A) Avant la conquête romaine
C’est par la Syrie et la Palestine que s’effectuait, depuis une époque très reculée, l’échange des produits entre les deux plus anciens foyers de culture du monde antique méditerranéen : l’Egypte et l’Assyrie. Le caractère essentiellement commercial des Phéniciens et des Cananéens[36] procède de la situation géographique et historique des pays qu’ils habitaient. Les Phéniciens devinrent le premier grand peuple commerçant de l’Antiquité parce qu’ils s’étaient trouvés placés entre les deux premiers grands centres de la civilisation. Ce sont les marchandises assyriennes et égyptiennes qui constituèrent, au début, l’objet principal du commerce phénicien. Il en fut certainement de même pour les marchands palestiniens[37]. D’après Hérodote, les marchandises assyriennes furent les articles les plus anciens et les plus importants du commerce phénicien. Non moins ancienne était la liaison des Phéniciens avec l’Egypte. Les légendes du Canaan biblique, aussi bien que les mythes phéniciens font état des relations suivies des habitants de ces pays avec l’Egypte, par mer et par terre. Hérodote parle aussi des marchandises égyptiennes, portées en Grèce depuis une période très éloignée, par les Phéniciens[38].
Mais si la situation géographique de la Palestine était aussi favorable que celle de la Phénicie pour le trafic des marchandises entre l’Egypte et l’Assyrie[39], les facilités de navigation dont disposait la Syrie lui faisaient totalement défaut. La Phénicie était abondamment pourvue de tout ce qui était nécessaire pour les voyages en mer ; les cèdres et les cyprès du Liban lui fournissaient le bois de construction, le cuivre et le fer se trouvaient aussi en abondance dans les montagnes du Liban et dans les environs. Sur la côte phénicienne, de nombreux ports naturels s’offraient à la navigation[40]. Aussi ne faut-il pas s’étonner que, de bonne heure, des navires phéniciens lourdement chargés de produits égyptiens et assyriens aient commencé à sillonner les routes navigables du monde antique.
« Les relations politiques et mercantiles de la Phénicie avec les grands Etats du Nil et de l’Euphrate, relations établies plus de deux mille ans avant J.-C., permirent l’extension du commerce phénicien aux pays côtiers de l’océan Indien[41]. »
Les Phéniciens rapprochèrent les peuples et les civilisations les plus différents de l’Antiquité[42].
Durant de longs siècles, les Phéniciens conservèrent le monopole du commerce entre les pays relativement développés de l’Orient et les pays incultes de l’Occident. A l’époque de l’hégémonie commerciale des Phéniciens, l’état économique des îles de la Méditerranée occidentale et des pays qui la bordaient était encore très arriéré.
« Ce n’est pas à dire que le négoce ait été inconnu à la société homérique, mais il consistait essentiellement pour les Grecs en importations. Pour payer les matières premières ou précieuses, les objets manufacturés que les navigateurs étrangers venaient leur offrir, les Grecs paraissent surtout avoir donné du bétail[43]. »
Cette situation, très désavantageuse pour les indigènes, ne se maintint pas longtemps. Le commerce phénicien lui-même devint un des principaux stimulants du développement économique de la Grèce. L’essor de la Grèce fut aussi favorisé par la colonisation hellénique qui prit une grande extension entre le IX° et le VII° siècle avant J.-C. Les colons grecs se répandent en tous sens dans la Méditerranée. Les villes grecques se multiplient. Thucydide et Platon expliquent l’émigration grecque par le manque de terres.
Le développement de la colonisation grecque est accompagné d’un essor prodigieux (relativement à l’époque) de l’industrie et du commerce helléniques. Le développement économique de la Grèce aura pour conséquence le déclin commercial de la Phénicie.
« Jadis dans les rades grecques, les Phéniciens débarquaient leurs marchandises qu’ils échangeaient contre les produits indigènes, le plus souvent, semble-t-il, des têtes de bétail. Désormais, les marins grecs[44] vont porter eux-mêmes en Egypte, en Syrie, en Asie Mineure, chez les peuples de l’Europe comme les Etrusques, encore grossiers comme les Scythes, les Gaulois, les Ligures, les Ibères, les objets manufacturés et les œuvres d’art, tissus, armes, bijoux, vases peints dont la renommée est grande et dont sont friands tous les barbares[45]. »
La période s’étendant entre le VI° et le IV° siècle semble avoir été l’époque de l’apogée économique de la Grèce.
« Ce qui caractérise cette période nouvelle, c’est que les métiers se sont multipliés, organisés, spécialisés, la division du travail a été poussée très loin[46]. »
A l’époque de la guerre du Péloponèse, Hiponicas employait 600 esclaves et Nicias 1.000 dans les mines.
