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Le premier soin du roi en arrivant, avait été de demander qu’on le conduisît à sa famille. On lui répondit qu’il n’y avait pas d’ordre à ce sujet.
Louis comprit que, comme tout condamné à qui l’on fait un procès mortel, il était mis au secret.
— Prévenez au moins la reine de mon retour, demanda-t-il.
Puis, sans se préoccuper des quatre municipaux qui l’entouraient, il se mit à sa lecture habituelle.
Le roi avait encore un espoir, c’est qu’à l’heure du souper sa famille monterait chez lui. Il attendit vainement, personne ne parut.
— Au moins, demanda le roi, mon fils passera la nuit chez moi, puisque ses effets sont ici.
Hélas ! le prisonnier n’avait même plus, à l’endroit de son fils, cette certitude qu’il affectait d’avoir.
On ne répondit pas plus à cette question que l’on n’avait fait aux autres.
— Allons, dit le roi, couchons-nous, alors.
Cléry déshabilla le roi comme de coutume.
— Oh ! Cléry, dit le roi, j’étais loin de m’attendre aux questions qu’ils m’ont faites.
Et, en effet, presque toutes les questions faites au roi avaient leur source dans l’armoire de fer, et le roi, ignorant la trahison de Gamain, était bien loin de croire que l’armoire de fer fût découverte.
Et cependant il se coucha, et à peine couché, s’endormit avec cette tranquillité qui, dans certaines circonstances, ressemblait à de la léthargie. Il n’en fut pas de même des autres prisonniers.
Ce secret absolu était pour eux effroyablement significatif. C’était le secret des condamnés.
Puis le dauphin avait son lit et ses effets chez le roi. La reine coucha l’enfant dans son propre lit, et toute la nuit, debout au chevet, le regarda dormir.
Sa douleur était si morne, cette pose ressemblait tellement à celle de la statue d’une mère près du tombeau de son fils, que madame Élisabeth et madame Royale résolurent de passer la nuit sur des chaises, près de la reine debout.
Mais les municipaux intervinrent et forcèrent les deux femmes à se coucher.
Le lendemain, pour la première fois, la reine pria, non pas Dieu, mais ses gardiens.
Elle demandait deux choses : à voir le roi, et à recevoir les journaux pour être tenue au courant du procès.
Ces deux demandes furent portées au conseil. L’une fut refusée complétement, celle des journaux.
L’autre fut accordée à moitié. La reine ne pouvait plus voir son mari, ni la sœur son frère. Mais les enfants pouvaient voir leur père, à la condition qu’ils ne verraient plus leur mère ni leur tante.
On porta cet ultimatum au roi. Il réfléchit un instant ; puis avec sa résignation accoutumée :
— Non, dit-il, quelque bonheur que j’éprouve à voir mes enfants, je renoncerai à ce bonheur ; la grande affaire qui m’occupe m’empêcherait d’ailleurs de leur consacrer le temps dont ils ont besoin, les enfants resteront près de leur mère.
Sur cette réponse, on monta le lit du dauphin dans la chambre de sa mère, laquelle à son tour ne quitta ses enfants que lorsqu’elle alla se faire condamner par le tribunal révolutionnaire, comme le roi allait se faire condamner par la Convention.
Il fallait s’occuper des moyens de communiquer malgré le secret. Ce fut encore Cléry qui se chargea d’organiser les correspondances avec l’aide d’un serviteur des princesses, nommé Turgy.
Turgy et Cléry se rencontraient dans l’exercice de leurs fonctions. Mais la surveillance des municipaux rendait tout échange de paroles difficile entre eux. L’échange des paroles se bornait d’ordinaire à ces mots : Le roi va bien ; la reine, les princesses et les enfants vont bien.
Cependant un jour Turgy remit un petit billet à Cléry.
— Madame Élisabeth me l’a rendu dans sa serviette, dit-il.
Cléry courut porter le billet au roi. Il était tracé avec des piqûres d’épingles. Depuis longtemps les princesses n’avaient plus ni encre, ni plumes, ni papiers. Il contenait ces quelques lignes :
« Nous nous portons bien, mon frère, écrivez-nous à votre tour. »
Le roi répondit, car depuis l’ouverture du procès, on lui avait rendu plume, encre et papier ; puis il remit la lettre tout ouverte à Cléry.
— Lisez, mon cher Cléry, lui dit-il, et vous verrez que ce billet ne contient rien qui puisse vous compromettre.
Cléry refusa respectueusement de lire et repoussa en rougissant la main du roi.
Dix minutes après, Turgy avait la réponse.
Le même jour, Turgy, en passant devant la chambre de Cléry, fit par la porte entr’ouverte de cette chambre rouler jusque sous le lit un peloton de fil. Le peloton de fil recouvrait un second billet de madame Élisabeth. C’était un moyen indiqué.
