D) Rapports des Juifs avec les artisans et paysans
A mesure que l’usure devenait l’occupation principale des Juifs, ils entraient de plus en plus en rapport avec les masses populaires et ces rapports empiraient sans cesse[201]. Ce n’étaient pas les besoins de luxe qui poussaient le paysan ou l’artisan à emprunter chez l’usurier juif mais la détresse la plus noire. Ils engageaient les instruments de travail qui leur étaient souvent indispensables pour assurer leur subsistance. On peut comprendre la haine que devait éprouver l’homme du peuple pour le Juif en qui il voyait la cause directe de sa ruine, sans apercevoir l’empereur, le prince ou le riche bourgeois qui s’enrichissaient grâce à l’usure juive. C’est en Allemagne surtout, où l’usure juive a pris sa forme la plus «populaire», principalement aux XIV° et XV° siècles, que s’est le plus manifestée la haine contre les Juifs, haine qui aboutit aux massacres antijuifs et aux « incendies » des Juifs (Judenbrand).
« Beaucoup de persécutions antijuives dans la période du Moyen Age et dans lesquelles il s’agissait en premier lieu d’anéantir les traîtres, doivent être considérées comme des formes médiévales de ce qu’on appelle aujourd’hui une révolution sociale[202]. »
Les premières émeutes contre les Juifs ayant une grande envergure ont lieu entre 1336 et 1338. Elles furent dirigées par le cabaretier Cimberlin, le « roi des pauvres » et, d’Alsace, elles se sont étendues en Bavière, en Autriche et en Bohême. Mais c’est surtout pendant les années de la « mort noire », entre 1348 et 1350 que le fanatisme joint à la haine, fit des ravages terribles.
« A Strasbourg, ce sont les corporations qui prêchent l’anéantissement des Juifs. Mais le conseil urbain, où siège une majorité patricienne qui tire des grands profits de l’usure, se refuse à donner son accord. Des bourgeois tels que Conrad von Winterbourg, le riche Sturin et le riche artisan Schwarber, tiennent des discours en faveur des Juifs. Les corporations n’abandonnent pas pour cela leurs revendications antijuives. En fin de compte, on remet l’affaire à un congrès qui devra se tenir en 1343 et où prendraient part des représentants de l’Eglise, de la noblesse et des villes. Les revendications des corporations sont soutenues par l’Eglise et les chevaliers, désireux de se débarrasser de leurs dettes[203]. »
Suite à cela, les Juifs sont déclarés hors la loi « et des incendies juifs se propagent dans toute l’Alsace ».
A Mayence et à Cologne, le patriciat essaya de protéger les Juifs, mais il fut submergé par la vague populaire. Une chronique urbaine d’Augsbourg relate ce qui suit :
« En 1384, les bourgeois de Nedlingen, ayant massacré tous les Juifs de Nedlingen, s’emparèrent de leurs biens. Les débiteurs des Juifs, dont le comte de Etingen, furent libérés de leurs dettes. On a rendu au comte ses gages et traites. Tout cela fut fait par la foule contre la volonté du conseil urbain. »
Les révoltes des paysans s’accompagnaient de massacres des Juifs.
« En 1431, les paysans du Palatinat en armes marchèrent contre Worms et exigèrent du conseil urbain qu’il leur livrât les Juifs, « étant donné qu’ils les avaient ruinés et dépouillés de leur dernière chemise ». Le conseil s’opposa à ces demandes, vu que c’était lui qui avait le plus profité de l’usure juive. Les seigneurs entrèrent en pourparlers avec lui pour obtenir la résignation des intérêts accumulés sur la pauvreté des paysans. »
Les émeutes antijuives en Catalogne et aux îles Baléares portent le même caractère. Les paysans vivant dans une grande misère et fortement endettés chez les Juifs à cause du poids des impôts, se révoltent pour se libérer de leurs dettes. Ils brûlent les archives judiciaires.
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