‹ La Comtesse de CharnyChapitre 178 sur 186 · 2 · 92

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Les papiers de l’armoire de fer livrés par Gamain, à qui la Convention accorda une pension de douze cents livres pour cette belle action, et qui mourut tordu par les rhumatismes et brisé par des douleurs qui lui firent regretter cent fois la guillotine à laquelle il avait aidé à envoyer son royal élève ; l’armoire de fer épurée par le triage des papiers que nous avons vu Louis XVI remettre à madame Campan ; l’armoire de fer, au grand désappointement de monsieur et de madame Roland, ne contenait rien contre Dumouriez ni Danton.

Ils compromettaient surtout le roi et les prêtres. Ils dénonçaient ce pauvre petit esprit aigre, étroit, ingrat de Louis XVI, qui ne haïssait que ceux qui avaient voulu le sauver : Necker, Lafayette, Mirabeau ! Il n’y avait rien non plus contre la gironde.

La discussion sur le procès commença le 13 novembre. Qui l’ouvrit cette discussion terrible ? qui se fit le porte-glaive de la montagne ? qui plana au-dessus de la sombre Assemblée, comme l’ange de l’extermination ?

Un jeune homme qui, le 20 juillet 1792, c’est-à-dire quatre mois auparavant, écrivait à l’un de ses amis cette étrange lettre :

« Depuis que je suis ici (à Paris), je suis remué d’une fièvre républicaine qui me dévore et me consume ; j’envoie par le même courrier à votre frère ma deuxième lettre ; il est malheureux que je ne puisse rester à Paris, je me sens de quoi surnager dans le siècle. Compagnon de gloire et de Liberté, prêchez-la dans vos sections, que le péril vous enflamme ; allez voir Camille-Desmoulins, embrassez-le pour moi, et dites-lui qu’il ne me reverra jamais ; dites-lui que j’estime son patriotisme, mais que je le méprise, lui, parce que j’ai pénétré dans son âme, et qu’il craint que je ne le trahisse ; dites-lui qu’il n’abandonne pas la bonne cause et recommandez-le-lui, car il n’a pas encore l’audace d’une vertu magnanime, adieu. Je suis au-dessus du malheur, je supporterai tout, mais je dirai la vérité. Vous êtes tous des lâches qui ne m’avez point apprécié ; ma plume s’élèvera et vous obscurcira peut-être, infâmes que vous êtes ; je suis un fourbe, un scélérat, parce que je n’ai point d’argent à vous donner : arrachez-moi le cœur et mangez-le, vous deviendrez ce que vous n’êtes point : Grands. Ô Dieu ! faut-il que Brutus languisse oublié loin de Rome ! Mon parti est pris cependant, si Brutus ne tue pas les autres, il se tuera lui-même. Adieu. »

Quel était donc ce jeune homme qui s’appelait Brutus ? Un enfant de vingt-quatre ans envoyé avant l’âge voulu à la Convention.

Il était né dans un des plus rudes pays de France, dans la Nièvre ; il avait en lui de la sève âpre et amère, qui fait sinon les grands hommes, du moins les hommes dangereux ; il était fils d’un vieux soldat que trente ans de service avaient élevé jusqu’à la croix de Saint-Louis, ennobli par conséquent du titre de chevalier ; il était né triste, pesant, grave ; sa famille avait un peu de bien dans le département de l’Aisne, à Blerancourt, près de Noyon, et elle habitait une modeste demeure qui était loin d’être la médiocrité dorée d’Horace.

Envoyé à Reims pour étudier le droit, il y fit de mauvaises études et de mauvais vers, un poëme, à la manière du Roland Furieux et de la Pucelle, intitulé l’Organt. Publié sans succès en 1789, le poëme fut republié sans plus de succès en 1792.

Il avait hâte de sortir de sa province, comme on peut le voir par la lettre que nous avons citée. Il vint à Camille-Desmoulins, le brillant journaliste, qui tenait dans ses mains fermées la réputation future des poëtes inconnus.