Cléry repelotonna le fil autour d’un billet du roi, et mit le peloton dans l’armoire aux assiettes.
Turgy le prenait et remettait les réponses au même endroit. Seulement, à chaque fois que son valet de chambre lui donnait quelque nouvelle preuve de fidélité ou d’adresse de ce genre, le roi secouait la tête en disant :
— Prenez garde, mes amis, c’est vous exposer…
Mais le moyen était en effet trop précaire. Cléry en chercha un autre.
Les commissaires remettaient au roi la bougie en paquets ficelés. Cléry garda soigneusement les ficelles, et lorsqu’il en eut une quantité suffisante, il annonça au roi qu’il avait un moyen de rendre sa correspondance plus active.
C’était de faire passer sa ficelle à madame Élisabeth : madame Élisabeth, qui couchait au-dessus de lui et qui avait une fenêtre correspondante verticalement à celle d’un petit corridor qui communiquait à la chambre de Cléry, pouvait, pendant la nuit, suspendre ses lettres à cette ficelle, et par le même moyen recevoir celles du roi.
Un abat-jour retourné masquait chaque fenêtre et ne permettait pas de craindre que les lettres tombassent dans le jardin.
En outre, on pouvait à cette même ficelle attacher plume, papier et encre, ce qui dispenserait les princesses d’écrire avec des pointes d’épingles.
Les prisonniers purent donc avoir chaque jour des nouvelles : les princesses du roi, le roi des princesses et de son fils.
Au reste, la position du roi s’était moralement fort empirée depuis qu’il avait comparu devant la Convention.
On avait cru généralement deux choses : ou que, suivant l’exemple de Charles I, dont il savait si bien l’histoire devant le Parlement, le roi refuserait de répondre à la Convention ; ou que, s’il répondait, il répondrait hautement, fièrement, au nom de la royauté, non pas comme un accusé qui subit un jugement, mais comme un chevalier qui accepte le défi et ramasse le gant du combat.
Par malheur pour lui, Louis XVI n’était point de nature assez royale pour s’arrêter à l’un ou à l’autre de ces deux partis.
Il répondit, comme nous avons dit, mal, timidement, gauchement, et sentant que, devant toutes ces pièces dont il ignorait l’existence entre les mains de ses ennemis, il s’enferrait, il finit par demander un conseil.
Après une délibération tumultueuse qui suivit le départ du roi, le conseil fut accordé.
Le lendemain, quatre membres de la Convention, nommés commissaires à cet effet, allèrent s’informer au roi quel était le conseil choisi par lui.
— Monsieur Target, répondit le roi.
Les commissaires se retirèrent et l’on prévint monsieur Target de l’honneur que lui faisait le roi.
Chose inouïe, cet homme d’une grande valeur, ancien membre de la Constituante, un de ceux qui avaient pris la part la plus active à la rédaction de la constitution, cet homme eut peur.
Il refusa timidement, lâchement, pâlissant de crainte devant son siècle, pour rougir de honte devant la postérité.
Mais dès le lendemain du jour où le roi avait comparu, le président de la Convention recevait cette lettre :
« J’ignore si la Convention donnera à Louis XVI un conseil pour le défendre et si elle lui en laissera le choix, dans ce cas je désire que Louis XVI sache que s’il me choisit pour cette fonction, je suis prêt à m’y dévouer. Je ne vous demande pas de faire part à la Convention de mon offre, car je suis éloigné de me croire un personnage assez important pour qu’elle s’occupe de moi ; mais j’ai été appelé deux fois au conseil de celui qui fut mon maître dans le temps où cette fonction était ambitionnée par tout le monde ; je lui dois le même service lorsque c’est une fonction que bien des gens trouvent dangereuse.
« Si je connaissais un moyen possible pour lui faire connaître mes intentions, je ne prendrais pas la liberté de m’adresser à vous.
« J’ai pensé que dans la place que vous occupiez, vous aviez plus que personne moyen de lui faire passer cet avis.
« Malesherbe. »
Deux autres demandes arrivèrent en même temps : une d’un avocat de Troyes, monsieur Sourdat : Je suis, disait-il, hardiment porté à défendre Louis XVI, par le sentiment que j’ai de son innocence ; l’autre, d’Olympe de Gouge, l’étrange improvisatrice méridionale qui dictait ses comédies, parce que, disait-on, elle ne savait pas écrire.
Olympe de Gouge s’était fait l’avocat des femmes ; elle voulait qu’on leur donnât les mêmes droits qu’aux hommes, qu’elles puissent être nommées députés, discuter les lois, déclarer la paix et la guerre. Et elle avait appuyé sa prétention d’un mot sublime :
— Pourquoi les femmes, avait-elle dit, ne monteraient-elles pas à la tribune, elle montent bien à l’échafaud ?
