III. Période du capitalisme manufacturier et industriel
La période capitaliste proprement dite commence à l’époque de la Renaissance et elle se manifeste d’abord par une extension formidable des relations commerciales et par le développement des manufactures.
Dans la mesure où les Juifs subsistent en Europe occidentale (et ils n’y sont qu’en petit nombre), ils participent au développement du capitalisme. Mais la théorie de Sombart qui leur attribue une action prépondérante dans le développement du capitalisme relève du domaine de la fantaisie. Précisément parce que les Juifs représentaient un capitalisme primitif (commercial, usuraire), le développement du capitalisme moderne ne pouvait qu’être fatal à leur situation sociale.
Ce fait n’exclut pas, loin s’en faut, la participation individuelle des Juifs à la création du capitalisme moderne. Mais là où les Juifs s’intègrent à la classe capitaliste, là se produit aussi leur assimilation. Le Juif, grand entrepreneur ou actionnaire de la Compagnie hollandaise ou anglaise des Indes est au seuil du baptême, seuil qu’il franchit d’ailleurs avec une grande facilité. Les progrès du capitalisme vont de pair avec l’assimilation des Juifs en Europe occidentale.
Si le judaïsme n’a pas disparu complètement en Occident, c’est grâce à l’afflux massif des Juifs de l’Europe orientale. La question juive qui se pose actuellement à l’échelle mondiale procède donc, en premier lieu, de la situation du judaïsme oriental.
Cette situation résulte elle-même du retard du développement économique de cette partie du monde. Les causes particulières de l’émigration juive se rattachent ainsi aux causes générales du mouvement d’émigration du XIX° siècle.
L’émigration générale du XIX° siècle fut produite en grande partie par l’insuffisance du développement capitaliste par rapport au rythme de l’écroulement de l’économie féodale ou manufacturière. Au paysan anglais, chassé par la capitalisation de l’économie rurale, s’ajoutait l’ouvrier artisanal ou manufacturier refoulé par les machines. Ces masses paysannes et artisanales éliminées par le nouveau système économique, durent se chercher un gagne-pain au-delà des océans. Mais cette situation ne se prolonge pas indéfiniment. A cause du rapide développement des forces productives en Europe occidentale, la partie de la population privée de ses moyens de subsistance put bientôt trouver du travail en suffisance dans l’industrie. C’est pour cela qu’en Allemagne par exemple, l’émigration vers l’Amérique, très forte au milieu du XIX° siècle, s’arrête presque entièrement à sa fin. Il en est de même pour l’Angleterre et les autres pays de l’Europe occidentale[35]
Mais tandis que le déséquilibre de la société située entre l’écroulement du féodalisme et le développement du capitalisme disparaissait en Europe occidentale, il s’approfondissait dans les pays arriérés de l’Est. La destruction de l’économie féodale et des formes primitives du capitalisme s’y effectuait beaucoup plus rapidement que le développement du capitalisme moderne. Des masses de plus en plus considérables de paysans et d’artisans durent chercher une voie de salut dans l’émigration. Au début du XIX° siècle, c’étaient principalement les Anglais, les Irlandais, les Allemands et les Scandinaves qui formaient le gros des immigrants en Amérique. L’élément slave et juif devient prépondérant à la fin du XIX° siècle parmi les masses se dirigeant vers l’Amérique.
Dès le début du XIX° siècle, les masses juives cherchèrent de nouvelles voies d’immigration. Mais au début c’est vers l’intérieur de la Russie et de l’Allemagne qu’elles se dirigèrent. Les Juifs parviennent à s’introduire dans les grands centres industriels et commerciaux où ils jouent un rôle important en tant que commerçants et industriels. Fait nouveau et important, pour la première fois depuis des siècles, un prolétariat juif naît. Le peuple-classe commence à se différencier socialement.
Mais le prolétariat juif se concentre essentiellement dans le secteur des moyens de consommation. Il est principalement artisanal. A mesure que la grande industrie étend le champ de son exploitation, les branches artisanales de l’économie déclinent.
L’atelier cède la place à l’usine. Et il apparaît ainsi que l’intégration des Juifs dans l’économie capitaliste est encore extrêmement précaire. Ce n’est plus seulement le marchand « précapitaliste » qui est forcé à l’émigration, mais aussi l’ouvrier artisanal juif. Des masses juives de plus en plus considérables quittent l’Europe orientale pour l’Occident et l’Amérique. La solution de la question juive, c’est-à-dire la pénétration complète des Juifs dans l’économie, devient ainsi un problème mondial.
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