05
Lorsque M d’Olonne eut appris que Bussy-Rabutin était l’auteur de l’Histoire amoureuse des Gaules, elle ne s’étonna plus de la violence de ce pamphlet. Le comte, disait-on, l’avait écrit pour divertir sa maîtresse, M de Montglas. Il l’avait lu à plusieurs personnes, et M de La Baume, l’une de ses auditrices, au sortir du couvent où l’avaient conduite ses désordres, lui en avait dérobé le texte qui égayait les ruelles. Ainsi cette pièce, destinée à dormir dans une cassette close, avait été répandue par l’indiscrétion d’une venimeuse péronnelle.
La comtesse éprouvait quelque peine à accepter ces racontars. À la vérité, elle le savait par expérience, le libelliste, dans cette Histoire, exerçait, en premier lieu, sa vengeance contre les femmes qui avaient déçu sa vanité de mâle. Elle le soupçonnait, en outre, d’avoir servi d’autres rancunes que les siennes. M de Montglas eût-elle en effet, souhaité un divertissement de cette nature si, en le provoquant, elle n’eût su qu’elle satisfaisait son parent, M. d’Olonne ? Comment s’expliquer, d’autre part, que M. d’Olonne, non encore démarié et souffleté par tant d’outrages, conservât à Bussy-Rabutin une amitié inébranlable s’il n’existait entre eux aucune complicité ?
Cependant, M d’Olonne présumait que le vacarme soulevé par l’Histoire s’atténuerait bientôt. Menacé de tous côtés par des seigneurs ridiculisés dans sa prose, Bussy-Rabutin s’efforçait de rattraper les copies dont l’existence lui était révélée. D’autres commérages occupaient déjà la société. Pour se faire oublier tout à fait, M d’Olonne affecta une contenance de prude, fréquenta les dévotes, ne bougea plus de l’église.
Elle se fût bien gardée de perdre son temps à mâchonner des patenôtres, si elle eût prévu, comme il était aisé de le prévoir, l’intervention dans ses affaires des éditeurs hollandais, exploiteurs de scandales. En avril 1665, imprimée sous la forme d’un livret, grossie de malignes additions, enrichie d’une clef révélant les personnalités cachées sous les noms allégoriques, l’Histoire, vendue sous le manteau, réveillait l’émotion assoupie.
Md’Olonne alors désespéra de recouvrer sa quiétude. Cette fois cependant Bussy-Rabutin n’échappa point au châtiment. Le grand Condé, furieux de se voir, dans l’ouvrage d’un fripon qu’il avait autrefois protégé, livré à la risée publique, exigea de Louis XIV une réparation. Claustré à la Bastille, le coupable, après une longue détention, était pour la vie proscrit de la capitale.
Àla suite de la condamnation par le roi de son pire détracteur, la comtesse se considéra comme purifiée de ses péchés, digne, par son court repentir, de recevoir l’absolution du monde. Avant de l’aller réclamer, elle se hâta de régler son différend conjugal. Le 6 septembre 1665, le Châtelet, faisant droit à ses requêtes réitérées, lui accordait licence de ne plus vivre sous le toit de son mari. Le 5 octobre suivant, devant Gallois et Le Caron, notaires, les époux s’envisageaient une dernière fois pour arrêter les termes d’une transaction relative à leurs biens. M d’Olonne reprenait sa liberté sans contrôle désormais. Elle alla habiter, non loin de sa sœur, M de La Ferté, devenue récemment duchesse, rue Villedo, dans la paroisse Saint-Eustache, fief des libertins et des financiers, toute bruissante d’un murmure d’amour.
Elle disposait d’une ample fortune, deniers comptants de sa dot, revenus de ses terres normandes et de celles héritées de son oncle, M. de Marville. Pour administrer plus commodément ces domaines, elle loua à vie au sieur René de Laré et à Élisabeth Groué, son épouse, une maison sise à Caen dont le nom, « Hôtel de Beuvron », l’attira, lui rappelant de galants souvenirs. Elle s’y reposa fréquemment de ses plaisirs parisiens tout en faisant respecter la coutume de Normandie qu’elle étudiait dans le bel in-folio de Bereult.