Celui-ci, gamin sublime, plein d’esprit, de brio, de désinvolture, vit un matin entrer chez lui un écolier hautain, pédant, plein de prétention et de pathos, aux paroles lentes et mesurées, tombant une à une comme les gouttes d’eau glacée qui percent les rocs et cela d’une bouche de femme ; quant au reste du visage, c’étaient des yeux bleus fixes, durs, fortement barrés de sourcils noirs, un teint blanc plutôt maladif que pur ; son séjour à Reims pouvait bien avoir donné à l’étudiant en droit la scrofuleuse maladie que les rois avaient la prétention de guérir à Reims le jour de leur sacre ; un menton se perdant au milieu d’une énorme cravate serrée autour du cou, quand tout le monde la portait lâche et flottante comme pour donner au bourreau toute facilité de la dénouer ; un torse raide, automatique, ridicule comme machine, s’il ne devenait terrible comme spectre, tout cela couronné d’un front si bas que les cheveux descendaient jusqu’aux yeux.

Camille-Desmoulins vit donc entrer un matin chez lui l’étrange figure, elle lui fut souverainement antipathique.

Le jeune homme lui lut ses vers et lui dit, entre autres pensées sociales, que le monde était vide depuis les Romains.

Les vers lui parurent mauvais, la pensée fausse ; il se moqua du philosophe, il se moqua du poëte, et le poëte philosophe, rentra dans sa solitude de Blerancourt, abattant à la Tarquin, dit Michelet, le grand portraiteur de ces sortes d’hommes, des pavots avec une baguette, dans l’un Desmoulins peut-être, dans l’autre Danton.

L’occasion lui vint, l’occasion ne manque jamais à certains hommes. Son village, son bourg, sa petite ville, Blerancourt, était menacé de perdre un marché qui le faisait vivre.

Sans connaître Robespierre, le jeune homme écrit à Robespierre, le prie d’appuyer la réclamation communale qu’il lui transmet, lui offre de donner, pour être vendu, son petit bien, c’est-à-dire tout ce qu’il possède.

Ce qui faisait rire Camille-Desmoulins faisait rêver Robespierre : il appela près de lui le jeune fanatique, l’étudia, le reconnut pour être de la trempe de ces hommes avec lesquels on fait des révolutions, et par son influence aux Jacobins le fit nommer membre de la Convention quoiqu’il n’eût point l’âge.

Le président du corps électoral, Jean de Bry, protesta, et en protestant envoya son extrait de baptême. Il n’avait en effet que vingt-quatre ans et trois mois.

Mais sous l’influence de Robespierre disparut cette vaine réclamation.

C’était chez ce jeune homme que rentrait Robespierre dans la nuit du 2 septembre.

Ce fut ce jeune homme qui dormit quand Robespierre ne dormait pas. Ce jeune homme, c’était Saint-Just.

— Saint-Just, lui disait un jour Camille-Desmoulins, sais-tu ce que dit de toi Danton ? — Non. — Il dit que tu portes ta tête comme un Saint-Sacrement.

Un pâle sourire se dessina sur la bouche féminine du jeune homme.

— Bien, dit-il, et moi je lui ferai porter la sienne comme un saint Denis.

Et il tint parole. Saint-Just descendit lentement du sommet de la montagne, il monta lentement à la tribune, et lentement il demanda la mort.

Il demanda, nous nous trompons, il ordonna la mort.

Ce fut un discours atroce que celui que prononça ce beau jeune homme pâle, aux lèvres de femme. Le relève qui voudra, l’imprime qui pourra, nous n’en avons pas le courage.

— Il ne faut pas longuement juger le roi, dit-il, il faut le tuer. Il faut le tuer, car il n’y a plus de lois pour le juger, lui-même les a détruites. Il faut le tuer comme un ennemi, on ne juge que les citoyens ; pour juger le tyran, il faudrait d’abord le refaire citoyen. Il faut le tuer comme un coupable pris en flagrant délit la main dans le sang ; la royauté est d’ailleurs un crime éternel ; un roi est hors la nature ; de peuple à roi nul rapport naturel.

Il parla ainsi une heure sans s’animer, sans s’échauffer, avec une voix de rhéteur, des gestes de pédant, et à la fin de chaque phrase revenaient ces mots qui tombaient d’un poids singulier et qui produisaient chez les auditeurs un ébranlement pareil à celui du couteau de la guillotine :

Il faut le tuer.

Le discours fit une sensation terrible, pas un des juges qui ne sentît, en l’écoutant, pénétrer jusqu’à son cœur le froid de l’acier.

Robespierre, lui-même, s’effraya de voir son disciple, son élève, planter si fort au delà des postes républicains les plus avancés le sanglant drapeau de la révolution.

