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Mais tous n’étaient point ainsi. Chez beaucoup, la haine et la vengeance étaient si profondément enracinées au cœur, que ce spectacle d’un malheur royal supporté avec des vertus bourgeoises ne pouvait les en déraciner.
Ainsi, tout à l’encontre des exemples de tristesse et d’attendrissement que nous avons racontés, parfois le roi et la reine avaient à supporter des grossièretés, des injures, des insultes même.
Un jour, le municipal de service près du roi était un nommé James, professeur de langue anglaise ; cet homme s’était attaché au roi comme son ombre et ne le quittait pas. Le roi entra dans son cabinet de lecture, le municipal y entra derrière lui et s’assit près de lui.
— Monsieur, lui dit alors le roi avec sa douceur habituelle, vos collègues ont l’habitude de me laisser seul, attendu que la porte restant toujours ouverte je ne puis échapper à leurs regards. — Mes collègues font comme ils l’entendent, et moi comme je veux. — Je vous ferai observer, Monsieur, que la chambre est si petite qu’il est impossible d’y rester deux. — Alors passez dans une plus grande, répondit brutalement le municipal.
Le roi se leva sans rien dire et entra dans sa chambre à coucher, où le maître d’anglais le suivit et continua de l’observer jusqu’au moment où il fut relevé.
Un matin, le roi prit le municipal qui était de garde pour celui qu’il avait reçu la veille ; nous avons dit qu’on avait l’habitude, à minuit, de changer les municipaux ; il alla à lui et d’un air d’intérêt :
— Ah ! Monsieur, lui dit-il, je regrette bien qu’on ait oublié de vous relever. — Que voulez-vous dire ? demanda brutalement le municipal. — Je veux dire que vous devez être fatigué. — Monsieur, lui répondit cet homme, qui s’appelait Meunier, je viens ici pour surveiller ce que vous faites, et non pour que vous vous occupiez de ce que je fais.
Puis, enfonçant son chapeau sur sa tête et s’approchant du roi :
— Personne, et vous moins qu’un autre, ajouta-t-il, n’a le droit de s’en mêler.
Une fois, à son tour, la reine se hasarda d’adresser la parole à un municipal :
— Quel quartier habitez-vous, Monsieur ? demanda-t-elle un jour à un de ces hommes qui assistait à son dîner. — La patrie, répondit fièrement celui-ci. — Mais il me semble, répondit la reine, que la patrie est la France ? — Oui, répondit le municipal, moins la partie où est l’ennemi que vous y avez appelé.
Quelques-uns des commissaires ne parlaient jamais du roi, de la reine, des princesses ou du jeune prince, sans ajouter quelque parole obscène ou quelque juron grossier. Un jour un municipal, nommé Turlot, dit à Cléry, assez haut pour que le roi ne perde pas un mot de la menace :
— Si le bourreau ne guillotinait pas cette famille, je la guillotinerai moi-même.
En sortant pour la promenade, le roi et la famille devaient passer devant un grand nombre de sentinelles, dont plusieurs mêmes étaient placées dans l’intérieur de la petite tour.
Quand les chefs des légions et les municipaux passaient, les factionnaires leur présentaient les armes. Mais quand le roi passait à son tour, ils posaient l’arme au pied ou tournaient le dos. Il en était de même des gardes du service extérieur placés au bas de la tour : quand le roi passait, ils affectaient de se couvrir et de s’asseoir ; mais à peine les prisonniers étaient-ils passés, qu’ils se levaient et se découvraient.
Les insulteurs allaient plus loin : un jour, le factionnaire, non content de porter les armes aux municipaux et aux officiers et de ne les point porter au roi, écrivit sur le côté intérieur de la porte de la prison :
« La guillotine est permanente et attend le tyran Louis XVI. »
C’était une invention nouvelle et qui eut grand succès. Aussi le factionnaire eut-il des imitateurs.
Bientôt tous les murs du Temple, et particulièrement celui de l’escalier que montait et descendait la famille royale, furent couverts d’inscriptions dans le genre de celle-ci :
« Madame Veto la dansera. »
« À bas le cordon rouge ! il faut étrangler les petits louveteaux ! »
Puis on passa aux dessins.
D’autres inscriptions, comme une légende au-dessous d’une gravure, expliquaient ces dessins menaçants.