Elle entendait vivre dans la joie et que tout rît autour d’elle. Elle commandait à un nombreux domestique. Une demoiselle de compagnie, Marie de Saint-Denis, l’entourait de ses soins. Elle donna aussi asile, au moins provisoirement, à une sienne cousine, Catherine d’Angennes, demoiselle de Fontaine, qui lui inspirait une vive affection. Elle commença, vers ce temps, à compter parmi les dames « curieuses », qui possédaient des « cabinets » emplis d’œuvres d’art. Elle assembla des tableaux, des porcelaines et des meubles chinois, des bijoux, de magnifiques étoffes, des bibelots orfévrés de métaux précieux.
Quand fut installé son nouveau foyer où, de temps à autre, sa sœur, maintenant lancée dans une furieuse débauche, et sa mère, M de La Louppe, encore vivante, la venaient visiter, elle jugea opportun de reprendre ses distractions d’autrefois. Une trop longue inaction lui pesait. Le bal, les conversations plaisantes, le jeu ne lui semblaient pas incompatibles avec la maturité. Ses sens parlaient encore et elle souffrait de ne sentir plus sur ses lèvres le goût de l’amour.
Rue Plâtrière, dans la paroisse Saint-Eustache, la maison de M de Bonnettes-Bullion lui ouvrit ses portes. C’était un agréable tripot où la galanterie alternait avec le jeu. Le maître de céans, conseiller au Parlement, s’était depuis longtemps résigné à vivre sous la domination de sa femme, brouillonne, dévergondée, qui méprisait fort ses origines bourgeoises.
Au sortir des tables de tric-trac et de hoc où elle laissait trop souvent une lourde charge de pistoles, M d’Olonne se consolait de ses pertes en caquetant avec Alphonse-Noël de Bullion, marquis de Fervaques, fils aîné de M de Bonnelles. Ce jeune homme avait extrêmement à se plaindre de la nature qui lui avait donné un fort grand corps, mais un fort petit esprit. Il tourbillonnait néanmoins autour des dames, désirant les persuader de son mérite. La comtesse distingua bientôt qu’elle assujettirait aisément ce nigaud riche de tous les écus hérités des financiers ses aïeux. Elle ne pouvait plus aspirer aux charmants « frelons de cour ». L’heure sonnait pour elle d’établir une liaison satisfaisante et durable. Après l’avoir promené lentement sur les chemins embroussaillés du Tendre, elle donna des gages au marquis et elle s’en repentit aussitôt.
Fervaques, en effet, manquait de discrétion et laissait d’autant plus volontiers transpirer ses succès qu’ils étaient peu nombreux. Comme ses amis le raillaient d’avoir si sottement « sacrifié à une vieille médaille », il chercha à se détacher d’un lien fragile encore. Il se crut fort avisé de faire à la duchesse d’Aumont, sa cousine, une déclaration brusquée ; mais la jeune femme, qui fréquentait sa maison pour y frôler le duc de Caderousse, son amant, le consterna en lui riant au visage.
Il avait assurément tâté de quelques jouvencelles avant de recevoir les largesses de Madame d’Olonne. Nulle de ces jouvencelles ne lui avait laissé un souvenir voluptueux dont il sentît le regret. Savante ès-jeux d’amour, la comtesse au contraire, l’emportait dans des extases dont il sortait épuisé et ravi, brûlant de les renouveler. Peu à peu un enchantement des sens l’attachait à elle.
