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En l’an 1650, rue Férou, dans la maison de M René-Renaud de Sévigné, Catherine-Henriette d’Angennes rencontra, pour la première fois, M Louis de La Trémoille, comte d’Olonne, gros garçon d’apparence timide et qui, tout de suite, devant elle, prit attitude d’adoration muette. Elle avait alors, sous des influences nouvelles, fort progressé dans cette diplomatie amoureuse qu’elle croyait précédemment superflue.
Chez sa parente, la marquise de Rambouillet, dont elle avait assidûment fréquenté la chambre bleue, le poète Vincent Voiture, chef du parti galant et maître en l’art de plaire, l’avait peu à peu invitée, en la cajolant, à tout considérer, hors l’amour, comme bagatelle. Dans la joyeuse cour de Monsieur, frère du roi, où elle recevait accueil amical du prince, de son épouse, Marguerite de Lorraine, de sa fille, M de Montpensier, cent matois, désireux de faire d’elle leur proie, lui avaient assuré que la vertu est parure inutile pour une jouvencelle de sa qualité et qu’elle devait se montrer libérale envers les humains des trésors dont les dieux l’avaient comblée.
Nul ne lui avait prêché une morale contraire. Son père, Charles d’Angennes, gentilhomme pesant et oisif, voyageant sans cesse de sa terre de La Louppe, sise au pays de Perche, à ses terres de Canteloup, Saint-Pierre du Joncquet, Cléville, disséminées aux alentours de Caen, était mort sans s’intéresser beaucoup à son destin. Sa mère, Marie du Raynier, se préoccupait médiocrement de ses mœurs. C’était à la fois une visionnaire qui communiquait avec l’extra-monde et une chaude amoureuse qui, non assouvie par les effusions de deux maris successifs, leur avait donné de solides coadjuteurs. Sous le toit familial, avaient longtemps vécu Jacques d’Angennes, seigneur de Marville, chambellan de Gaston d’Orléans, et son épouse Françoise de Pommereuil. Ce personnage atrabilaire et hypocondre, persuadé que l’on ne rencontrait dans le monde que trompeurs et diseurs de billevesées, haïssait le genre humain. Il avait fini par se retirer à la campagne, dans une sombre solitude, abandonnant sa femme dont les propos puérils l’offusquaient.
De cette étrange famille, Catherine-Henriette n’avait pu retirer aucune admonition. C’est pourquoi, laissée en compagnie de sa sœur, dans un complet état d’indépendance, elle avait suivi les impulsions de sa nature. Sans écouter les perfides qui l’eussent poussée aux fautes irrémédiables, elle avait cherché inlassablement le plaisir. À cette heure, elle obéissait aux lois de la coquetterie, éveillant les désirs naissants, s’entourant d’une atmosphère de passion, refusant d’ailleurs adroitement de donner d’autres privilèges que sourires et menues caresses. Ainsi espérait-elle, l’enivrant de mignoteries, empaumer quelque opulent godelureau.
Àtravers bals, collations, fêtes de la cour et de la ville, et toujours hantant de préférence le pernicieux milieu de l’hôtel d’Orléans, elle avait peu à peu si bien acquis réputation d’inhumaine, que le riant abbé de Boisrobert, sur un air du musicien Boesset, avait mis en garde les « pousseurs de beaux sentiments » contre la cruauté de cette belle. Mortels, leur disait-il,
Mortels, étouffez vos soupirs,
Laissez mourir vos insolents désirs :
Ce n’est que pour les dieux qu’Aminte a tant de charmes ;
Vous pouvez l’adorer sans jamais espérer,
Elle souffre l’encens et méprise les larmes.