Ce développement économique important de la Grèce, a entraîné la plupart des savants bourgeois à parler d’un « capitalisme grec ». Ils vont jusqu’à comparer l’industrie et le commerce helléniques au vaste mouvement économique de l’époque industrielle.
En réalité, l’agriculture demeure toujours la base économique de la Grèce et de ses colonies.
« La colonie grecque est presque toujours, non pas une colonie marchande, mais une colonie militaire et agricole[47]. »
Ainsi, Strabon raconte au sujet de Cumes, une colonie grecque d’Italie, que c’est seulement trois cents ans après leur établissement que ses habitants se sont aperçus que leur ville se trouvait près de la mer. Le caractère essentiellement agricole de la vie économique du monde hellénique est incontestable. Il ne peut pas être question non plus d’une industrie comparable à l’industrie moderne.
« Les méthodes de production et d’organisation sont restées artisanales[48]. »
Seules, les mines semblent présenter tout au moins quant à la force de travail, un spectacle semblable à celui que nous connaissons actuellement.
Le fait que, malgré leur grande extension, l’industrie et le commerce sont restés principalement aux mains d’étrangers, des métèques, prouve le mieux leur rôle relativement subordonné dans l’économie grecque.
« Dans l’immense trafic dont Athènes est le centre, comme dans son industrie, la part des métèques reste prépondérante[49]. »
A Délos, le grand centre commercial, les inscriptions montrent que presque tous les commerçants sont étrangers[50].
Le citoyen grec méprise le commerce et l’industrie ; il est avant tout propriétaire foncier. Aristote, comme Platon, sont opposés à ce qu’on accepte les marchands dans la cité[51].
Il faut donc se garder d’exagérer l’importance du développement industriel et commercial de la Grèce. En fait, l’expansion grecque fut principalement agricole et militaire. Elle allait cependant de pair avec un développement industriel et commercial très important pour l’époque[52]. Les Grecs ne devinrent jamais un peuple commercial comme les Phéniciens et les Juifs mais, dans les colonies grecques et plus tard dans les royaumes helléniques, on assiste à un essor commercial et industriel très important. Il va sans dire que les Etats grecs tout en n’étant pas réellement mercantiles, favorisaient de toutes leurs forces le commerce et l’industrie, sources financières des plus importantes.
Ce n’est pas seulement au développement économique de la Grèce et de ses colonies qu’il faut attribuer le déclin du commerce phénicien ; il y a encore une autre cause importante : c’est l’antagonisme croissant entre la Perse et la Grèce. Parallèlement à l’extension de la civilisation hellénique, on assiste à la marche triomphale des Perses à travers l’Asie. L’Empire perse atteint son apogée au V° siècle. Il s’étend sur une partie de l’Asie et sur l’Egypte.
Le développement parallèle des civilisations grecque et persane dut porter le coup de grâce au commerce phénicien. Le commerce entre l’Asie et l’Europe fut certainement rendu très difficile par le partage du monde méditerranéen entre deux sociétés, également hostiles l’une à l’autre. Les mondes persan et grec se créèrent chacun un trafic commercial propre.
On peut supposer que la Palestine, complètement supplantée auparavant par la Phénicie, recommence à jouer un rôle commercial important avec la décadence phénicienne et le développement du commerce asiatique après la période des conquêtes persanes. La voie de passage entre l’Egypte et la Babylonie retrouve toute sa valeur. Tandis que le commerce phénicien perd de plus en plus de son antique importance au point qu’au temps de Lucien, les salaisons en feront les principaux frais[53], les Juifs jouent dans l’Empire perse un rôle de tout premier plan.
Certains historiens attribuent à l’exil babylonien un rôle important dans la transformation des Juifs en peuple commerçant.
« A Babylone, les Juifs se transformèrent en peuple commerçant, tel que nous le connaissons dans l’histoire économique du monde. Ils ont trouvé chez les Babyloniens, des rapports économiques très évolués. Les textes cunéiformes dernièrement trouvés montrent que les Juifs exilés participaient activement à la vie commerciale. Ils s’occupaient des affaires de crédit, très développées chez les Babyloniens ; ils étaient aussi grands commerçants[54]. »
Mais la dispersion juive est certainement antérieure à l’exil babylonien.
« Il y a de sérieuses raisons d’admettre l’existence d’une diaspora préexilique[55]. »
On exagère fort l’ampleur de l’exil juif sous Nabuchodonosor. C’est seulement une partie des classes dirigeantes qui fut frappée par les mesures du roi babylonien. La majorité des Juifs établis en Palestine continuèrent à y demeurer. Si donc, à l’époque persane on trouve les Juifs disséminés dans toutes les parties de cet immense empire, et le livre d’Ether est très éloquent à ce sujet, il serait enfantin de voir dans ce fait la conséquence de l’exil babylonien, exil qui dura en tout 50 ans. Il est aussi puéril de croire que le peuple juif soit retourné en Palestine à l’époque d’Esdras et de Néhémie. Leur œuvre fut avant tout d’ordre religieux. Il s’agissait de rebâtir le temple et de reconstruire une métropole religieuse pour le judaïsme dispersé.