Elle savait d’ailleurs lui plaire par mille délicatesses. Pour le posséder mieux à elle, dans un doux mystère, elle acquit à Saint-Germain-en-Laye un petit hôtel entouré de jardins, l’Hôtel de Rouen. C’était un agréable nid de tendresse aux murailles ouatées de tapisseries de Bergame. Du lit à piliers dorés « façon de la Chine » à pentes et soubassements festonnés d’or où ils s’ébattaient, les amants pouvaient apercevoir les visages de M de La Vallière, de Fontanges et de Montespan qui, dans leurs cadres de bois sculpté, les encourageaient de leur sourire de pécheresses. Une pendule à l’antique de Matinot mesurait le temps de leur liesse. Disséminés sur des consoles parmi les meubles précieux, des cabarets, des magots, des vases de la Chine recevaient la caresse d’un jour tamisé par des rideaux de clair damas. Un cabinet contigu à leur chambre abritait une baignoire de cuivre parée d’ornements de velours vert où ils s’allaient délasser dans l’eau parfumée ; sous un miroir de Venise, se dressait, chargée d’un attirail de beauté, une toilette couverte d’un luisant satin de la Chine à fleurs d’or, où ils réparaient le désordre de leur teint.
Longtemps ils savourèrent, dans ce cadre, une félicité sans trouble. Puis ils se lassèrent d’aller si loin la quérir. M d’Olonne persuada à Fervaques de lever le masque et de loger dans sa propre maison. Ils louèrent alors, rue de la Sourdière, un grand hôtel où ils s’établirent malgré les récriminations de M de Bonnelles. Ils y menèrent une sorte d’existence conjugale au nez de M. d’Olonne qui habitait non loin d’eux, rue Neuve-Saint-Augustin.
Ainsi s’écoulèrent les années. Comprenant M d’Olonne dans leurs déblatérations contre sa sœur, les vaudevillistes disaient :
La duchesse de Sennecterre
Porte avec elle un v… de verre,
Et sa sœur d’Olonne un timon,
Petite,
Pour servir de hochet à son c…
Barbon.
Mais les vaudevillistes mentaient. La comtesse restait fidèle à son amant. Quand celui-ci rentrait de ses campagnes guerrières, elle le talonnait pour qu’il sollicitât la récompense de ses services. Elle le détermina de la sorte à obtenir le gouvernement du Maine. Elle se montrait envers lui pleine d’une sollicitude maternelle. Au contraire, elle entretenait contre son époux un ressentiment persistant. En 1674, ayant su que M. d’Olonne avait été exilé par le roi pour quelques propos subversifs et qu’il se distrayait à Orléans à échanger des rondeaux avec le poète Benserade et des gloses sur la cuisine avec Bussy-Rabutin, elle choisit ce moment difficile pour le traîner devant le Parlement. Il n’avait pas exécuté les engagements de leur transaction. De plus, il s’était opposé à la remise, par les héritiers de M. de Marville, d’une somme de quarante-trois mille sept cent soixante-dix-sept livres qui lui revenait sur la succession de ce parent. Pendant deux ans, la comtesse l’obligea à plaider de son lieu de retraite et, triomphant enfin de lui, le fit condamner à l’amende et aux dépens.
Elle eût ardemment souhaité d’atteindre de la même façon, à la bourse, Bussy-Rabutin enfermé dans ses terres bourguignonnes et continuant à médire d’elle dans ses lettres. Ne le pouvant, elle lui donna du moins l’amertume d’apprendre qu’une amitié étroite la liait à M de Montglas, la maîtresse inconstante qui l’abandonna le malheur survenu. Vengeance négative d’ailleurs, car bientôt M d’Olonne s’aperçut que M de Montglas lorgnait Fervaques d’une manière inquiétante. Elle dut la chasser de son entourage.
Cette expulsion déplut au jeune homme qui en manifesta méchante humeur. Des querelles éclatèrent. M de Bonnelles, craignant que son fils n’épousât M d’Olonne, personne vraiment trop décriée, le morigénait en cachette et prenait ouvertement le monde à témoin de ses contrariétés. Elle s’agita si fort que la comtesse en colère représenta à Fervaques quel honneur elle faisait, en daignant l’aimer, à un roturier de son espèce. Froissé de ce mépris, le marquis de fraîche date la souffleta avec vigueur. Ils en vinrent aux mains. D’une pincette agilement maniée, M d’Olonne massacra le visage de l’adversaire.
