C) La bourgeoisie et les Juifs
Le monopole commercial des Juifs fut un des plus grands obstacles qu’eut à surmonter la bourgeoisie naissante. La destruction de la prédominance commerciale des Juifs était la condition de son développement.
Il ne s’agissait pas d’une lutte de deux groupements nationaux ou religieux pour la domination commerciale, mais d’un conflit de deux classes représentant chacune un système économique différent. La concurrence soi-disant nationale ne fait que refléter ici la transition de l’économie féodale à l’économie échangiste. Les Juifs dominaient le commerce à l’époque où « les grands propriétaires achetaient des ouvrages raffinés et des objets de luxe de grand prix contre de grandes quantités de produits bruts de leurs terres[198]. »
Le développement industriel de l’Europe occidentale mit fin à leur monopole[199]
En luttant contre les Juifs, les commerçants indigènes se dressent contre une fonction économique désuète qui apparaît de plus en plus comme une exploitation intolérable du pays par les étrangers.
Les rapports de la classe marchande avec les Juifs après l’éviction de ceux-ci du commerce, subirent une modification profonde. Le crédit juif était essentiellement un crédit de consommation. Ce n’est pas aux banquiers juifs que recourent les commerçants pour leurs affaires. De grandes maisons de banque comme les Médicis, les Chigi, les Fugger se développent dans les grandes villes. Plus tard, lorsque l’économie échangiste aura pénétré dans les domaines ruraux, les usuriers juifs seront refoulés par l’influence envahissante de ces grandes banques chrétiennes. Tout comme le commerce précapitaliste que l’économie échangiste chasse des villes, l’usurier est délogé par la pénétration du capitaliste dans le domaine féodal.
Tout autre sera la position des grands marchands envers les Juifs lorsque ceux-ci, au déclin de leur rôle économique, ne seront plus que de petits usuriers prêtant aux artisans et petits boutiquiers.
Le Juif n’apparaît plus à cette époque comme concurrent du riche commerçant ou banquier ; il l’intéresse en tant que source intéressante de profit et en tant que moyen d’affaiblir les classes populaires avec lesquelles il était en lutte ininterrompue. Les grands marchands disputeront maintenant les Juifs aux rois et seigneurs. C’est surtout en Allemagne que les villes passent à une offensive générale pour s’emparer des profits que procuraient aux princes le « régal » juif.
« Le régal juif » s’éparpille de plus en plus à partir de la deuxième moitié du XIII°, siècle. Les villes allemandes, déjà florissantes à cette époque, se mettent à en revendiquer aussi une part. Leur lutte obstinée contre les seigneurs féodaux leur a permis de conquérir une série de libertés tels les tribunaux autonomes, le droit d’administration. Elles tournent leur attention maintenant vers le « régal » juif ; elles s’efforcent de l’arracher aux mains des seigneurs et de l’empereur.
La ville de Cologne obtient en 1252 de son archevêque, le droit sur un tiers d’impôts perçus sur les Juifs de la ville. L’évêque de Worms permet en 1293 au conseil urbain d’admettre et de taxer les Juifs[200].
Le « régal » juif est conquis par Mayence, en 1259 ; par Ratisbonne, à la fin du XIII° siècle ; par Nuremberg, en 1315 ; par Spire, en 1315 ; par Zurich, en 1335 ; par Francfort, en 1337 ; par Strasbourg, en 1338, etc.
La lutte de ces trois forces : la noblesse, l’empereur et les villes, finit par un compromis dont les Juifs paient les frais.
Ils paieront :
a) A l’Empereur :
1° L’impôt normal (en 1240 les Juifs en versaient un cinquième).
2° Un pfennig or que devait payer chaque Juif ou Juive possédant plus de 20 gulden.
b) A la noblesse :
1° L’impôt annuel.
2° L’impôt extraordinaire.
c) Aux villes :
L’impôt spécial dont le montant est fixé pour chaque Juif au moment où il recevait « la lettre de citoyennat » (Burgerbrief).
De nombreux impôts et impositions extraordinaires venaient s’ajouter à ceux que nous venons de citer. Des moyens semblables à ceux que nous avons rencontrés dans d’autres pays européens furent employés pour extorquer aux Juifs le plus d’argent possible. Les émeutes populaires et paysannes constituaient également une occasion unique de faire payer grassement aux Juifs la protection qu’on leur accordait.
L’accroissement de la puissance des villes augmentait leur pouvoir sur les Juifs.
« En 1352, d’après une autorisation de l’empereur à la ville de Speyer, les Juifs qui habitaient chez nous nous appartiendront exclusivement, seront notre propriété corps et biens. »
Un accord de 1352 stipule que la ville de Francfort doit payer à l’empereur la moitié des bénéfices qu’elle percevait des Juifs. A Nuremberg, la part de l’empereur s’élevait à deux tiers.
La lutte des classes dont l’objet était le partage des bénéfices que rapportait l’exploitation des Juifs, se tournait souvent contre ces derniers. « L’évêque de Cologne, dit une chronique de cette ville, voulait monopoliser pour toujours les profits du « régal juif. » C’est la raison pour laquelle les Juifs furent chassés de cette ville pour toujours. Les Juifs « des empereurs » étaient maltraités par les princes, ceux des princes par les bourgeois.
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