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Àen croire les imputations d’un acrimonieux pamphlet, le maréchal de la Ferté, craignant les perfidies de cette maison de La Louppe dont les femmes faisaient si allègrement porter cornes à leurs maris, aurait, lors de ses absences fréquentes, entouré d’espions la maréchale et lui aurait défendu tout contact avec la comtesse d’Olonne. Celle-ci, pour se venger d’une injure qui la « décriait plus dans le monde que sa conduite », aurait, par d’odieux moyens, tenté d’embarquer sa sœur dans la débauche. Elle lui aurait, dans ce but, tour à tour dépêché le marquis de Beuvron, puis son propre mari, tous deux montrant du goût pour elle, mais piètres séducteurs, bien incapables de réussir pareille mission. Enfin elle serait parvenue à enflammer la rétive pour un domestique que le maréchal, prévenu de son ridicule par ses soins, aurait fait assassiner sans autre forme de procès. Dans la suite, Beuvron et Olonne, alléchés par leurs tentatives précédentes, auraient aussi vaincu les scrupules de Madame de La Ferté.
Il ne faut rien retenir de ces allégations mensongères. La maréchale, conduite par son tempérament, s’apercevra vite que son vieil époux, toujours appelé hors de Paris par ses obligations militaires, ne suffit plus à contenter ses appétits. Avec plus de cynisme que sa sœur elle emplira alors le monde du fracas de ses amours. Elle n’y songe pas encore, à l’heure qui nous occupe, étant déjà mère de trois enfants.
Contrairement aux affirmations du libelle susdit, loin de le favoriser, elle méprise son gros beau-frère, le comte d’Olonne, tonneau monté sur des jambes grêles, fort brutal de manières et de propos :
— Vous êtes, lui dit-elle un jour, bien nourri, mais bien mal élevé.
Elle lui témoigne aussi de l’hostilité pour l’acharnement avec lequel il poursuit son mari. La division en effet s’est introduite entre le maréchal et le comte d’Olonne. Un procès entamé, que le cardinal Mazarin, ami des deux parties, intervenant en personne, s’ingénie à accommoder, révèle que des raisons d’intérêt, non de galanterie, ont provoqué cette discorde.
Md’Olonne et M de La Ferté laissant les hommes se harpigner, conservent l’une pour l’autre toute leur tendresse. Au cours de l’été 1658, la seconde va soigner à Forges un malaise. La première l’y rejoint. Avec M de Choisy et de Feuquières, Marguerite Cornuel et quelques autres dames, elles forment, autour de Mademoiselle survenue inopinément, une compagnie turbulente, surtout occupée par les tables de jeu. M de Choisy et d’Olonne, l’une exilée de la cour pour ses lettres calomnieuses, l’autre pour ses excès de carnaval, s’efforcent d’incliner la princesse à intercéder en leur faveur.
Rentrée à Paris, M d’Olonne demeure dans un état de sagesse si complet que son amie de jeunesse, Marie-Madeleine Pioche de La Vergne, devenue comtesse de Lafayette, s’inquiète activement d’elle, la croyant chassée de la capitale par quelque ordre secret du roi. Un vaudevilliste, de son côté, étonné de son silence, l’imaginant en retraite dans un couvent, écrit :
Comme un enfant malheureux
Que sa mère abandonne,
Amour, les larmes aux yeux,
Va, criant en tous lieux :
D’Olonne ! d’Olonne !
Or, la comtesse n’a point encouru une nouvelle disgrâce. La clôture d’autre part ne la tente nullement. Elle vient de congédier, comme un laquais, Janin de Castille qui lui reprochait d’avoir, avec ses écus, manigancé une loterie infidèle où il ne gagna qu’un brimborion de bijou, acheté aussi, comble du luxe, un pot de chambre en argent. Elle garde par contre auprès d’elle Beuvron pour assurer ses nécessités, un Beuvron résigné désormais à faire office de pis aller.