Ensuite ils se consolèrent l’un l’autre. La comtesse parla même de marier le jeune homme avec sa nièce, Catherine-Henriette de La Ferté, et de lui donner son bien, mais elle n’en avait aucune envie. Corrigé de façon exemplaire, à demi aveuglé et contraint de garder la chambre, Fervaques acceptait définitivement son joug. Nulle dispute désormais. Peu à peu à la tendresse active et jalouse succédait un régime de confiance et de paix.
Il semblerait dès lors que M d’Olonne, assagie, pût bénéficier de quelque indulgence des hommes. Or, ceux-ci, au contraire, s’obstinaient à la salir. La société s’amusa d’apprendre, par quelque ragot de domestique, que la comtesse, en compagnie de sa sœur et de sa nièce, s’étant avancée au chevet du maréchal de La Ferté à l’agonie et lui ayant doucement demandé :
— Nous reconnaissez-vous, Monsieur le maréchal ?
Le moribond lui aurait répondu :
— Hélas ! oui, je vous reconnais, vous êtes trois putains !
Près de rendre l’âme à son tour, en février 1686, M. d’Olonne ne pardonna pas davantage les faiblesses de son ancienne épouse. Comme on le prévenait que M. de Cornouaille, vicaire de Saint-Eustache, le venait confesser :
— Serai-je donc, s’écria-t-il, encornaillé jusqu’à la mort ?
Et ayant perdu l’appétit, il se fit porter sur sa terrasse pour voir le soleil une dernière fois.
Quelque geste qu’elle fît, M d’Olonne ne désarmait point la calomnie. Les satiriques la poursuivaient jusqu’au seuil de la vieillesse. L’un d’eux, brocardant ses pieux élans : « Dans la paroisse Saint Roch, écrivit-il,
Le curé, en faisant le coq,
À pris chez la d’Olonne,
Eh ! bien,
Une fort belle et bonne…
Vous m’entendez bien.
Un autre, moins assuré de sa séduction, lui décocha cette affreuse impertinence :
La d’Olonne
N’est plus bonne
Qu’à ragoûter les laquais.
Quand, en 1692, parut la septième édition des Caractères de La Bruyère, les faiseurs de clefs découvrirent M d’Olonne sous le portrait de la coquette acharnée à plaire et parant ses rides de fards et de rubans. On la représenta également comme partageant avec d’autres gourgandines les faveurs de vils comédiens.
Or, en réalité, M d’Olonne, les dernières lueurs de jeunesse éteintes, écarta d’elle les préoccupations galantes. Dès 1669 on la vit dresser chez les notaires de solides constitutions de rente. Au fur et à mesure que le temps passait, elle se décelait femme d’affaires et d’argent plus avisée. Non contente de grossir sa fortune des terres et des écus hérités de sa mère en 1679, elle réclamait aux héritiers de M. d’Olonne son douaire, son préciput et jusqu’à ses frais de deuil. Sans cesse elle comparaissait devant le Parlement pour revendiquer des pistoles dont on lui avait fait tort ; elle discutait en personne les conditions de ses marchés avec les couvreurs, les charrons et autres artisans. À peu près tous les ans, elle se rendait à Caen, dans son carrosse, recevait à l’Hôtel de Beuvron fermages de ses terres, renouvelait les baux échus. Elle réglait aussi, par voie de transaction ou bien à la barre des juridictions normandes, les différends de voisinage. Elle apaisa ainsi une contestation survenue entre elle et les gens de M de Montpensier. Les curés de Han et de Saint-Pierre du Joncquet, paroisses assujetties à sa suzeraineté, la trouvèrent respectueuse de leur caractère, mais décidée à affirmer ses droits contre leurs exigences et empiètements.
Elle conservait intacte sa vanité nobiliaire. En 1697, elle fit enregistrer ses armes par le généalogiste d’Hozier. Hors sur ce domaine, elle ne ressemblait plus à la femme d’autrefois. Le démon de l’avarice l’animait. Dans son langage, les chiffres remplaçaient les vocables de gentillesse et d’amour.
