‹ La Comtesse de CharnyChapitre 182 sur 186 · 2 · 96

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Le soir de cette terrible journée, tandis que des hommes à piques parcouraient les rues désertes et illuminées de Paris, plus tristes encore par leur illumination, et portaient au bout de leurs armes des lambeaux de mouchoirs et de chemises tachées de rouge, en criant :

— Le tyran est mort ! voilà le sang du tyran !

Deux hommes se tenaient dans un salon de la rue Saint-Honoré, dans un silence égal, mais dans une attitude bien différente.

L’un, vêtu de noir, était assis devant une table, la tête appuyée entre ses mains, et plongé, soit dans une grande rêverie, soit dans une grande douleur.

L’autre, vêtu d’un costume de campagnard, se promenait à grands pas, l’œil sombre, le front plissé, les bras croisés sur la poitrine.

Seulement, chaque fois que dans sa marche il coupait diagonalement la chambre en deux, celui-ci jetait à la dérobée sur l’autre un regard interrogateur. Depuis combien de temps étaient-ils ainsi tous deux muets en face l’un de l’autre ? nous ne saurions le dire ; mais enfin l’homme au costume campagnard, aux bras croisés, au front plissé, à l’œil sombre, parut se lasser de ce silence, et s’arrêtant en face de l’homme en habit noir et au front appuyé entre ses mains ;

— Ah çà ! citoyen Gilbert, dit-il, en fixant son regard sur celui auquel il s’adressait, c’est donc à dire que je suis un brigand, moi, parce que j’ai voté la mort du roi ?

L’homme à l’habit noir releva la tête, secoua son front mélancolique, et tendant la main à son compagnon :

— Non, Billot, dit-il, vous n’êtes pas plus un brigand que je ne suis un aristocrate. Seulement, j’ai voté la vie, et vous, la mort ; vous aviez à vous venger, vous, et je vous plains ; or, c’est une chose terrible, Billot, que d’ôter à un homme ce qu’aucun pouvoir humain ne peut lui rendre. — Il y a du vrai dans ce que tu dis-là, Gilbert, répondit une voix qui passait de la porte d’entrée.

Ces deux hommes tressaillirent et se retournèrent d’un même mouvement, et d’une même voix :

— Cagliostro ! dirent-ils. — Eh ! mon Dieu, oui, répondit celui-ci. Mais il y a du vrai aussi dans ce que dit Billot. — Hélas ! répondit Gilbert, voilà le malheur, c’est que la cause que nous plaidons a une double face, et que chacun, en l’envisageant de son côté, peut dire : j’ai raison. — Oui, mais il doit aussi se laisser dire qu’il a tort, reprit Cagliostro. — Votre avis, maître ? demanda Gilbert. — Oui, votre avis ? dit Billot. — Vous avez tout à l’heure jugé l’accusé, dit Cagliostro, moi je vais juger le jugement : Si vous aviez condamné le despotisme, vous aviez raison. Vous avez condamné l’homme, vous avez eu tort. Eh bien ! maintenant, voulez-vous écouter un dernier conseil ? Vous, Gilbert, vous ne vous êtes fait nommer membre de la Convention que pour accomplir un devoir ; vous, Billot, que pour accomplir une vengeance : devoir et vengeance, tout est accompli ; vous n’avez plus besoin ici, partez.

Les deux hommes regardèrent Cagliostro.