La Fronde, par malheur, était venue interrompre cette « petite vie » pleine d’agrément. Au printemps de cette année 1650, M de La Louppe et sa belle-sœur, M de Marville, pour fuir les régions de Paris où s’affrontaient mazarinistes et anti-mazarinistes et aussi pour se rapprocher du palais d’Orléans, avaient loué à M de Sévigné l’un des hôtels que celle-ci possédait rue Férou. Catherine-Henriette crut, un moment, qu’elle mourrait d’ennui dans ce quartier peu bâti et éloigné des ruelles encore ouvertes ; mais elle fut vite détrompée. Car la maison contiguë de M de Sévigné abritait vers ce temps les plus « grosses assemblées » que l’on rencontrât dans la capitale. Le chevalier René-Renaud de Sévigné, époux de cette fière et belle dame, embarqué dans le parti du cardinal de Retz et commandant le régiment de Corinthe que l’Éminence brouillonne avait levé, agent politique secret, au surplus, de la duchesse de Savoie, attirait ces visiteurs pour en recevoir des informations. Gens de la cour, espions de M. le Prince, officiers du duc d’Orléans, diplomates, nouvellistes, seigneurs en quête d’aventures, adversaires ailleurs, vivaient là dans un état d’harmonie, sous la contrainte de la civilité.
Tout de suite, Catherine-Henriette se complut dans le luxe et l’atmosphère badine de cette maison. Elle avait jadis connu, à l’hôtel de Rambouillet, Marie-Madeleine Pioche de La Vergne, née d’un premier mariage de M de Sévigné. Les deux jeunes filles, la seconde plus jeune, moins délibérée, plus raisonneuse, d’aspect moins radieux, un peu hautaine et guindée, mais intelligente, fine, décidée, comme la première, à capter un mari, se lièrent bientôt d’une amitié assez vive pour ne plus pouvoir se passer l’une de l’autre. Afin de communiquer sans entraves, elles firent pratiquer une porte entre leurs deux jardins clos de murs. Et dès lors, toujours chuchotant et complotant, elles se prêtèrent aide réciproque.
Cependant M de La Vergne vit bien, dès l’origine de cette tendresse, qu’elle jouerait un rôle effacé. Elle en prit surtout conscience quand elle aperçut le regard de dévotion dont le comte d’Olonne enveloppait sa compagne. Ce jeune homme de vingt-quatre ans ne lui avait jamais paru à ce point inflammable. Il habitait à l’autre encoignure de la rue Férou, le grand hôtel que M de Sévigné avait loué à son père, Philippe de La Trémoille, marquis de Royan et à sa belle-mère Judith Martin. Son titre de locataire lui avait facilité l’accès du logis familial où il venait depuis plusieurs années, à des intervalles irréguliers.
On le disait peu brave, bien qu’il eût participé, sous Condé, à la bataille de Nordlingen et à la campagne de Catalogne. La société avait fait des gorges chaudes de son récent duel avec Villequier, capitaine des gardes, où les adversaires avaient pris grand soin d’éviter les coups mortels. Il avait acquis la charge de cornette de la compagnie des chevau-légers du roi, mais cela n’avait pas accru son ardeur à combattre. Au cours de la Fronde, les Corinthiens du cardinal de Retz, soldats pourtant de la vierge Marie, l’avaient capturé comme il se sauvait habillé en laquais pour rejoindre la cour et l’avaient longtemps gardé en otage. Il faisait un peu figure de benêt, mais il appartenait à cette puissante et riche famille de La Trémoille, alliée à plusieurs souverains. Mazarin le ménageait. Il semblait appelé à de hauts emplois dans le royaume, car il soutenait avec ténacité la cause de la couronne. M de La Vergne regrettait de n’avoir point capté son attention.
Mde La Louppe avait fort bien remarqué la contenance passionnée du jeune homme et sentait obscurément qu’elle conduirait où elle le voudrait un garçon aussi peu maître de ses sentiments ; mais il ne fallait rien précipiter, car trop de hâte pouvait nuire. Œillades, gentillesses, mots patelins suffisaient à entretenir sa fièvre. En lui inspirant de la jalousie, elle le déterminerait peut-être aux déclarations.
