale se plaçait près d’une table ; la reine faisait à haute voix une lecture propre à amuser ou à instruire les enfants. Madame Élisabeth relayait la reine quand celle-ci était fatiguée. La lecture durait jusqu’à huit heures ; à huit heures le jeune prince soupait dans la chambre de madame Élisabeth ; la famille royale assistait à ce souper, pendant que le roi prenait une collection du Mercure de France qu’il avait trouvée dans la bibliothèque et s’amusait à faire deviner des énigmes et des charades à ses enfants.
Après le souper du dauphin, la reine faisait dire à son fils cette prière :
« Dieu tout-puissant qui m’avez créé et racheté, je vous adore ; conservez les jours du roi, mon père, et ceux de ma famille ; protégez-nous contre nos ennemis ; donnez à madame de Tourzel les forces dont elle a besoin pour supporter ce qu’elle endure à cause de nous. »
Après le souper, Cléry déshabillait et couchait le dauphin ; une des deux princesses restait près de lui jusqu’à ce qu’il fût endormi ; c’était en ce moment que Cléry, s’il avait quelques nouvelles à apprendre à la famille royale, lui disait ce qu’il savait. Aucun journal ne pénétrait au Temple, mais tous les soirs, à la même heure, un colporteur de journaux passait en criant les nouvelles ; Cléry se mettait à l’affût et transmettait au roi les paroles du crieur.
Àneuf heures, le roi soupait. Cléry apportait sur un plateau le souper de la princesse qui veillait le petit dauphin.
Après le souper, le roi rentrait dans la chambre de la reine, lui donnait, ainsi qu’à sa sœur, la main en signe d’adieu, embrassait les enfants, rentrait dans sa chambre, se retirait dans la bibliothèque et y lisait jusqu’à minuit.
De leur côté, les princesses se renfermaient chez elles ; un des municipaux restait dans la petite pièce qui séparait leurs deux chambres, l’autre suivait le roi.
Cléry plaçait alors son lit près de celui du roi ; mais pour se coucher le roi attendait que le nouveau municipal fût monté, afin de savoir qui il était et s’il l’avait déjà vu.
Les municipaux étaient relevés à onze heures du matin, à cinq heures du soir et à minuit.
Ce genre de vie, sans changement aucun, dura tant que le roi resta dans la petite cour, c’est-à-dire jusqu’au 30 septembre.
On le voit, la situation était triste, et d’autant plus digne de pitié qu’elle était supportée dignement.
Aussi les plus hostiles s’adoucissaient-ils à cette vue. Ils venaient pour veiller sur un abominable tyran qui avait ruiné la France, massacré les Français, appelé l’étranger ; sur une reine, qui avait réuni les lubricités de Messaline aux débordements de Catherine II.
Ils trouvaient un bonhomme vêtu de gris, qu’ils confondaient avec son valet de chambre, qui mangeait bien, buvait bien, dormait bien, jouait au trictrac et au piquet, montrait le latin et la géographie à son fils, et faisait deviner des charades à sa femme et à sa sœur.
Une femme, fière et dédaigneuse sans doute, mais digne, calme, résignée, encore belle, apprenant à sa fille à faire de la tapisserie, à son fils à dire des prières, parlant doucement aux domestiques et appelant un valet de chambre : son ami.
Les premiers moments étaient à la haine. Chacun de ces hommes, venus avec des sentiments d’animosité et de vengeance, commençait par donner cours à ces sentiments, puis peu à peu il s’apitoyait.
Parti le matin de chez lui menaçant et la tête haute, il rentrait le soir attristé, la tête basse. Sa femme l’attendait, curieuse.
— Ah ! c’est toi, s’écriait-elle. — Oui, répondait-il laconiquement. — Eh bien ! as-tu vu le tyran ? — Je l’ai vu. — A-t-il l’air bien féroce ? — Il ressemble à un rentier du Marais. — Que fait-il ? Il enrage, il maudit la république, il… — Il passe le temps à étudier avec ses enfants, à leur apprendre le latin, à jouer au piquet avec sa sœur, à deviner des charades pour amuser sa femme. — Il n’a donc pas de remords, le malheureux ? — Je l’ai vu manger, et il mange comme un homme qui a la conscience tranquille ; je l’ai vu dormir, et je te réponds qu’il n’a pas le cauchemar.
