‹ La conception matérialiste de la question juiveChapitre 22 sur 27 · A) En Europe orientale

A) En Europe orientale

Toute la situation du judaïsme de l’Europe orientale s’explique par la combinaison du déclin des anciennes formes féodales et de la dégénérescence du capitalisme. La différenciation sociale qui s’opère dans les villages à la suite de la pénétration capitaliste, fait affluer dans les villes les paysans enrichis et les paysans prolétarisés ; les premiers veulent faire valoir leurs capitaux, les derniers offrent leurs bras. Mais il y a aussi peu de possibilités de placement de capitaux que de possibilités de travail. A peine né, le système capitaliste montre déjà tous les symptômes de la sénilité. La décadence générale du capitalisme se manifeste par la crise et le chômage, à l’intérieur des pays de l’Europe orientale, par la fermeture de tous les débouchés pour l’émigration à l’extérieur de leurs frontières. Sept à huit millions de paysans restèrent sans terre et presque sans travail dans la Pologne « indépendante ». Placés entre deux feux, les Juifs sont en butte à l’hostilité de la petite bourgeoisie et des paysans qui cherchent à se créer une position à leurs dépens.

« Les positions juives sont particulièrement menacées par la bourgeoisie polonaise urbaine et par les paysans riches qui cherchent la solution de leurs difficultés dans un féroce nationalisme économique, alors que la classe ouvrière polonaise, souffrant d’un chômage permanent, cherche le remède à sa manière, dans la libération économique et politique plutôt que dans une concurrence stérile et meurtrière[259]… »

C’est précisément dans les régions les plus développées par le capitalisme que se forme rapidement une classe commerciale non juive. C’est là que la lutte antisémite est la plus acharnée.

« La diminution des boutiques juives a été la plus forte dans les voïvodies centrales, c’est-à-dire dans une région où la population est purement polonaise, où les paysans ont atteint un niveau de vie plus élevé, où l’industrie est plus développée, ce qui est très important pour la situation matérielle et intellectuelle du village[260]. »

Tandis qu’en 1914, 72 % des magasins dans les villages étaient juifs, ce pourcentage baissa à 34 % en 1935, c’est-à-dire de plus de la moitié. La situation est meilleure pour les Juifs dans les territoires peu développés économiquement.

« La participation des Juifs au commerce est plus importante dans les voïvodies les plus arriérées. » (Lipovski.)

« Les territoires orientaux appartenant aux Blancs-russiens sont, sous les rapports économique, intellectuel et politique, la partie la plus arriérée de la Pologne. Dans ces régions, la majorité absolue des commerçants juifs s’est accrue d’un tiers[261]. »

En 1938, 82, 6 % des magasins dans les régions arriérées de la Pologne se trouvaient aux mains des Juifs[262].

Tous ces faits prouvent encore une fois qu’à la base de la question juive, en Europe orientale, se trouve la destruction du féodalisme. Plus une région est arriérée et plus facilement les Juifs parviennent à y conserver leurs positions séculaires. Mais c’est la décadence générale du capitalisme qui rend impossible la solution de la question juive. La crise et le chômage chroniques rendent impossible aux Juifs le passage dans d’autres professions, produisant un encombrement féroce dans les professions qu’ils exercent et accroissant sans cesse la violence de l’antisémitisme. Les gouvernements des hobereaux et des grands capitalistes s’efforcent naturellement d’organiser le courant antijuif et de détourner ainsi les masses de leur véritable ennemi. « Résoudre la question juive » devient pour eux synonyme de la solution de la question sociale. Afin de faire place aux « forces nationales », l’Etat organise une lutte systématique pour « déjudaïser » toutes les professions. Les moyens de « poloniser » le commerce en Pologne vont depuis le simple boycottage des magasins juifs par la propagande jusqu’aux pogroms et incendies. Voici, à titre d’exemple, le « bulletin de victoire » publié en 1936 dans le journal gouvernemental Ilustrowany Kurjer codzienny : 160 positions de commerce polonais ont été conquises pendant les premiers mois de cette année dans l’arrondissement de Radom. A Przytyk seule (fameuse ville de pogrom), 50 patentes commerciales ont été achetées par des Polonais. En tout, dans les divers arrondissements, 2.500 positions de commerce polonais furent conquises[263]

L’artisanat juif n’a pas été plus ménagé par les gouvernements polonais. Le boycottage, des impôts exorbitants, des examens polonais (des milliers d’artisans juifs ne connaissent pas cette langue) contribuent à évincer les artisans juifs. Privé d’indemnité de chômage, le prolétariat artisanal est un des plus déshérités. Les salaires des ouvriers juifs sont très bas et les conditions de vie épouvantables (journée de travail allant jusqu’à 18 heures).