Ce n’était point manœuvre aisée que de stimuler cette jalousie, car dans l’entourage de M de Sévigné les personnages qui venaient colporter ou quérir des nouvelles comptaient parmi les plus dangereux trousseurs de cottes. Le duc de Brissac et le duc de Roquelaure, par exemple, libertins impertinents et astucieux, ne s’attardaient point en cajoleries auprès des femmes. Ils giboyaient dans les ruelles en chasseurs rusés et violents. M de La Vergne avait dû rembarrer le second, trop expéditif à son gré. M de La Louppe leur distribua ses sourires, mais avec insécurité, gênée par une convoitise trop évidente. Elle atteignit néanmoins son but qui consistait à emplir de mélancolie l’âme du comte d’Olonne.
Elle usa ensuite, pour galvaniser le circonspect, du subterfuge de l’absence. Avec sa sœur Madeleine, les comtesses de Frontenac et de Fiesque, elle devint l’habituelle compagne de plaisir de M de Montpensier, princesse remuante, fantasque, chimérique, à la fois amazone et bergère, et qui, alors, rêvait d’épouser Louis XIV. À sa suite, on la vit parader en riches atours au Palais Royal où la cour, entre deux tragédies de la Fronde, donnait en spectacle le ballet de Cassandre. Elle partit peu après pour le château de Limours où Mademoiselle, en humeur de pastorale, souhaitait, juin survenant, de voir des arbres taillés, des parterres en broderie, des jeux d’eaux, des nymphes de marbre, toute cette nature conventionnelle où s’agitaient les héros de ses lectures romanesques. Pierre Patrix, en qualité de capitaine de ce château, reçut les promeneuses, leur offrant bonne table, danses, chevauchées. Le bonhomme déclinait visiblement. L’âge faisait de lui un dévot plus enclin à écrire des vers à la louange de la Vierge et des saints qu’à aligner les alexandrins d’un nouveau bréviaire d’amour.
Peu à peu la réputation galante de M de La Louppe grandissait. Sans cesse maintenant, Loret, le gazetier, lui tressait des couronnes dans sa feuille hebdomadaire, disant « cet ange
de Normandie »
Plus [frais] et plus [beau] cent fois
Que les fleurs des champs et des bois,
et assurant qu’un dieu seul pouvait ambitionner d’en posséder le cœur.
De tels accents d’admiration contristaient le comte d’Olonne abandonné dans la solitude ; mais bientôt la fuyarde réapparaissait et il oubliait son chagrin. En septembre 1651, il pensa recevoir une preuve plus vive d’intérêt. M de La Louppe lui promit de l’aller voir pompeusement défiler à la cavalcade organisée pour réjouir le peuple à l’occasion de la majorité du roi. Elle se rendit, en effet, sur le chemin de cette cavalcade. Quand, en tête des deux cents maîtres des chevau-légers, le comte, coiffé d’un grand feutre aux plumes blanches, feuille morte et couleur de feu, revêtu d’un magnifique habit aux broderies d’or et d’argent parsemées de perles, monté sur un cheval blanc tout caparaçonné d’or, leva les yeux vers elle, il s’épanouit de recueillir un petit signe d’amitié. Hélas ! combien il eût souffert, s’il eût appris que la jeune fille avait admiré d’autres jeunes hommes et le roi enfant tout orfévré d’or et de pierreries comme une idole.
Ensuite, il ne s’aperçut point que son sort eût changé. M de La Louppe, en effet, tout l’hiver, ne bougea point de l’hôtel d’Orléans. C’était le temps où le cardinal de Retz, accusé par les émissaires du prince de Condé de trahir la Fronde, cherchait à fortifier sa position auprès de Monsieur. Le prélat, quand il avait satisfait aux nécessités de la politique, venait volontiers papillonner autour des dames, les regardant sous le nez, de ses yeux de myope, pour les reconnaître.