Alors la femme devenait pensive à son tour.
— Mais alors, disait-elle, il n’est donc pas si cruel et si coupable qu’on le dit ? — Coupable, je ne sais pas ; cruel, je répondrais bien que non ; malheureux, à coup sûr. — Pauvre homme ! disait la femme.
Voilà ce qui arrivait ; plus la commune abaissait son prisonnier, plus elle montrait que ce n’était à tout prendre qu’un homme comme un autre, plus les autres hommes avaient pitié de celui qu’ils reconnaissaient pour leur semblable.
Cette pitié se manifestait parfois directement au roi lui-même, au dauphin, à Cléry.
Un jour, un tailleur de pierres était occupé à faire des trous à la muraille de l’antichambre pour y placer d’énormes verrous. Pendant que l’ouvrier déjeunait, le dauphin s’amusait à jouer avec ses outils.
Alors le roi prit des mains de l’enfant le marteau et le ciseau, lui montrant, lui, serrurier habile, de quelle façon il fallait s’y prendre.
Le maçon, du coin où il était assis, et où il mangeait son morceau de pain et de fromage, regardait avec étonnement ce qui se passait.
Il ne s’était pas levé devant le roi et devant le prince ; il se leva devant l’homme et devant l’enfant. Puis s’approchant, la bouche encore pleine, mais le chapeau à la main :
— Eh bien ! lui dit-il, quand vous sortirez de cette tour, vous pourrez vous vanter d’avoir travaillé à votre propre prison. — Ah ! répondit le roi, quand et comment en sortirai-je ?
Le dauphin se mit à pleurer, l’ouvrier essuya une larme. Le roi laissa tomber marteau et ciseau et rentra dans sa chambre, où il se promena longtemps à grands pas.
Un autre jour, un factionnaire montait comme d’habitude la garde à la porte de la reine ; c’était un faubourien, vêtu grossièrement, mais cependant avec propreté.
Cléry était seul dans la chambre, occupé à lire. Le factionnaire le regardait avec une profonde attention.
Au bout d’un instant, Cléry, sentant que son service l’appelait ailleurs, se lève et veut sortir. Mais, tout en lui présentant les armes, d’une voix basse, timide, presque tremblante :
— On ne passe pas ! dit-il. — Pourquoi cela ? demanda Cléry. — Parce que la consigne m’ordonne d’avoir les yeux sur vous. — Sur moi ? dit Cléry ; à coup sûr vous vous trompez. — N’êtes-vous pas le roi ? — Vous ne connaissez donc pas le roi ? — Jamais je ne l’ai vu, Monsieur, et, s’il faut le dire, pour le voir, j’aimerais mieux le voir ailleurs qu’ici. — Parlez bas, dit Cléry.
Puis désignant une porte :
— Je vais entrer dans cette chambre, et vous verrez le roi. Il est assis près d’une porte, et lit.
Cléry entra et dit au roi ce qui venait de se passer ; alors le roi se leva et se promena d’une chambre à l’autre, afin que le brave homme le vît tout à son aise ; aussi, ne doutant point que ce fût pour lui que le roi se dérangeait ainsi :
— Ah ! Monsieur, dit-il à Cléry, que le roi est bon ! quant à moi, je ne puis croire qu’il nous ait fait tout le mal que l’on dit.
Un autre factionnaire, placé au bout de cette allée qui lui servait de promenade, fit un jour comprendre à la famille royale qu’il avait quelques renseignements à lui donner.
Au premier tour de promenade, personne n’eut l’air de faire attention à ses signes ; mais du second tour, madame Élisabeth s’approcha de lui pour voir s’il lui parlerait.
Mais, soit crainte, soit respect, ce jeune homme, qui était d’une figure distinguée, resta muet ; seulement, deux larmes roulèrent dans ses yeux, et, du doigt, il indiqua un tas de décombres où probablement une lettre était cachée.
Cléry, sous prétexte de chercher au milieu des pierres des palets pour le petit prince, se mit à fouiller dans les décombres ; mais les municipaux, devinant sans doute ce qu’il y cherchait, lui ordonnèrent de se retirer, et lui défendirent, sous peine d’être séparé du roi, de jamais parler aux sentinelles.