‹ La conception matérialiste de la question juiveChapitre 23 sur 27 · B) En Europe occidentale

B) En Europe occidentale

La situation du judaïsme, devenue sans issue en Europe orientale par la combinaison de la décadence du féodalisme et de la putréfaction du capitalisme, créant une atmosphère d’étouffement et de furieux antagonismes, se répercuta en quelque sorte à l’échelle mondiale. L’Europe occidentale et centrale devint le théâtre d’une effrayante montée de l’antisémitisme. Tandis que la réduction de l’émigration juive, dont la moyenne annuelle passa de 155.000 entre 1901-1914 à 43.657 entre 1926-1935[267], aggravait terriblement la situation des Juifs en Europe orientale, la crise générale du capitalisme rendit insupportable aux pays occidentaux même cette émigration réduite. La question juive atteignit un degré d’acuité inouïe non seulement dans les pays d’émigration, mais aussi dans les pays d’immigration. Déjà, avant la première guerre impérialiste, l’arrivée massive d’immigrants juifs créa un fort mouvement antisémite dans les classes moyennes de plusieurs pays d’Europe centrale et occidentale. Il suffit de rappeler les grands succès du parti antisémite social-chrétien à Vienne et de son chef Lueger, la montée grandissante de l’antisémitisme en Allemagne (Treitschke), l’affaire Dreyfus. L’antisémitisme montra le plus clairement ses racines à Vienne, un des grands centres de l’immigration juive avant la première guerre impérialiste. La petite bourgeoisie, ruinée par le développement du capitalisme des monopoles et en voie de prolétarisation, fut exaspérée par l’arrivée massive de l’élément juif, traditionnellement petit-bourgeois artisanal.

Après la première guerre impérialiste, les pays de l’Europe occidentale et centrale : l’Allemagne, l’Autriche, la France et la Belgique virent affluer des dizaines de milliers d’immigrants juifs de l’Europe orientale, déguenillés, privés de toutes ressources. L’apparente prospérité de l’après-guerre permit à ces éléments de pénétrer dans toutes les branches commerciales et artisanales. Même les immigrants juifs qui avaient pénétré dans les usines n’y restèrent pas longtemps.

Le long passé commercial des Juifs pèse sur leurs descendants et les conditions économiques favorables de l’après-guerre amenèrent un sensible processus de déprolétarisation, aussi bien en Europe occidentale qu’aux Etats-Unis. Les ouvriers juifs gardèrent, dans les pays d’immigration, leur structure artisanale. A Paris, sur 21.083 ouvriers juifs syndiqués en 1936, il y en avait 9.253 travaillant à domicile.

La catastrophe économique de 1929 rendit la situation des masses petites-bourgeoises sans issue. L’encombrement dans le petit commerce, l’artisanat, les professions intellectuelles, prit des proportions inaccoutumées. Le petit bourgeois considérait avec une hostilité croissante son concurrent juif dont l’habileté professionnelle, résultat des siècles de pratique, lui permettait souvent de traverser avec plus de bonheur les « temps difficiles ». L’antisémitisme trouva même l’oreille des larges couches d’ouvriers artisanaux, depuis toujours sous l’influence de la petite bourgeoisie.

Il est donc faux d’accuser le grand capital d’avoir fait naître l’antisémitisme. Le grand capital ne fit que se servir de l’antisémitisme élémentaire des masses petites-bourgeoises. Il en fit une pièce maîtresse de l’idéologie fasciste. Par le mythe du « capitalisme juif », le grand capital essaya de monopoliser à son profit la haine anticapitaliste des masses. La possibilité réelle d’une agitation contre les capitalistes juifs existait par le fait de l’antagonisme entre le capital monopolisateur et le capital spéculatif-commercial qu’était principalement le capital juif. Les scandales du capital spéculatif-commercial sont relativement mieux connus du public, notamment les scandales boursiers. Cela permit au capital monopolisateur de canaliser la haine des masses petites-bourgeoises et d’une partie des ouvriers eux-mêmes contre le « capitalisme juif ».

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