Elle y monta en effet, la pauvre créature, mais au moment où fut prononcé le jugement, elle redevint femme, c’est-à-dire faible, et voulant profiter du bénéfice de la loi elle se déclara enceinte.
Le tribunal renvoya la condamnée à une consultation de médecins et de sages-femmes.
Le résultat de la consultation fut que s’il y avait grossesse, cette grossesse était trop récente pour qu’on pût la constater.
Devant l’échafaud elle redevint homme et mourut comme devait mourir une femme comme elle.
Quant à monsieur de Malesherbes, c’était ce même Lamoignon de Malesherbes qui avait été ministre avec Turgot et était tombé avec lui. Nous l’avons dit ailleurs, c’était un petit homme de soixante-douze ans, né naturellement gauche et distrait, rond, vulgaire, vraie figure d’apothicaire, dit Michelet, et dans lequel on était loin de soupçonner un héroïsme des temps antiques ; devant la Convention, il n’appela jamais le roi que sire.
— Qui te rend si hardi de parler ainsi devant nous ? demanda un conventionnel. — Le mépris de la mort, répondit simplement Malesherbes.
Et il la méprisait bien cette mort à laquelle il marcha en causant avec ses compagnons de charrette, et qu’il reçut comme s’il ne devait, selon le mot de monsieur Guillotin, qu’éprouver en la recevant une légère fraîcheur sur le cou. Le concierge de Monceaux, c’était à Monceaux que l’on portait les corps des suppliciés, le concierge de Monceaux constata une singulière preuve de ce mépris.
Dans le gousset de la culotte de ce corps décapité il trouva la montre de Malesherbes, elle marquait deux heures.
Selon son habitude, il l’avait remontée à midi, c’est-à-dire à l’heure où il marchait à l’échafaud.
Le roi, à défaut de Target, prit donc Malesherbes et Tronchet ; ceux-ci, pressés par le temps, s’adjoignirent l’avocat Desèze.
Le 14 décembre on annonça au roi qu’il avait permission de communiquer avec ses défenseurs, et que le même jour il recevrait la visite de monsieur de Malesherbes.
Ce dévouement l’avait fort touché, si peu accessible que le fît son tempérament à ses sortes d’émotions.
En voyant venir à lui avec une simplicité sublime ce vieillard de soixante-dix ans, le cœur du roi se gonfla, et ses bras, ces bras royaux qui se desserrèrent si rarement, s’ouvrirent, et tout en larmes :
— Mon cher monsieur de Malesherbes ! dit le roi, venez m’embrasser.
Puis après l’avoir affectueusement serré sur sa poitrine :
— Je sais à qui j’ai affaire, continua le roi. Je m’attends à la mort et suis préparé à la recevoir ; tel que vous me voyez, et je suis bien tranquille, n’est-ce pas ? eh bien ! tel que vous me voyez, je marcherai à l’échafaud !
Le roi, après quelques difficultés soulevées par les municipaux, put enfin, en vertu du décret de la Convention, communiquer secrètement avec ses défenseurs.
Le 16, on annonça une députation. Elle se composait de quatre membres de la Convention, c’étaient : Valazé, Cochon, Grandpré et Duprat.
On avait nommé vingt et un députés pour examiner le procès du roi. Tous quatre faisaient partie de cette commission.
Ils apportaient au roi son acte d’accusation et les pièces relatives à son procès.
La journée fut employée tout entière à la vérification de ces pièces. Chaque pièce était lue par le secrétaire.
Après chaque pièce, Valazé disait :
— Avez-vous connaissance ?
Le roi répondait oui ou non. Et tout était dit.
Quelques jours après, les mêmes commissaires revinrent et firent lecture au roi de cinquante et une pièces nouvelles, que le roi signa et parapha comme les précédentes.
En tout cent cinquante-huit pièces dont on lui laissa les copies.
Sur ces entrefaites, le roi fut atteint d’une fluxion.
Il s’était souvenu de ce salut de Gilbert au moment où il était entré à la Convention.
Il demanda à la commune qu’il fût permis à son ancien médecin Gilbert de lui faire une visite. La commune refusa.
— Que Capet ne boive plus d’eau glacée, dit un de ses membres, et il n’aura pas de fluxion.
C’était le 26 que le roi devait, pour la seconde fois, paraître à la barre de la Convention.
Sa barbe avait grandi. Nous avons dit que cette barbe était laide, blondasse, mal plantée.
Louis demanda ses rasoirs. Ce fut tout une négociation. Ils lui furent rendus, mais à la condition qu’il ne s’en servirait que devant quatre municipaux.
Le 25, à onze heures, le roi se mit à son testament. Cette pièce est tellement connue, que, toute touchante et chrétienne qu’elle soit, nous ne la consignons pas ici.