Visiblement, elle voudrait, par quelque apparence de retenue, récupérer l’estime qui la fuit. Entreprise hélas ! bien tardive. Après l’avoir un instant laissée en repos, les satiriques s’acharnent à la déchirer. De l’un d’eux, habile à tourner ces Contrevérités qui forment une sorte de genre littéraire, elle reçoit cette nasarde :
Je crains fort la Bastille et, de peur de prison,
Je soutiens qu’aujourd’hui tout le monde a raison :
Je dirai, si l’on veut, que M d’Olonne
A vécu tout le temps en honnête personne,
Qu’il n’est rien de plus faux que ce qu’on en écrit…
Les alexandrins de cet impertinent déchaînent la verve d’autres plaisantins. Bientôt, de tous côtés, les pièces sarcastiques pleuvent, chargées d’outrageantes équivoques. Les Vins de la Cour déclarent « commun » celui de M d’Olonne. Les Logements de la Cour fixent son adresse tantôt « sur le Pont au Change » à l’image de Saint-François, tantôt « rue du Brac » à l’enseigne de Cupidon où l’on fait « à tout venant beau jeu ». Les Métiers de la Cour lui confèrent le soin de « tenir chambre garnie ». Les Proverbes de la Cour lui attribuent pour devise : « Autant en emporte le vent », ou encore : « Pour un de perdu, deux de recouvrés. »
Ainsi la malignité des hommes vitupère-t-elle quiconque étend jusqu’au don exagéré de soi-même les limites de la philanthropie. Que désormais elle se montrât dissipée ou austère, M d’Olonne avait contre elle le jugement public. Il lui apparut donc qu’à prendre figure de prude, mieux valait savourer sans vergogne les agréments de la vie. De nouveau, plus hautaine et plus belle, elle achalanda sa ruelle de galants juvéniles, de libertins et de sceptiques. Le marquis de Sillery lui amena son neveu François VII de La Rochefoucauld, prince de Marsillac, et Marguerite Cornuel, dite la reine Margot, fille d’esprit, son amant, Louis Ardier, seigneur de Vineuil, tandis que Philibert de Gramont, craignant qu’il ne lui prît le cœur de la comtesse de Fiesque, aiguillait son neveu, le comte de Guiche, vers une conquête moins préjudiciable à ses intérêts.
Au carnaval de l’an 1659, elle reprit le masque et batifola dans les assemblées avec ses nouveaux compagnons. Gourville, intendant du duc de La Rochefoucauld, personnage plaisant et équivoque, lui prêtait son domicile où elle s’habillait librement, M. d’Olonne refusant de satisfaire ses dangereuses fantaisies.
Portant en tous lieux où elle se montrait l’entrain et le rire, M d’Olonne connut dès lors une vogue nonpareille. En contre-partie des satiriques, les flatteurs, intéressés à lui plaire, l’embaumaient d’encens. La mode des portraits sévissait alors dans les ruelles. Mademoiselle recueillait ceux d’entre ces portraits qui lui représentaient le mieux ses amis. Elle se proposait de les assembler en un volume que l’on imprimerait secrètement. Elle voulut y joindre celui de la comtesse.
Vineuil, déjà trop amoureux de cette dernière au gré de Marguerite Cornuel, reçut commandement de l’écrire. Il saisit non sans émotion la plume du panégyriste et, craignant de rester, malgré son bon vouloir, au-dessous de la vérité, vanta successivement tous les attraits apparents de son modèle. La gorge dépassée, il nota les jolies courbes des jambes qu’il avait pu voir ou qu’il soupçonnait. Ensuite, fort embarrassé pour décrire les perfections du « reste », que seules les indiscrétions de bavards lui avaient révélées, il se tira de la difficulté par une adroite pirouette : « Je m’imagine, écrivit-il, que la nature y a renfermé ses plus riches trésors, d’autant plus précieux qu’il n’y a point d’homme qui se puisse vanter que vous lui en ayez fait la moindre libéralité ».
Md’Olonne, recevant ce brevet de chasteté, sourit, satisfaite de son peintre et admit plus aisément que celui-ci lui fît, sur son instabilité, quelques petits reproches enveloppés dans un grand éloge de son esprit. Péchés hors mariage ne lui semblaient point, en effet, péchés irrémissibles. Le parti galant en absolvait ses adeptes. Un petit poète de l’Hôtel d’Orléans, le sieur de Bouillon, la fortifia d’ailleurs dans sa conviction en la signalant comme un exemple de vertu conjugale.