— Partez, dit-il, vous n’êtes ni l’un ni l’autre des hommes de parti, vous êtes des hommes d’instinct. Or, le roi mort, les partis vont se trouver face à face, et une fois face à face les partis vont se détruire. Qui succombera le premier ? je n’en sais rien ; mais je sais que, les uns après les autres, ils succomberont : donc demain, Gilbert, on vous fera un crime de votre indulgence, et après demain, peut-être avant, Billot, de votre sévérité. Croyez-moi, dans la lutte mortelle qui se prépare entre
L’AVIS. la haine, la crainte, la vengeance, le fanatisme, bien peu resteront purs ; les uns se tacheront de boue, les autres de sang. Partez, mes amis, partez. — Mais la France ? dit Gilbert. — Oui, la France ? répéta Billot. — La France matériellement est sauvée, dit Cagliostro ; l’ennemi du dehors est battu, l’ennemi du dedans est mort. Tout dangereux que soit pour l’avenir l’échafaud du 21 janvier, il est incontestable qu’il est une grande puissance dans le présent, la puissance des résolutions sans retour. Le supplice de Louis XVI voue la France à la vengeance des trônes et donne à la république la force convulsive et désespérée des nations condamnées à mort. Voyez Athènes dans les temps antiques, voyez la Hollande dans les temps modernes. Les transactions, les négociations, les indécisions ont cessé à partir de ce matin ; la révolution tient la hache d’une main, le drapeau tricolore de l’autre. Partez tranquilles ; avant qu’elle dépose la hache, l’aristocratie sera décapitée ; avant qu’elle dépose le drapeau tricolore, l’Europe sera vaincue. Partez, mes amis, partez. — Oh ! dit Gilbert, Dieu m’est témoin que si l’avenir que vous me prophétisez est vrai, je ne regrette pas la France. Mais où irons-nous ? — Ingrat ! dit Cagliostro, oublies-tu ta seconde patrie, l’Amérique ? oublies-tu ces lacs immenses, ces forêts vierges, ces prairies comme des océans ? n’as-tu pas besoin, toi qui peux te reposer, du repos de la nature après ces terribles agitations de la société ? — Me suivrez-vous, Billot ? demanda Gilbert en se levant. — Me pardonnerez-vous ? demanda Billot en faisant un pas vers Gilbert.

Les deux hommes se jetèrent dans les bras l’un de l’autre.

— C’est bien, dit Gilbert, nous partirons. — Quand cela ? demanda Cagliostro. — Mais dans… huit jours.

Cagliostro secoua la tête.

— Vous partirez ce soir, dit-il. — Pourquoi ce soir ? — Parce que je pars demain. — Et où allez-vous ? — Vous le saurez un jour, amis. — Mais comment partir ? — Le Franklin appareille dans trente-six heures pour l’Amérique. — Mais des passe-ports ? — En voilà. — Mon fils ?

Cagliostro alla ouvrir la porte.

— Entrez, Sébastien, dit-il, votre père vous appelle.

Le jeune homme entra et vint se jeter dans les bras de son père. Billot soupira profondément.

— Il ne nous manque plus qu’une voiture de poste, dit Gilbert. — La mienne est toute attelée à la porte.

Gilbert alla à un secrétaire où était la bourse commune, un millier de louis, et fit signe à Billot d’en prendre sa part.

— Avons-nous assez ? demanda Billot. — Nous avons plus qu’il ne nous faut pour acheter une province.

Billot regarda autour de lui avec embarras.

— Que cherchez-vous, mon ami ? demanda Gilbert. — Je cherche, dit Billot, une chose qui me serait inutile si je la trouvais, puisque je ne sais pas écrire.

Gilbert sourit, prit une plume, de l’encre et du papier.

— Dictez, dit-il. — Je voudrais dire adieu à Pitou, dit Billot. — Je m’en charge pour vous.

Et il écrivit. Quand il eut fini :

— Qu’avez-vous écrit ? lui demanda Billot.

Gilbert lut :

« Nous quittons la France, Billot, Sébastien et moi, et nous vous embrassons bien tendrement tous trois.

« Nous pensons que, comme vous êtes à la tête de la ferme de Billot, vous n’avez besoin de rien.

« Un jour probablement nous vous écrirons de venir nous rejoindre.

« Votre ami,

« Gilbert. »

— C’est tout ? demanda Billot, — Il y a un post-scriptum, dit Gilbert. — Lequel ?

Gilbert regarda le fermier en face et dit :

— Billot vous recommande Catherine.

Billot poussa un cri de reconnaissance et se jeta dans les bras de Gilbert.

Dix minutes après, la chaise de poste qui emportait Gilbert, Sébastien et Billot loin de Paris, roulait sur la route du Havre.

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