Un de ces dessins représentait un homme à une potence. Au-dessous étaient écrits ces mots :
« Louis prenant un bain d’air. »
Mais les tourmenteurs les plus acharnés étaient deux commensaux du Temple : l’un était le cordonnier Simon, l’autre le sapeur Rocher.
Simon cumulait : il était non-seulement cordonnier, mais municipal ; non-seulement municipal, mais un des six commissaires chargés d’inspecter les travaux et les dépendances du Temple. À ce triple titre il ne quittait point la tour.
Cet homme, que ses cruautés exercées sur l’enfant royal ont rendu célèbre, était l’insulte personnifiée ; chaque fois qu’il paraissait devant les prisonniers, c’était pour leur faire un outrage. Si le valet de chambre réclamait quelque chose au nom du roi :
— Voyons, disait-il, que Capet demande d’un seul coup tout ce dont il a besoin. Je n’ai pas envie de prendre pour lui la peine de remonter une seconde fois.
Rocher lui faisait pendant, ce n’était pas un méchant homme : au 10 août il avait, à la porte de l’Assemblée nationale, pris le jeune dauphin dans ses bras et l’avait emporté sur le bureau du président.
Rocher, de sellier qu’il était, passa officier dans l’armée de Santerre, puis portier de la tour. Il portait d’habitude un costume de sapeur, avec une barbe et de longues moustaches, un bonnet à poils noir sur la tête, un large sabre au côté, et une ceinture autour de la taille avec un trousseau de clés.
Il était là, placé par Manuel, plutôt pour veiller sur le roi et sur la reine, plutôt pour empêcher qu’on ne leur fit du mal, que pour leur faire du mal lui-même. Il ressemblait à un enfant à qui on donne à garder une cage avec des oiseaux, en lui recommandant de veiller à ce que d’autres ne les tourmentent, et qui, pour se distraire, leur arrache les plumes.
Lorsque le roi demandait à sortir, c’était Rocher qui se présentait à la porte, mais il n’ouvrait que quand le roi avait bien attendu, remuant, tandis que le roi attendait, un gros trousseau de clés ; puis tirant les verrous avec fracas, puis les verrous tirés, la porte ouverte, descendant précipitamment il se plaçait près du dernier guichet une pipe à la bouche ; et, à chaque personne de la famille royale qui sortait, et particulièrement aux femmes, lui soufflait une bouffée de tabac dans le nez.
Ces misérables lâchetés avaient pour témoins les gardes nationaux qui, au lieu de s’opposer à ces vexations, souvent prenaient des chaises et s’asseyaient comme des spectateurs devant un spectacle. Cela encourageait Rocher, qui allait disant partout :
— Marie-Antoinette faisait la fière, mais je l’ai bien forcée de s’humilier ; Élisabeth et la petite me font malgré elle la révérence, le guichet est si bas qu’il faut bien qu’elles se baissent devant moi.
Puis il ajoutait :
— Chaque jour je vous leur flanque au nez à l’une ou à l’autre une bouffée de ma pipe. La sœur ne demandait-elle pas l’autre jour à nos commissaires : — Pourquoi donc Rocher fume-t-il toujours ? — Apparemment que cela lui plaît, ont-ils répondu.
Il y a dans toutes les grandes expiations, entre le supplice infligé aux patients et la mort, l’homme qui fait boire la lie et le fiel. Pour Louis XVI, il s’appelle Rocher ou Simon ; pour Napoléon, il s’appelle Hudson-Lowe.
Mais aussi quand le condamné a subi sa peine, quand le patient en a fini avec la vie, ce sont ces hommes-là qui poétisent son supplice, qui sanctifient sa mort.
Sainte-Hélène serait-elle Sainte-Hélène sans le geôlier à l’habit rouge ? Le Temple serait-il le Temple sans son sapeur et son cordonnier ?
Voilà les véritables personnages de la légende, aussi appartiennent-ils de droit aux longs et sombres récits populaires.
Mais, si malheureux que fussent les prisonniers, il leur restait une même consolation ; ils étaient réunis. La commune résolut de séparer le roi de sa famille.
Le 26 septembre, cinq jours après la proclamation de la république, Cléry apprit par un municipal que l’appartement que l’on destinait au roi, dans la grande cour, serait bientôt prêt.
Cléry, avec beaucoup de douleur, transmit cette nouvelle à son maître. Mais celui-ci, avec son courage ordinaire :
— Tâche, dit-il, de savoir d’avance le jour de cette pénible séparation et de m’en instruire.