Un honneur bien plus grand lui advint encore vers ce temps. Saint-Évremond, sorti de la Bastille où l’avait conduit une infraction à l’édit contre les duels, accourut dans sa maison comme pour s’y retremper à la source de la joie. Après quelques visites, sacrifiant, à son tour, à la mode des portraits, il silhouetta son hôtesse, au moral et au physique, telle que la lui montrait une longue connaissance.
Ah ! le charmant pastel, clair et nuancé, fait de légères touches, atteignant l’âme par delà le voile de la chair. Ayant compris l’inanité des métaphores pour traduire une grâce intraduisible, le philosophe les proscrivait de sa prose. Vous ne devez attendre que déformation, disait-il à son amie, de l’industrie des artistes qui s’évertueront à vous peindre. Vous êtes « au-dessus des arts ». Vous tirez du naturel votre beauté, et l’apprêt des parures, loin de l’augmenter, en diminue l’éclat. « Paraissez au milieu des portraits et des caractères et vous déferez toutes les images qu’on peut donner de vous. » Seule entre les divinités vous concentrez l’unanime adulation d’esprits pourtant si divergents et si contraires. Même cachée sous un masque, vous feriez encore naître l’amour, tant la politesse de votre conversation et le charme de votre voix soulèvent d’émotion dans les cœurs. Hélas ! quel dommage que de vilains défauts déparent un si doux ensemble d’agréments ! N’est-il pas, en effet, désolant de voir personne à ce point éblouissante et subtile se plaire trop souvent parmi les médiocres et leur assujettir son jugement ? Ne doit-on pas déplorer de la surprendre hésitant entre le grossier et le délicat, entretenant des opinions outrées, manifestant une étrange inégalité d’humeur ? Certes ses actions sont toujours « innocentes et agréables », mais ne néglige-t-elle point à son préjudice de « petites formalités » imposées par la bienséance et qui lui aliènent les sots et les chagrins ? Fait-elle aussi avec discernement, des « mille avantages » que lui concéda le destin, un usage dont elle ne ressente jamais le regret ?
Ainsi Saint-Évremond, mélangeant le blâme à la louange, mettait tendrement en garde la jeune femme contre ses compromissions dont il apercevait le péril. Craignit-il d’avoir outrepassé son droit de dire la vérité ? Il offrit de se démentir si le caractère qu’il avait tracé paraissait trop rigoureux.
Md’Olonne ne requit point le sage d’amender ce caractère dont elle n’avait retenu que la louange. Écartant les contraintes, se riant des sots et des chagrins, elle faisait, à son avis, excellent emploi de ses « mille avantages ». Elle se lassait pourtant de les abandonner à Beuvron, homme sans relief et sans passion qui l’inclinait de plus en plus à mener existence trotte-menu, régulière, conjugale. Elle aspirait à quelque nouveauté qui éveillât ses sens endormis dans la monotonie. Mais quel favori choisir entre tant de soupirants sans audace qui tous l’entretenaient de leur mort prochaine ?
Comme elle vaguait dans cette indécision, elle reçut la visite de M. de Sillery. À voir son air embarrassé, elle crut qu’il venait, dans le particulier, plaider sa cause tendre ; or, bientôt il la détrompa. Le sort de son neveu, Marsillac, l’intéressait beaucoup. Il souhaitait que ce jeune homme de vingt-cinq ans gagnât réputation de galanterie aussi bien que de bravoure et qu’il se montrât ainsi digne de cette illustre maison de La Rochefoucauld où l’on cultiva toujours l’une parallèlement à l’autre.
— Le pauvre Marsillac, Madame, dit-il, après avoir fait son apologie à la comtesse, vous aime éperdument. Pourquoi êtes-vous ingrate, ou, si vous sentez que vous ne pouvez l’aimer, pourquoi l’amusez-vous ? Aimez-le ou vous en défaites.
— Je ne sais pas depuis quand, répondit M d’Olonne, les hommes prétendent que nous les aimions sans qu’ils nous l’aient demandé, car j’ai ouï dire autrefois que c’étaient eux qui faisaient les avances.