Dès lors le procès fut non-seulement résolu, mais Louis XVI condamné.

Essayer de sauver le roi, c’était se dévouer à la mort.

Danton en eut l’idée, il n’en eut pas le courage. Il avait eu assez de patriotisme pour réclamer le nom d’assassin. Il n’eut pas assez de stoïcisme pour accepter celui de traître.

Le 11 décembre le procès s’ouvrit.

Dès le 7, un municipal était venu au Temple à la tête d’une députation de la commune, et était entré chez le roi.

Là, il lut aux prisonniers un arrêté qui ordonnait de leur enlever couteaux, rasoirs, ciseaux, canifs et tous les instruments tranchants, enfin, dont on prive les condamnés.

Sur ces entrefaites, la femme de Cléry vint le voir : elle amenait avec elle une amie ; on fit comme d’habitude descendre le valet de chambre au conseil. Elle affecta de donner à haute voix à son mari des détails sur leurs affaires domestiques, mais tandis que madame Cléry parlait haut, l’amie disait tout bas :

— Mardi prochain on conduit le roi à la Convention. Le procès va commencer. Le roi pourra prendre un conseil. Tout cela est certain.

Le roi avait défendu à Cléry de rien cacher. Si mauvaise que fût la nouvelle, le fidèle serviteur prit donc la résolution de la lui dire. Le soir, en déshabillant son maître, il lui rendit en conséquence compte de tout ce qu’il avait appris. Il ajouta même que pendant tout le cours du procès, la commune avait l’intention de le séparer de sa famille.

Quatre jours restaient donc à Louis XVI pour se concerter avec la reine, inventer quelques moyens de correspondre avec elle. Cléry offrait de tout risquer pour en faciliter les moyens au roi.

Le roi allait répondre quand le municipal de garde entra.

Le lendemain, au lever du roi, Cléry n’eut point le temps de reprendre la conversation. Le roi monta avec son fils pour déjeuner chez les princesses, Cléry le suivit. Après le déjeuner, il causa longtemps avec la reine, et un regard douloureux de la prisonnière indiqua à Cléry qu’il était question en ce moment de la révélation qu’il avait faite au roi. Le roi remercia encore Cléry de sa fidélité à tenir sa parole.

— Continuez, lui dit-il, de chercher à découvrir quelque chose sur ce qu’ils veulent de moi. Ne craignez pas de m’affliger. Je suis convenu avec ma famille de ne point paraître instruit pour ne pas vous compromettre.

Mais plus le moment du procès approchait, plus les municipaux devenaient défiants. Cléry n’eut donc d’autres nouvelles à donner aux personnes que celles contenues dans un journal qu’on lui fit parvenir. Ce journal renfermait le décret qui ordonnait de conduire le 11 décembre le roi à la barre de la Convention.

Le 11 décembre, dès cinq heures du matin, la générale battit dans tout Paris. Les portes du Temple s’ouvrirent, et l’on y fit entrer de la cavalerie et du canon. Si la famille royale eût été dans l’ignorance de ce qui devait se passer, elle eût été fort alarmée d’un semblable bruit. Elle feignit cependant d’en ignorer la cause, et demanda des explications aux commissaires de service. Ceux-ci refusèrent d’en donner.

Àneuf heures, le roi et le dauphin montèrent pour déjeuner dans l’appartement des princesses. Il y eut une dernière heure passée ensemble, mais sous les yeux des municipaux. Au bout d’une heure, il fallut se séparer, et comme on était censé tout ignorer, il fallut tout enfermer dans son cœur en se séparant.

Le jeune prince ne savait rien ; on avait épargné cette douleur à sa jeunesse. Il adorait son père, redevenu jeune pour se faire son compagnon de jeu, redevenu écolier pour se faire son professeur. Il insista pour faire ce jour-là la partie de siam ; tout préoccupé qu’il devait être, le roi voulut donner cette distraction à son fils. Le dauphin perdit toutes les parties, et par trois fois s’arrêta au n 16.

— Maudit n 16 ! s’écria-t-il, je crois qu’il me porte malheur.

Le roi ne répondit rien, mais ce mot le frappa comme un funeste pressentiment.

Àonze heures, tandis que le roi donnait au dauphin sa leçon de lecture, deux municipaux entrèrent, et dirent à Sa Majesté qu’ils venaient chercher le jeune Louis pour le conduire chez sa mère. Le roi voulut savoir les motifs de cette espèce d’enlèvement.