Mais Cléry ne sut rien et ne put rien dire de plus au roi.
Le 29, à dix heures du matin, six municipaux entrèrent dans la chambre de la reine au moment où toute la famille y était réunie ; ils venaient, porteurs d’un arrêté de la commune, enlever aux prisonniers papier, encre, plumes, crayons. La visite fut faite non-seulement dans les chambres, mais sur les personnes mêmes des prisonniers.
— Quand vous aurez besoin de quelque chose, dit celui qui portait la parole, et que l’on appelait Charbonnier, votre valet de chambre descendra et écrira vos demandes sur un registre qui restera dans la chambre du conseil.
Le roi ni la reine ne firent aucune observation, ils se fouillèrent et donnèrent tout ce qu’ils avaient sur eux. Les princesses et les domestiques suivirent cet exemple.
Ce fut alors seulement que Cléry, par quelques paroles surprises à un municipal, sut que le roi serait, le soir même, transféré dans la grande tour. Il le dit à madame Élisabeth, qui le dit au roi.
Il ne se passa rien de nouveau jusqu’au soir. À chaque bruit, à chaque porte ouverte, les cœurs des prisonniers bondissaient, et leurs mains étendues se joignaient dans une anxieuse étreinte.
Le roi resta plus tard que de coutume dans la chambre de la reine, mais cependant il fallut se quitter.
Enfin la porte s’ouvrit, les six municipaux qui étaient venus le matin rentrèrent avec un nouvel arrêté de la commune, dont ils firent lecture au roi. C’était l’ordre officiel de sa translation dans la grande tour.
Cette fois l’impassibilité du roi lui fit défaut. Où devait le mener ce nouveau pas dans la voie terrible et sombre ? Aussi les adieux furent-ils longs et douloureux.
C’était le mystérieux et l’inconnu que l’on abordait. Aussi l’abordait-on avec des frissonnements et des larmes. Force fut enfin au roi de suivre les municipaux. Jamais la porte en se refermant derrière lui n’avait paru rendre un son si funèbre.
On s’était tant pressé d’imposer aux prisonniers cette nouvelle douleur, que l’appartement où l’on conduisait le roi n’était pas fini. Il n’y avait encore qu’un lit et deux chaises. La peinture et le collage frais donnaient à l’appartement une odeur insupportable.
Le roi se coucha sans se plaindre. Cléry passa la nuit sur une chaise près de lui.
Cléry leva et habilla le roi selon sa coutume ; puis il voulut se rendre dans la petite tour pour habiller le dauphin. On s’y opposa, et l’un des municipaux, nommé Véron, lui dit :
— Vous n’aurez plus de communication avec les autres prisonniers. Le roi ne verra plus ses enfants.
Cléry, pour cette fois, n’eut pas le courage de transmettre la fatale nouvelle à son maître.
Àneuf heures, le roi, qui ignorait la rigueur de la décision, demanda à être conduit à sa famille.
— Nous n’avons point d’ordre à cet endroit, dirent les commissaires.
Le roi insista, mais ils ne répondirent point et se retirèrent. Le roi resta seul avec Cléry. Le roi, assis, Cléry, appuyé contre la muraille, tous deux étaient accablés.
Une demi-heure après, deux municipaux entrèrent. Un garçon de café les suivait, apportant au roi un morceau de pain et une limonade.
— Messieurs, demanda le roi, ne pourrais-je donc pas dîner avec ma famille ? — Nous prendrons les ordres de la commune, répondit l’un d’eux. — Mais, si je ne puis descendre, mon valet de chambre peut descendre, lui ? Il a soin de mon fils, et rien n’empêche, j’espère, qu’il continue à le servir.
Le roi demandait la chose si simplement et avec si peu d’animosité, que ces hommes étonnés ne savaient que répondre. Ce ton, ces manières, cette douleur résignée, étaient si loin de ce qu’ils attendaient, qu’il y avait en eux comme un éblouissement.
Ils se contentèrent de répondre que cela ne dépendait pas d’eux et se retirèrent. Cléry était resté immobile, appuyé contre la muraille, regardant son maître avec une profonde angoisse.
Il vit le roi prendre le pain qu’on venait de lui apporter, et le briser en deux. Puis lui en apportant la moitié :
— Mon pauvre Cléry, dit-il, il paraît qu’ils ont oublié votre déjeuner ; prenez la moitié de mon pain. J’aurai, moi, assez de l’autre.