Dans le cabinet de Madame, il vit mademoiselle de La Louppe, l’entretint et demeura si ébloui de cette vue et de cet entretien qu’il lui eût, sur le moment, sacrifié ses maîtresses. Il ne pensa plus désormais qu’à ses yeux d’un si limpide azur, à sa bouche mutine, à sa voix émouvante, à son air de modestie. La sachant liée à M de Sévigné qui, pour l’amour de son mari, appuyait sa faction, il résolut de demander secours à cette dame. Un jour, au sortir de l’hôtel d’Orléans où il avait fièrement bravé la colère du peuple menaçant de l’exterminer, il se présenta rue Férou en brave tout auréolé de sa gloire. D’un ton de chattemite, il supplia qu’on lui procurât la « bonne, chaste, pure et sainte amitié » de la jeune fille. Un tel commerce « tout spirituel et tout angélique » le pouvait, disait-il, sauver de mœurs détestables où l’avait conduit le démon.
Mde Sévigné, fort pieuse, le croyant sincère, ne refusa point d’exaucer sa prière. Dès lors, le cardinal, revêtu de beaux habits de cavalier, vint, avec grande espérance, tenter la fortune. Le comte d’Olonne méprisait ce brouillon rabougri, laid et noir, mais redoutait son éloquence. M de La Louppe se laisserait-elle prendre à cette éloquence ? M de La Louppe jouissait de voir un prince de l’Église, capable de tant de prouesses d’épée et de plume, troublé devant elle au point de balbutier. Mais qu’eût-elle tiré en définitive d’une liaison avec un homme contraint au célibat, sinon le scandale et la flétrissure ? Elle se joua de lui. Puis comme son jeu de coquette, au milieu de tant de mourants mariés ou indignes de l’être, la fatiguait un peu, elle tourna à la fin son visage rieur vers le comte d’Olonne bouillant d’inquiétude.
Et ce qui devait advenir arriva. La dupe, longuement préparée à son destin, se répandit en aveux et en larmes. M de La Louppe triomphait. Bientôt le gazetier annonçait l’union prochaine des jeunes gens. Les familles voulurent particulièrement fastueuse cette union, malgré les calamités du temps, et elles consacrèrent quinze mille livres aux cérémonies et festins des fiançailles. À son fils, Louis, Philippe de La Trémoille, marquis de Royan, donnait les biens de son aïeul défunt, M. de Hanches, de l’une de ses sœurs décédée, de son frère, César-Joseph, chevalier de Malte, biens qu’il avait jusqu’à l’heure administrés ; il lui faisait, en outre, présent de la charge de cornette des chevau-légers, payée par lui et valant deux cent quarante mille livres ; enfin il lui assignait dix mille livres de rente sur ses terres de Royan et de Plélou. Mademoiselle de La Louppe recevait de son côté les seigneuries normandes de Canteloup et de Saint-Pierre du Joncquet affermées pour dix mille livres annuelles et une somme en deniers comptants de vingt mille livres.
Ainsi la jeune fille faisait, comme elle l’avait présumé, une bonne affaire. Les princes d’Orléans, Monsieur, Madame, Mademoiselle et même la petite Marguerite-Louise d’Orléans parurent au contrat. On avait assemblé autour d’eux tout ce qu’on avait pu recruter de grands seigneurs et de hautes dames, les Noirmoutier, les Rostaing, les Hurault, deux présidents au Parlement, Pontac, illustre jurisconsulte bordelais, et Jacques-Auguste de Thou, la marquise de Rambouillet et ses filles, la frivole madame de Choisy, et cette énigmatique Cécile-Élisabeth Hurault de Chiverny, marquise de Montglas qui portera un préjudice si grave à la renommée de la nouvelle épouse.
En apposant son paraphe, après son beau-père et sa mère, M. et M de Sévigné, sur la minute notariée, M de La Vergne souffrait dans son affection et se sentait pourtant soulagée dans son orgueil, car, en perdant une amie très tendre, elle retrouvait l’espoir de n’être pas sans cesse supplantée par elle dans l’admiration des muguets.
Le 8 mars 1652, les prêtres de Saint-Sulpice bénissaient les conjoints. La comtesse d’Olonne au seuil de l’église souriait, mais on ne savait point si elle souriait au seigneur son maître qui la conduisait de la main ou bien si elle souriait au mariage qui, selon l’esprit de l’époque, la libérait des contraintes et des scrupules.