Les commissaires se contentèrent de répondre qu’ils exécutaient les ordres du conseil de la commune.

Le roi embrassa son fils et chargea Cléry de le conduire chez sa mère. Cléry obéit et revint.

— Où avez-vous laissé mon fils ? demanda le roi. — Dans les bras de la reine, sire, répondit Cléry.

Un des commissaires entra.

— Monsieur, lui dit-il, le citoyen Chambon, maire de Paris, c’était le successeur de Pétion, est au conseil et va monter. — Que me veut-il ? demanda le roi. — Je l’ignore, répondit le municipal, et il sortit laissant le roi seul.

Le roi se promena un instant à grands pas dans sa chambre, puis s’assit sur un fauteuil au chevet de son lit.

Le municipal était avec Cléry dans la chambre à côté, lui disant :

— Je n’ose entrer chez le prisonnier, de peur qu’il ne me questionne.

Cependant il se faisait un tel silence dans cette chambre que le commissaire s’inquiéta de ne plus entendre le roi. Il entra doucement, et trouva Louis XVI la tête appuyée entre les mains, et paraissant profondément préoccupé. Cependant son oreille inquiète s’éveilla au bruit que fit la porte en tournant sur ses gonds, il releva la tête, et d’une voix haute :

— Que me voulez-vous ? demanda-t-il. — Je craignais, répondit le municipal, que vous ne fussiez incommodé. — Je vous suis obligé, dit le roi ; non, je ne suis pas incommodé. Seulement la façon dont on m’enlève mon fils m’est infiniment sensible.

Le municipal se retira.

Le maire parut à une heure seulement. Il était accompagné du nouveau procureur de la commune, Chaumette, du secrétaire-greffier, Coulombeau, de plusieurs officiers municipaux et de Santerre, accompagné lui-même de ses aides de camp. Le roi se leva.

— Que me voulez-vous, Monsieur ? demanda-t-il, s’adressant au maire. — Je viens vous chercher, Monsieur, répondit celui-ci, en vertu d’un décret de la Convention dont le secrétaire-greffier va vous faire lecture.

En effet, le secrétaire-greffier déroula un papier, et lut :

« Décret de la Convention nationale qui ordonne que Louis Capet… »

Àce mot, le roi interrompit le lecteur.

— Capet n’est point mon nom, dit le roi, c’est le nom de mes ancêtres.

Puis, comme le secrétaire voulait continuer la lecture :

— Inutile, Monsieur, j’ai lu le décret dans un journal, dit-il.

Alors se tournant vers les commissaires :

— J’eusse désiré, ajouta-t-il, que les commissaires m’eussent laissé mon fils pendant les deux heures que j’ai passées à vous attendre : de deux heures cruelles, vous eussiez fait deux heures plus douces. Au reste, ce traitement est une suite de ceux que j’éprouve depuis quatre mois. Je vais vous suivre, non pour obéir à la Convention, mais parce que mes ennemis ont la force en main. — Alors, venez, Monsieur, dit Chambon. — Je ne demande que le temps de passer une redingote par-dessus mon habit ; Cléry, ma redingote.

Cléry passa au roi la redingote qu’il demandait et qui était couleur noisette.

Chambon marcha le premier, le roi le suivit.

Àbas de l’escalier, le prisonnier jeta un regard inquiet sur les fusils, les piques, et sur tous les cavaliers bleu de ciel, dont il ignorait la formation.

Puis il jeta un dernier regard sur la tour, et l’on partit. Il pleuvait.

Le roi était dans une voiture, et fit la route avec un visage calme.

En passant devant les portes Saint-Martin et Saint-Denis, il demanda laquelle des deux on avait proposé de démolir.

Entré aux Feuillants, Santerre lui posa la main sur l’épaule et le mena à la barre, à la même place et sur le même fauteuil où il avait juré la constitution.

Tous les députés étaient restés assis au moment de l’entrée du roi. Un seul, au moment où il passait devant lui, se leva et salua.

Le roi étonné se retourna, et reconnut Gilbert.

— Bonjour, monsieur Gilbert, dit-il.

Puis à Santerre :

— Vous connaissez monsieur Gilbert, dit-il, c’était autrefois mon médecin. Vous ne lui en voudrez donc pas trop, n’est-ce pas ? de m’avoir salué.