Cléry refusa, mais le roi insistant, il prit le pain. Seulement, en le prenant, il ne put s’empêcher d’éclater en sanglots. Le roi lui-même pleura.
Àdix heures, les municipaux amenèrent les ouvriers qui travaillaient à l’appartement. Alors un des municipaux s’approchant du roi avec une certaine pitié :
— Monsieur, lui dit-il, je viens d’assister au déjeuner de votre famille, et je suis chargé de vous dire que tout le monde est en bonne santé.
Le roi sentit son cœur se desserrer : la pitié de cet homme lui faisait du bien.
— Je vous remercie, répondit-il, et vous prie de donner en échange des nouvelles à ma famille, et de lui dire que, moi aussi, je me porte bien. Maintenant, Monsieur, ne pourrais-je pas avoir quelques livres que j’ai laissés dans la chambre de la reine ? En ce cas, vous me feriez plaisir de me les envoyer.
Le municipal ne demandait pas mieux, mais il était très-embarrassé, ne sachant pas lire. Enfin, il avoua son embarras à Cléry, le priant de l’accompagner pour reconnaître lui-même les livres que le roi désirait.
Cléry était trop heureux. C’était pour lui un moyen de porter à la reine des nouvelles de son mari.
Louis XVI lui fit un signe des yeux. Ce signe contenait tout un monde de recommandations.
Cléry trouva la reine dans sa chambre avec madame Élisabeth et ses enfants. Les femmes pleuraient. Le petit dauphin avait commencé par pleurer aussi ; mais les larmes tarissent vite aux yeux des enfants.
En voyant entrer Cléry, la reine, madame Élisabeth et madame Royale se levèrent, l’interrogeant, non pas de la voix, mais du geste. Le petit dauphin courut à lui en disant :
— C’est mon bon Cléry !
Malheureusement Cléry ne pouvait rien dire que quelques paroles réservées. Les municipaux qui l’avaient accompagné étaient avec lui dans la chambre. Mais la reine n’y put tenir, et s’adressant directement à eux :
— Oh ! Messieurs, dit-elle, par grâce, que nous puissions demeurer avec le roi, ne fût-ce que quelques instants dans la journée et à l’heure des repas.
Les autres femmes ne parlaient point, mais joignaient les mains.
— Messieurs, disait le dauphin, laissez, je vous en prie, revenir mon père avec nous, et je prierai le bon Dieu pour vous.
Les municipaux se regardaient sans répondre. Ce silence tirait des sanglots et des cris de douleur de la poitrine des femmes.
— Oh ! ma foi, tant pis ! dit celui qui avait parlé au roi, ils dîneront encore aujourd’hui ensemble. — Mais, demain ? dit la reine. — Madame, répondit le municipal, notre conduite est subordonnée aux arrêtés de la commune. Demain, nous ferons ce que la commune ordonnera. Est-ce votre avis, citoyens ? demanda le municipal à ses collègues.
Ceux-ci firent de la tête un signe d’adhésion.
La reine et les princesses, qui attendaient ce signe avec anxiété, poussèrent un cri de joie. Marie-Antoinette prit ses deux enfants entre ses bras, les serrant contre son cœur. Madame Élisabeth, les mains au ciel, remerciait Dieu. Cette joie si inattendue, qu’elle leur arrachait des cris et des sanglots, avait presque l’aspect d’une douleur. Un municipal ne put retenir ses larmes. Simon, qui était présent, s’écria :
— Je crois que ces femmes vont me faire pleurer.
Puis s’adressant à la reine :
— Vous ne pleuriez pas ainsi, dit-il, quand vous assassiniez le peuple au 10 août ! — Ah ! Monsieur, dit la reine, le peuple est bien trompé sur nos sentiments. S’il nous connaissait mieux, il ferait comme Monsieur, il pleurerait sur nous.
Cléry prit les livres demandés par le roi et remonta. Il avait hâte d’annoncer à son maître la bonne nouvelle ; mais les municipaux avaient presque aussi grande hâte que lui : c’est si bon d’être bon.
On servit le dîner chez le roi. Toute la famille y fut amenée. On eût dit un dîner de fête. On croyait avoir tout gagné en gagnant un jour. On avait tout gagné en effet, car on n’entendit plus parler de l’arrêté de la commune, et le roi continua, comme par le passé, de voir sa famille dans la journée et de prendre ses repas avec elle.