Les universités constituent le terrain de prédilection de la lutte antisémite. La bourgeoisie polonaise a mis tout en œuvre pour interdire aux Juifs l’accès des professions intellectuelles. Les universités polonaises devinrent des endroits de véritables pogroms, de défenestrations, etc. Bien avant les étoiles de David d’Hitler, la bourgeoisie polonaise introduisit les bancs de ghettos dans les Universités. Des mesures « légales », plus discrètes mais non moins efficaces, rendirent l’accès des Universités quasi impossible à la jeunesse juive, dont les conditions de vie ancestrales ont fortement développé les facultés intellectuelles. Le pourcentage d’étudiants juifs a diminué en Pologne de 24, 5 % en 1923-1934 à 13, 2 % en 1933-1936[264].

La même politique d’éviction des étudiants juifs était à l’ordre du jour en Lettonie et en Hongrie. Le pourcentage d’étudiants juifs est passé, en Lettonie, de 15, 7 % en 1920 à 8, 5 % en 1931 ; en Hongrie, de 31, 7 % en 1918 à 10, 5 % en 1931. En général, la situation des Juifs en Hongrie avait ressemblé, durant de longs siècles, en tous points à celle qu’ils avaient connue en Pologne.

Dans ce pays de grands magnats féodaux, les Juifs jouèrent longtemps le rôle de classe intermédiaire entre seigneurs et paysans.

« Un de nos correspondants nous rappelle qu’à la fin du XIX° siècle, encore, un certain comte de Palugyay eut grand-peine à échapper à son exclusion du Cercle national de la noblesse hongroise, à Budapest, tout simplement parce qu’il avait voulu s’occuper lui-même de la transformation industrielle des produits de ses terres, et en particulier de la distillation d’alcool de pommes de terre et d’eau-de-vie ; il s’était même permis d’en assumer la vente. »

Les professions libérales n’échappaient pas à ce préjugé, répandu aussi bien dans la haute aristocratie que dans la petite noblesse. Peu de temps avant la chute de la double monarchie, un magnat hongrois s’exprima d’une manière méprisante au sujet des nobles qui, « pour de l’argent », examinaient la gorge des individus qu’ils ne connaissaient pas. Une conséquence naturelle de cette attitude fut que, plus particulièrement dans les villes, les Juifs durent former la classe intermédiaire entre les paysans et la noblesse… Le commerce, et plus particulièrement le petit commerce, était, aux yeux du peuple, chose juive.

Aujourd’hui encore, au sens des masses de la population magyare, la boutique et, d’une façon générale, tout ce qui concerne l’exploitation de celle-ci, est tenue pour juive, même si cette boutique est devenue l’instrument de la lutte économique contre les Juifs.

Voici une anecdote qui illustre d’une façon frappante cet état d’esprit : une paysanne envoie son fils aux commissions. Elle désire les voir effectuées à la coopérative mi-étatisée Mangya et non dans une boutique juive, aussi lui dit-elle : « Piesta, va chez le Juif, pas chez le Juif qui est juif, mais dans la nouvelle boutique[265]. »

Le processus d’élimination des Juifs de leurs positions économiques eut lieu dans toute l’Europe orientale. La situation des masses juives devint sans issue. Une jeunesse déclassée, sans possibilité de s’intégrer dans la vie économique, vivait dans une misère noire. Avant la deuxième guerre, 40 % de la population juive de Pologne avaient recours aux institutions philanthropiques. La tuberculose faisait rage.

Donnons la parole aux correspondants de la Section économique et statistique de l’Institut scientifique juif résidant dans les régions où le désespoir et toute absence d’un avenir meilleur étouffent la jeunesse juive. Voilà ce qu’on écrit de Miedzyrzace :

« La situation de la jeunesse juive est très difficile, et notamment celle des fils et des filles de commerçants qui sont sans travail, car leurs parents n’ont pas besoin d’être aidés. Impossible d’ouvrir de nouvelles entreprises. 75 garçons et 120 jeunes filles, âgés de 15 à 28 ans, n’ont aucun espoir de s’intégrer dans la vie économique du pays. »

Pour Sulejow (voïvodie de Lodz), nous disposons d’un tableau plus détaillé, caractéristique des petites villes de Pologne :

« presque 50 % des enfants de commerçants juifs travaillent auprès de leurs parents, mais uniquement parce qu’ils ne parviennent pas à trouver une autre occupation. 25 % apprennent un métier quelconque et 25 % restent les bras croisés. 70 % des enfants d’artisans restent dans les ateliers de leurs parents bien que ceux-ci soient presque sans travail et puissent fort bien se passer d’aides. 10 % apprennent de nouveaux métiers ; 20 % n’ont rien à faire. Les fils de rabbins et d’employés de communautés juives tentent d’assurer leur subsistance en apprenant un métier. Toute la jeunesse souhaite émigrer, 90 % en Palestine, mais en raison du nombre restreint des certificats d’émigration, leurs chances sont minimes. N’importe, ils sont prêts à aller au Pôle Nord ou au Pôle Sud, à condition de s’arracher à cette stagnation. De plus en plus, la jeunesse se tourne vers l’artisanat et le nombre des jeunes dans le commerce va diminuant[266]. »

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