— Quoi ! s’écria Sillery, Marsillac ne vous a pas dit qu’il vous aimait ?
— Non, Monsieur, déclara M d’Olonne, c’est vous qui me l’avez appris.
La comtesse sut dès lors que le jeune homme s’était enflammé pour elle depuis le jour où il avait gagné à sa loterie un riche brasier d’argent. Engagé à déclarer son amour, il ne l’osa point, prétendit l’avoir fait et avoir reçu réponse décourageante.
Md’Olonne s’étonna d’une telle timidité. Elle avait bien remarqué quelques mouvements d’admiration du prince, mais nul aveu n’était sorti de sa bouche. M. de Sillery allait implorer miséricorde pour son benêt de neveu lorsque des importuns interrompirent la conversation.
L’allure gauche, le front bas, les gros yeux éteints, le nez lourd, la « mâchoire d’âne », l’intelligence médiocre de M. de Marsillac affriandaient peu Madame d’Olonne. Il lui sembla plaisant cependant de déniaiser cet engourdi. Peut-être, sous sa chrysalide, un beau papillon sommeillait-il. Quand il se présenta devant elle, chapitré par son oncle et ses amis, il lui fit l’effet d’un fermier de village, si troublé, si emprunté, qu’il oublia d’ôter son chapeau. Ah ! la difficile tâche que d’arracher un : je vous aime, à des lèvres serrées par l’émotion au point de perdre l’usage des mots ! La comtesse y parvint à grand’peine. Elle rencontra des embarras bien plus grands quand elle eut arrêté dans son esprit d’accorder les « dernières faveurs » qu’on ne s’aventurait jamais à solliciter. Deux mois de coquetterie et d’avances vainquirent enfin la réserve du coquebin tout emmiellé de respect.
Du moins ne regretta-t-elle point sa persévérance lorsque la familiarité eut rendu à M. de Marsillac son esprit et ses forces, car si le jeune homme témoignait trop souvent sa tendresse par des larmes et des cris de jaloux, il excellait aussi, au déduit, à redoubler les ivresses. Le jour, les amants se voyaient chez la complaisante Margot Cornuel ; la nuit, Marsillac, gagnant la chambre de M d’Olonne par une trappe ménagée dans un cabinet voisin, laissait, au petit matin, son amie accablée de délicieuses courbatures.
La comtesse n’eût donc point songé à troubler un accord satisfaisant les deux parties, si l’un de ses alcôvistes, le comte de Guiche, n’eût, par des paroles insidieuses, brusquement détourné sa curiosité de Marsillac et déchaîné son ambition. Ce comte lui vint en effet, en cachette, avec mille précautions, confier que Philippe de Bourbon, duc d’Anjou, frère du roi, rêvait de subjuguer son cœur illustré par tant de conquêtes. Il offrait son entremise dans cette insigne conjoncture et de lui amener Monsieur à son retour d’un voyage où il accompagnait Louis XIV.
Pas un instant, M d’Olonne, gonflée de vanité à la pensée de joindre à son cortège de mourants la plus ravissante créature du monde, réputée pour ses dons d’esprit, son faste, son raffinement, sa générosité, ne supposa que l’on pouvait se moquer d’elle. Elle savait cependant que le prince, paré de leurs ajustements, de leurs fards, de leurs pierreries, disputait aux femmes l’attention des plus jolis muguets de cour, et que Guiche lui-même célébrait avec lui des rites clandestins. Illusionnée sur ses grâces, elle imaginait avoir rompu le sortilège qui empêchait Monsieur de s’humaniser. Elle attendit donc avec impatience la visite de l’Altesse royale.
Or, ses mignons invitaient de temps à autre le prince, afin de sauver les apparences, à simuler du goût pour une dame. De blanches liaisons, toutes en gentillesses, collations, cadeaux, servaient leurs desseins et assuraient leur tranquillité. Ils menaient grand bruit autour d’elles. Ils eussent volontiers fait leur victime de M d’Olonne, renommée pour sa hâte à conclure. Par malheur, rentré à Paris, Monsieur se refusa à accepter le plus léger contact, avec une personne dangereuse pour son intégrité. La comtesse en fut si humiliée qu’elle ne retint ni ses larmes, ni sa fureur.