On procéda à l’interrogatoire.

Là, le prestige du malheur commence à disparaître devant la publicité.

Non-seulement le roi répondit aux questions qui lui étaient adressées, mais il y répondit mal, hésitant, biaisant, niant, chicanant la vie, comme eût pu faire un avocat de province plaidant pour une question de mur mitoyen.

Le grand jour allait mal au pauvre roi.

L’interrogatoire dura jusqu’à cinq heures. À cinq heures, le roi fut conduit dans la salle des conférences, où il attendit sa voiture.

Le maire s’approcha de lui.

— Avez-vous faim, Monsieur ? lui demanda-t-il, et voulez-vous prendre quelque chose ? — Je vous remercie, dit le roi avec un geste de refus.

Mais presque aussitôt voyant un grenadier tirer un pain et en donner la moitié au procureur de la commune, Chaumette, il s’approcha de celui-ci.

— Voulez-vous bien me donner un morceau de votre pain, Monsieur ? lui demanda-t-il.

Mais, comme il avait parlé à voix basse, Chaumette se recula.

— Parlez tout haut, Monsieur, lui dit-il. — Oh ! je puis parler tout haut, dit le roi avec un sourire triste, je demande un morceau de pain. — Volontiers, répondit Chaumette.

Et lui tendant son pain :

— Tenez, rompez, dit-il, c’est un déjeuner de Spartiate. Si j’avais une racine je vous en donnerais la moitié.

On descendit dans la cour. À la vue du roi, le refrain de la Marseillaise :

Qu’un sang impur abreuve nos sillons !

éclata de tous les côtés.

Louis XVI pâlit légèrement et remonta en voiture.

Là, il se mit à manger, mais la croûte de son pain seulement. La mie lui resta dans la main, et de cette mie il ne savait que faire. Le substitut la lui prit des mains et la jeta par la portière.

— Ah ! c’est mal, dit le roi, de jeter ainsi le pain, surtout au moment où il est si rare. — Et comment savez-vous qu’il est rare ? dit Chaumette, vous n’en manquez cependant pas, vous ? — Je sais qu’il est rare, parce que celui que l’on me donne sent un peu la terre. — Ma grand’mère, reprit Chaumette, me disait toujours : « Petit garçon, il ne faut jamais perdre une mie de pain, car vous ne pourriez pas en faire venir autant. » — Monsieur Chaumette, reprit le roi, votre grand’mère était, à ce qu’il paraît, une femme de grand sens.

Il se fit un silence, Chaumette était muet, enfoncé dans la voiture.

— Qu’avez-vous, Monsieur ? demanda le roi, vous pâlissez. — En effet, répondit Chaumette, je ne me sens pas bien. — Peut-être est-ce le roulis de la voiture qui va au pas ? demanda le roi. — Peut-être, en effet. — Avez-vous été sur mer ? — J’ai fait la guerre avec Lamothe-Piquet. — Lamothe-Piquet ! dit-il, c’était un brave.

Et ce fut à son tour le roi qui se tut.

Àquoi rêvait-il ? À sa belle marine, victorieuse dans l’Inde ; à son port de Cherbourg conquis sur l’Océan ; à son splendide costume d’amiral, rouge et or, si différent de celui qu’il portait à cette heure ; à ses canons, hurlant de joie à son passage aux jours de sa prospérité.

Il était loin de là, le pauvre Louis XVI. Cahoté dans ce mauvais fiacre marchant au pas, fendant avec lui les flots du peuple qui se pressait pour le voir, mer infecte et houleuse dont la marée montait des égouts de Paris ; clignotant des yeux au grand jour, avec sa barbe longue aux poils rares d’un blond fade, et ses joues maigries pendantes sur son cou replet ; vêtu d’un habit gris, d’une redingote sombre, et disant, avec cette mémoire automatique des enfants et des Bourbons :

— Ah ! voilà telle rue, et puis telle rue, et puis telle rue.

Arrivé à la rue d’Orléans :

— Ah ! dit-il, voilà la rue d’Orléans. — Dites la rue Égalité, lui répondit-on. — Ah ! oui, fit-il, à cause de Monsieur…

Il n’acheva pas, retomba dans le silence, et, de la rue Égalité au Temple, il ne prononça plus une seule parole.

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