Fervaques vivait toujours auprès d’elle. Jouait-elle auprès de lui la comédie de la pauvreté ? En 1684, il lui fit don, à la grande indignation de M de Bonnelles, d’une maison lui appartenant rue du Coq-Héron. En 1697, il lui abandonna l’usufruit d’une somme de treize mille livres provenant de la vente d’un immeuble sis au port de Neuilly, usufruit bientôt transformé en propriété.
Le marquis mourait peu après, la laissant si chagrine et désorientée qu’elle ne voulut point demeurer dans la maison où ils cohabitèrent. Elle loua à vie, à un sieur de Belay, un immense hôtel, situé rue Neuve-Saint-Honoré dont elle céda bientôt, moyennant quatre cents livres de rentes, une aile à dame Françoise de Chastenay de Puyssègue. Elle prit à son service un intendant, Hubert Letors, lui laissant le soin d’administrer ses biens, le récompensant de son zèle par des donations importantes.
Dans son nouveau logis, épargnant sans cesse, elle accumula encore les constitutions de rente et augmenta ses revenus de plus de dix mille livres. Elle regorgeait de richesses. Semblable à la fourmi de La Fontaine, elle n’était point prêteuse. Quand M de La Ferté, sa sœur, cigale étourdie et frivole, ruinée par une effroyable carrière de galanterie, avait besoin de son aide, elle ne la lui accordait qu’en prenant hypothèque sur les maigres terres lui restant. Réduite à l’extrémité par ses prodigalités et celles de ses enfants, la cigale dut bientôt demander asile à la fourmi. Elle occupa six pièces dans le grand hôtel après avoir reconnu, par acte notarié, que le mobilier en appartenait à son hôtesse.
Les deux femmes, alors fort âgées, vivaient dans la crainte de la mort. Devenue tout à fait dévote, M d’Olonne avait transformé une pièce de sa demeure en chapelle ; mais elle y faisait rarement officier un prêtre, préférant entendre la messe gratuite de Saint-Roch. La religion ne l’engageait nullement à la générosité. Un mercredi des Cendres, raconte Saint-Simon, coiffée de ses voiles de veuve, elle se rendit au sermon en compagnie de M de La Ferté. Ce sermon, sur le jeûne et sur la nécessité de la pénitence, effraya la comtesse tout autant que la maréchale :
— Ma sœur, dit la première au retour, mais c’est tout de bon, il n’y a point de raillerie ; il faut faire pénitence ou nous sommes perdues !
— Mais, ma sœur, que ferons-nous ?
Après y avoir bien pensé :
— Ma sœur, dit M d’Olonne, voici ce qu’il faut faire. Faisons jeûner nos gens !
Elle était fort avare, ajoute le mémorialiste ; et, « avec tout son esprit, car elle en avait beaucoup, elle crut avoir très bien rencontré ».
Elle était fort avare. Pourtant cet argent que, chipotant et liardant, elle amassait avec âpreté, M d’Olonne ne l’enfouissait pas tout entier dans les coffres des Gabelles, Villes et Communautés qui lui servaient des rentes. Elle l’utilisait, en bonne partie, à satisfaire sa dernière passion, sa passion d’artiste. La « curieuse », en effet, remplaçait graduellement chez elle la coquette. De son appartement, elle avait fait le plus magnifique des musées.
Des tapisseries des Flandres, de Turquie et de Hongrie, des panneaux de cuir doré paraient les murailles des pièces spacieuses, peuplées d’un riche mobilier taraudé de sculptures, chamarré de marqueteries, couvert des plus fins damas. Sur les cheminées palpitaient des pendules décorées de curieuses arabesques de cuivre ou bien s’étageaient en échafauds des faïences hollandaises historiées de motifs aux tons de pastel. Des trumeaux, où jouaient des amours, ornaient le linteau des portes ou encore s’alliaient aux miroirs de Venise. D’incomparables joyaux, des reliquaires sertis de gemmes, des orfèvreries d’argent ciselé reposaient dans d’élégantes vitrines.