On croirait dès lors le comte de Guiche à jamais exilé de sa ruelle. Le fin matois avait heureusement pris ses mesures pour éviter cet exil. Il n’était pas tout à fait conquis à l’exclusivisme de Monsieur. Il « patrouillait » entre deux tendances, citoyen à la fois de Sodome et de Cythère, gardant dans sa maison réserve de jeunes amis, comme le marquis de Manicamp, captant dans la société les femmes par son astuce, son esprit, son charmant visage aux yeux rieurs et caressants. Sa tiédeur lui avait cependant valu, parmi ces dernières, triste réputation, et la duchesse de Brissac l’avait, avec force railleries, obligé de décamper de son alcôve
Pour n’avoir jamais su faire
Ce que fait, ce que défend
L’archevêque de Rouen.
Il ne s’en mettait point en peine. Il aimait encore en dix lieux à la fois. Auprès de Madame d’Olonne qu’il avait si bien déçue, il s’était excusé disant : « J’ai fait ce que j’ai pu pour résoudre l’enfant [Monsieur] à être votre galant ; il en avait assez envie, mais il a craint la bonne femme (la reine-mère). Puisque l’aigreur de la mère et la faiblesse du fils ont ruiné nos desseins, ajoutait-il avec aplomb, il faut prendre d’autres mesures. Aimons-nous, Madame… Défaites-vous de votre ambition… Je suis assuré que quand le dépit vous aura jetée entre mes bras, l’amour vous y retiendra. »
Recevant cette étrange lettre, M d’Olonne se rasséréna sur-le-champ ; elle pensa, en effet, pour son honneur, que Guiche, enamouré d’elle, avait, par jalousie, empêché Monsieur de la voir. Marsillac cependant, ayant eu connaissance de cette intrigue, s’en plaignit si amèrement que la comtesse, pour lui montrer qu’elle en faisait peu de cas, lui remit la lettre du comte.
Lorsque le jeune homme en vint, peu après, chercher la réponse, elle lui fit tout d’abord grise mine, puis mine plus avenante. Entre les traits si purs de ce muguet odorant et le masque vulgaire de Marsillac, quel contraste ! Bien plus nettement encore lui apparut ce contraste quand, l’ayant surprise seule, le comte avec des mots cajoleurs, une flatterie imprégnée de feinte émotion, l’eut suppliée de partager son amour. Comment échapper à l’imploration de grands yeux noirs embués de larmes, à l’appel d’une bouche appétissante comme un fruit d’été ?
Hélas ! M d’Olonne, se reprochant sa faiblesse, s’y abandonna. À la brune, le lendemain, Guiche, déguisé en marchande de dentelles, pénétrait dans sa chambre. La comtesse était étendue sur son lit, les yeux brillants, le front tout auréolé de ses magnifiques cheveux d’or dont les mèches annelées sortaient d’une cornette de Malines. Un déshabillé couleur de rose découvrait à demi les fermes rondeurs de sa gorge.
— Eh bien, mon cher, s’écria-t-elle, me saurez-vous bon gré de ce que je vous épargne la peine de soupirer longtemps !
Elle lui fit querelle sur son caractère volage, et comme il protestait :
— Je ne crains, dit-elle, que l’avenir, car, pour le présent, je me trompe fort, si je vous laisse penser à d’autres qu’à moi !
Elle se jeta à son col, l’attira à elle et ils se baisèrent avec transport. Et tout d’un coup, M d’Olonne, attendant le trait de feu qui l’allait transporter en extase, découvrit avec une sorte de rage, le « pauvre état » de son compère.
— Quentine ! Quentine ! cria-t-elle à sa femme de chambre accourue à son appel, dites-moi la vérité ! Comment suis-je faite aujourd’hui ? Il y a quelque chose à mon fait qui ne va pas bien !
Lui arrachant des mains un miroir, elle s’enfuit dans son cabinet.
Rentré dans sa maison, Guiche honteux fit part de sa mésaventure au marquis de Manicamp, son ami :
— Je vous ai bien de l’obligation, mon cher, lui répondit ce dernier, car c’est assurément pour l’amour de moi que vous avez été insensible auprès d’une si belle femme.
