‹ La Comtesse d’OlonneChapitre 1 sur 5 · 01

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Depuis fort longtemps, trop longtemps à leur gré, Catherine-Henriette et Madeleine d’Angennes, demoiselles de La Louppe, attendaient de Pierre Patrix, officier de Monsieur, plaisant épicurien, originaire comme elles de Normandie, et dont elles avaient fait leur ami, une sorte de bréviaire d’amour. L’homme se disait expert philosophe en ces matières galantes qui préoccupaient beaucoup les deux sœurs et prétendait, bien mieux qu’un directeur de conscience boursouflé de théologie, préserver les innocentes des traquenards masculins.

Quand, ce matin-là, un laquais de l’hôtel d’Orléans apporta enfin la grande épistole de leur conseiller secret, les jeunes filles, un peu émues, hésitèrent à l’ouvrir. Puis la curiosité l’emporta. Les cachets rompus, elles virent que, selon sa coutume, Pierre Patrix s’exprimait en vers et elles en éprouvèrent quelque satisfaction. Le poète abrégeait les préambules. Il disait :

Si, dans quelque rencontre, il vous prend fantaisie
De boire un petit doigt d’amoureuse ambroisie,
Comme vous en avez prou bonne volonté,
Faites votre profit de ce petit traité
Qui vous enseignera, s’il vous plaît de le lire,
Comme l’on fait l’amour, comme il s’y faut conduire
Et par quelle manière on peut suivre ses lois
Pour en cueillir les fleurs sans se piquer les doigts.

On ne discernait plus ensuite, au cours des alexandrins goguenards, si Pierre Patrix parlait en moraliste ou en cynique, car il mélangeait étrangement les propos risqués aux leçons de sagesse. Soyez modestes, ajoutait-il en effet, ne provoquez point l’irrespect, par des « jambes en l’air ou de messéants discours », mais gardez-vous de l’austérité ; souriez en baissant la tête et rougissant aux mots à double entente, faites mille « petites façons que la prudence ordonne ». Ainsi, par cette contenance à la fois honnête et avertie, attirerez-vous les amants ; quand vous les aurez captés, alors méfiez-vous de l’entourage. Témoignez d’une humeur complaisante et douce. On épiera vos gestes. Évitez d’offenser ou d’accuser autrui, ne dénigrez pas, devenez les confidentes des médisants pour détourner leur malignité. Vous gagnerez de la sorte confiance, estime et licence de jouir sans trouble de quiconque vous aurez élu.

Surtout, montrez grande circonspection dans le choix de cet élu. N’allez point aveuglément accueillir de ces « amants de paille » qui demandent plus qu’ils ne donnent ou l’un de ces coquets

Doré comme un calice et brillant à ravir,
Mais qui rompt aussitôt que l’on s’en veut servir.

Ne préférez point la beauté aux qualités solides. Prenez un « galant de bonne foi », un galant discret, possédant du moineau les furieuses ardeurs. S’il dispose de ces dons rarement assemblés,

Vous aurez du plaisir et l’aurez sûrement
Parce que, d’un côté, vous serez satisfaites,
De l’autre, vous ferez votre affaire en cachette
Et ce sont les deux points qu’une femme de sens
Tâche de tout son mieux d’avoir en même temps.

Allant jusqu’à l’extrême limite de son raisonnement, Pierre Patrix terminait son épître en exhortant ses correspondantes à

Rire plutôt d’autrui que d’en donner matière.

Le vieil homme, né au siècle précédent et portant barbe grise sur visage rubicond, n’osait point s’offrir, tâche trop lourde pour lui, comme initiateur des deux pucelles en mal d’amour, mais, du moins, les invitait-il à l’adopter pour guide, en cas d’hésitation ou de doute.

Quand elles eurent lu la rimaille du bon apôtre, Catherine-Henriette et Madeleine d’Angennes se regardèrent et sourirent. Eh ! quoi, était-ce là tout ce qu’inspirait à ce barbon son imagination racornie ? Les supposait-il à ce point démunies d’expérience ? Elles atteignaient l’âge où l’adolescente épanouie se transforme en femme. Avaient-elles besoin de tant de stratégie ? D’un commun mouvement, elles levèrent les yeux vers le miroir qui, en face d’elles, reflétait leur image. Avec une sorte de ravissement, elles se contemplèrent, les mains unies, vaines de leur double séduction.

Sortant hardiment de leurs justaucorps de clairs tabis aux dentelles festonnées par des agrafes de perles, leurs gorges aux modelés arrondis, leurs épaules infléchies avec grâce, soutenaient, sur leurs cols souples et longs, parés d’un tour de pierreries, leurs visages de madones. Elles se ressemblaient étrangement, offrant toutes deux le même front élevé, les mêmes yeux brillants d’intelligence, les mêmes nez aux délicats contours et ces bouches mignardes et menues où soudain fleurissait un sourire de dents opalines ; mais l’une, l’aînée, Catherine-Henriette, était blonde, et l’autre, Madeleine, la cadette, brune. La première paraissait, sous le savant assemblage de ses boucles d’or, nimbée de soleil ; ses prunelles reflétaient le bleu serein des ciels d’été et sa chair semblait composée de la pulpe des roses ; la seconde, casquée d’une toison de jais, jetait sur la vie un regard de velours plein de mystère et de promesses, et sa carnation éclatante se nuançait d’ombres légères. L’une témoignait dans son aspect général de bénignité, de mollesse, d’un charme plus féminin, l’autre d’ironie, de décision, d’audace.

Ainsi faites, les bras d’un dessin onduleux, les mains effilées et prêtes à la caresse, la taille flexible, la démarche altière, elles ne craignaient pas l’avenir. Elles savaient, par des expériences récentes, que les plus fiers damoiseaux ne les laisseraient point esseulées ; mais elles ne souhaitaient nullement, comme Pierre Patrix l’entendait, des intrigues pleines de périls, de clandestines liaisons d’où découlait plus de honte que de plaisir. Plus tard peut-être ces intrigues et ces liaisons les tenteraient-elles. À l’heure présente, avec patience, elles cherchaient des maris ou, pour mieux dire, selon la doctrine de leur époque, des dupes…

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