Plus de cent tableaux encadrés d’or, alternant avec des miniatures encerclées d’émaux et de pierreries, garnissaient les parois disponibles. Brossés par d’habiles maîtres, les portraits de parents défunts, d’amis disparus voisinaient avec les visages de quelques êtres symbolisant, pour M d’Olonne, la beauté et l’amour, de la divine Gabrielle d’Estrées entre autres qui retint longtemps l’admiration du bon roi Henri. Au milieu de ces images, la comtesse revivait son passé qu’un espiègle Cupidon, ayant jadis présidé à ses propres jeux, lui rappelait aussi. Elle marquait néanmoins une prédilection aux paysages dont elle possédait une variété infinie, aux peintures de fleurs et de fruits, aux natures mortes qui, mélangées à de radieuses figures de l’Histoire sainte, à des scènes du Nouveau Testament, à des bacchanales païennes, à des danses flamandes, à des aspects de villes ou de monuments, à des groupes d’animaux, complétaient son opulente galerie.
Ses goûts particuliers l’avaient inclinée à collectionner surtout les meubles, les bibelots, les mille objets de porcelaine que les flottes du Levant rapportaient des pays fabuleux d’Orient. Tapis, écrans, tentures en soieries de la Chine pavoisaient de couleurs vives, de scènes et de paysages singuliers ses cheminées, ses tables et ses portes. Elle travaillait devant un petit bureau aux cent tiroirs que des nacres constellaient de leurs diaprures. Dressés sur des consoles ou sur des pieds dorés et bistournés, les vases, les corbeilles, les jattes, peints de fleurs bizarres, d’oiseaux aux ailes polychromes, de poissons monstrueux nageant dans des ondes verdâtres, les pagodes aux toits recourbés, les dieux et les magots revêtus de leurs robes aux nuances célestes ponctuées d’ornements d’or, les cabarets avec leurs tasses translucides, les dragons vomissant des flammes, les animaux étranges et convulsés formaient l’un des plus merveilleux ensembles d’art chinois qu’un amateur de ce temps eût constitué.
Md’Olonne en tirait quelque orgueil sans cependant diriger vers lui l’attention publique. Elle l’enrichissait selon ses moyens. Mais peu à peu, affaiblie par l’âge, malade, elle s’en désintéressa. Des chagrins successifs l’assaillirent. Ses neveux et nièces moururent tour à tour, laissant des héritiers prodigues qui lui inspiraient médiocre sympathie. En 1710, croyant sa fin toute proche, elle écrivit, d’une main tremblante, son testament. Elle y invoquait la miséricorde divine et craignait que dix mille messes, dites en faveur de son âme, ne suffisent à la lui procurer. Elle léguait des sommes diverses aux pauvres, aux couvents, aux hôpitaux, à ses domestiques, ordonnait que l’on vendît le contenu de son hôtel et faisait à chacun de ses petits neveux sa part de rentes et de biens.
Un moment plus vaillante, rétablie de ses maux, elle chercha une distraction dans la lecture. Mais Montaigne, qui gisait dans sa bibliothèque en compagnie de Sénèque, Virgile, Ronsard, Pascal, Nicole et Bourdaloue, jadis ses consolateurs et ses amis, pas plus que les hagiographes et les mystiques qui l’emportèrent ensuite dans leurs rêveries, n’apaisèrent son inquiétude.
En 1712, elle perdit sans doute la direction de son esprit, car son intendant Letors dut solliciter son interdiction devant les juges du Châtelet. Trois mois après sa sœur, la maréchale de La Ferté, le 13 juin 1714, elle rendait l’âme. Les gazetiers annoncèrent sa mort sans éloge ni blâme. De toutes ses grâces, qui éblouirent si longtemps la cour et la ville, nul n’avait conservé la mémoire…
Juillet-novembre 1928.