Cependant, restée seule, M d’Olonne parvenait à récupérer par l’imagination les plaisirs dont elle avait été frustrée. Rassérénée dès lors, elle prenait en pitié le « pauvre paralytique ». « Fuyez Manicamp », lui conseillait-elle, éclairée soudain. Or Guiche, répondant à la lettre goguenarde de la comtesse, jurait qu’il avait été ensorcelé et qu’il réparerait la faute commise. Baigné, frotté d’essences subtiles, nourri d’œufs et de culs d’artichauts, après un sommeil paisible dans son lit d’où il avait exilé Manicamp, il s’alla la nuit suivante, jeter aux pieds de la comtesse :
— Ah ! Madame, lui dit-il, souffrant avec gêne ses quolibets, ne parlons plus du passé !
Il la supplia de se montrer à lui toute nue. Longtemps il la baisa, enivré de son corps si bien proportionné, chaud, vibrant, embaumé et comme nuancé d’un rose léger d’églantine. Et voici qu’amolli par cette ivresse, il n’en désira plus d’autre. À l’instant où, éperdue, elle appelait l’action, M d’Olonne vit la déroute du guerrier. Déjà celui-ci fuyait sa colère, tout en désordre, n’osant proférer ni plaintes, ni prières. Il gagna en hâte sa demeure. Là, bouleversé de confusion, un rasoir en mains, il pensa à trancher la partie peccante. Puis, dans un sursaut d’énergie, il se ravisa. Il mourrait ou il accomplirait son devoir. Rajusté et courant comme un fol, il survint de nouveau dans la chambre de l’outragée avec un tel air de décision que celle-ci, pressentant enfin son bonheur, s’y abandonna soumise et reconnaissante.
Ayant ainsi péniblement rompu le charme qui endormait sa virilité, Guiche crut dès lors jouir paisiblement de sa maîtresse. Hélas ! M d’Olonne rêvait d’atteler à son char le plus grand nombre possible d’esclaves. Il advint qu’ayant, sur sa route, rencontré l’abbé Basile Fouquet, frère du surintendant, elle lui laissa, après quelques douces prémisses de verbe, forcer sa porte. Tout de suite, ce rude clergeon qui sortait endolori d’une orageuse aventure avec la duchesse de Châtillon et qui avait besoin de consolations, voulut l’entière possession de la dame. Or, Marsillac réduit aux intérims, s’indignait de voir Guiche le supplanter insolemment. Le comte de son côté supportait avec fureur la présence de l’abbé. Les entrevues violentes se multipliaient et M d’Olonne n’arrivait plus à calmer le trio d’enragés.
Une telle situation ne se pouvait prolonger. L’abbé, avec son génie de l’intrigue, se chargea de la dénouer. Feignant de se retirer devant Guiche et de soutenir sa cause, il persuada celui-ci d’obtenir de M d’Olonne, à cet instant où la volonté sombre dans le plaisir, qu’elle lui remît les lettres de Marsillac. En possession de ces lettres où le prince parlait avec irrévérence de M de La Rocheguyon, sa fiancée, il les répandrait dans le milieu de Port-Royal où vivait Henry du Plessis-Liancourt, père de cette jeune fille. Ainsi débarrasserait-il Guiche d’un rival obsédant dont, au surplus, il romprait le mariage.
En fait, il ne pensait qu’à lui-même. Marsillac brouillé avec M d’Olonne, il aurait vite raison de Guiche. Par malheur, M. du Plessis-Liancourt, loin de prendre au tragique les propos de son futur gendre, lui garda sa confiance.
Marsillac, rassuré de ce côté, ne songea plus qu’à se venger de Guiche. Il avait conservé dans ses cassettes la lettre de ce coquet que M d’Olonne lui avait sacrifiée pour lui rendre la sérénité, lettre où l’imprudent traitait si cavalièrement la reine mère et Monsieur. Par ses soins, cette lettre fit le tour de la cour. Mademoiselle, ennemie de Guiche, en fit des gorges chaudes devant le duc d’Anjou fort ennuyé de l’affaire.
La querelle Guiche-Marsillac, commentée par les rieurs, prenait une allure de scandale. Basile Fouquet, jusqu’alors resté dans l’ombre, en accrut le bruit en communiquant à Mazarin plusieurs lettres de Marsillac qui critiquaient l’Éminence, le roi et la reine. Il réussit également à jeter l’un contre l’autre le prince et Biscara, capitaine des gardes du cardinal. Ainsi découvrit-il son jeu secret. M. de La Rochefoucauld, père de Marsillac, peu enclin à la patience, menaça aussitôt l’abbé d’une bastonnade. Il fallut à tout prix apaiser le différend. Sur l’ordre de Mazarin, Marsillac et Biscara furent enfermés à la Bastille.
Md’Olonne en livrant les lettres de ses amants, avait fourni l’aliment du scandale. Elle s’en trouva éclaboussée. Avec prudence Guiche, Fouquet et Marsillac, ce dernier vite libéré de prison, sachant que la reine mère parlait avec mépris d’une telle gourgandine, se tenaient cois, leur amour soudain refroidi. Les vaudevillistes répandaient d’infâmes couplets. L’un d’eux, sur l’air : Quitte ta musette, berger, représentait la comtesse comme une « Messaline toujours en feu ». Un autre, lui attribuant pour amant le duc d’Enghien, fils du grand Condé, lui conseillait pour sa tranquillité, de revenir à son époux, car disait-il,
Ce n’est pas une affaire
Pour vous de changer d’amant.
Un troisième l’engageait à écouter les « fleurettes » du duc de Roquelaure, vieux roquentin à cette heure, mais rendu célèbre par maints exploits au royaume de Jouissance et qui la consolerait de ses désappointements. Le plus insolent de tous osa l’accuser de faire les délices de ses deux beaux-frères, César et François de La Trémoille.
Md’Olonne courbait la tête sous cette averse de quolibets. Nul, parmi tant d’hommes qu’elle avait comblés, ne se levait pour la défendre. Et voici qu’à ce moment, si pathétique pour elle, M. d’Olonne sortit de table. Quelques échos du scandale lui étaient parvenus. On lui avait mis sous les yeux les pièces satiriques le concernant, ces Logements de la Cour qui lui assignaient pour demeure, rue Chapon, l’Hôtel de Cornuaille, des huitains aussi qui le montraient, en bon courtisan de Sodome, fort insoucieux des dissipations de son épouse.
La comtesse pensa qu’il l’allait expédier dans l’autre monde ou tout au moins au couvent ; mais M. d’Olonne n’était point partisan de la tragédie. Il avait fait dresser par notaire un état des dettes que sa femme avait contractées pour assurer son faste, empruntant les livres par milliers, engageant ses pierreries, ouvrant des comptes chez les tailleurs, les marchands de soieries et de rubans, les tapissiers, les carrossiers. Ces dettes menaçaient de troubler son bien-être. Il ne voyait d’autre moyen, pour éviter la ruine, que la rupture d’une union décidément mal assortie. Il introduisit, devant le Châtelet, une action en séparation de biens. Le 5 février 1661, les juges prononçaient cette séparation, condamnant le comte à rendre sa dot à l’épouse répudiée. Celle-ci, entrant, à son tour, dans la voie judiciaire, réclamait la séparation de corps.
Les deux conjoints dès lors n’eurent plus de rapports que par exploits d’huissier. La procédure traîna, endormie par des robins désireux d’en tirer grande pécune. M d’Olonne après quelque temps de retraite, se décidait à reparaître dans le monde. Mais ses ennemis ne l’avaient point oubliée. Une comédie en vers, La comtesse d’Olonne, relatant dans ses détails les plus crus son aventure d’alcôve avec le comte de Guiche, puis une Histoire amoureuse des Gaules, pleine d’esprit, contant avec un féroce dessein de nuire, sa carrière galante et celles au surplus de M de Châtillon et de Sévigné, mettant en cause cinquante puissants personnages, circulaient en copies dans les ruelles. Un nouveau scandale naissait, plus bruyant que les précédents. La comtesse jugea prudent, pour sa renommée un peu flétrie, de retourner au silence et à la solitude.