«La plupart des historiens ont considérablement exagéré le rôle du judaïsme palestinien à l’époque persane. On raisonne comme si, Jérusalem une fois restaurée, toute l’histoire d’Israël s’était concentrée autour de la montagne sainte ; comme si tout le peuple était vraiment revenu de l’exil et avait habité sur une terre de quelques centaines de kilomètres entre Tekoa, Mitspa et Jéricho. En réalité, à cette époque, les Juifs de Judée ne représentaient qu’une partie, la plus petite, du judaïsme. Et sans doute n’était-ce pas la plus vivante[56]. »
L’édit de Cyrus s’adresse en ces termes aux Juifs de la Diaspora :
« … que tous les autres, dans tous les lieux où ils habitent, aident (ceux qui vont en Palestine) en argent, en or, en biens et en troupeaux, outre ce qu’ils offrent volontairement au temple de Dieu qui est à Jérusalem. »
Tous ceux qui étaient dans les environs, dit le livre d’Esdras, mirent aux mains des 42.000 Juifs qui retournaient en Palestine des vases d’argent et d’or, les troupeaux et les meubles[57].
Il est évident qu’il ne s’agit pas là d’un retour massif des Juifs en Palestine mais surtout de la reconstruction du temple. Les principales colonies de la Diaspora étaient situées, à l’époque perse, en Mésopotamie, en Chaldée et en Egypte, datant du V° siècle avant J.-C., jettent une lumière intéressante sur la situation des colonies juives de la Diaspora à cette époque.
D’après les archives appartenant à une famille juive, il apparaît que les « Juifs faisaient le commerce, achetaient et vendaient des maisons et des terrains, prêtaient de l’argent, administraient des dépôts et étaient très versés dans les questions du droit[58]. »
Il est très intéressant de constater que même les chansons et les contes sont en araméen, ce qui montre que déjà, au V° siècle avant J.-C., l’hébreu n’était plus une langue usuelle pour les Juifs. L’araméen, c’est la grande langue asiatique de l’époque, la langue commerciale[59]. La religion des Juifs d’Eléphantine n’est pas aussi évoluée que la religion officielle codifiée à l’époque d’Esdras-Nehemie. Dans une supplique au gouverneur perse, ils demandent l’autorisation de rebâtir leur temple. Or précisément, la réforme d’Esdras-Nehemie vise à concentrer tous les Juifs de la Diaspora autour de l’unique temple de Jérusalem. C’est effectivement à Jérusalem qu’afflueront, jusqu’à l’année 70, les dons des Juifs dispersés dans le monde.
C’est cette richesse du temple de Jérusalem qui fut probablement la raison principale de l’entreprise d’Antiochus contre les Juifs.
« Simon lui annonça que le trésor public à Jérusalem était plein de sommes considérables et qu’il y avait des richesses publiques immenses[60]. »
Plus tard, Mithridate confisque sur la petite île de Cos 800 talents destinés au temple de Jérusalem. A l’époque romaine, Cicéron se plaignait dans ses discours, des sommes immenses qui affluaient à Jérusalem.
La période hellénistique constitue l’époque de l’apogée économique de l’Antiquité. Les conquêtes d’Alexandre détruisirent les barrières entre le monde hellénique et l’Asie et l’Egypte. Les villes poussèrent comme des champignons dans toutes les parties de l’Empire hellénique. Les « plus grands fondateurs de villes, non seulement de cette époque, mais même de toute l’Histoire, furent Seleucus Ier et son fils Antiochus Ier[61] ».
Les rois de la période hellénistique créent de nouveaux centres urbains destinés à supplanter les anciennes cités persanes et phéniciennes.
« Sur les côtes de Syrie, le port d’Antioche fait oublier les villes antiques de Tyr et de Sidon[62]. »
Seleucus crée au bord du Tigre Sleucie pour ravir à Babylone son rôle central dans le commerce mondial[63]. Ce but fut pleinement atteint.
Tandis que Babylone tomba en décadence, la Séleucie hellénique devint probablement la plus grande ville de cette époque. Elle avait 600.000 habitants, d’après Pline. A côté de Séleucie, Alexandrie et Antioche devinrent les centres du monde hellénistique. Toutes ces villes connurent pendant la période hellénistique une prospérité incontestable.
La situation des Juifs semble s’être encore affermie après les conquêtes d’Alexandre.
« Les Juifs surent se faire reconnaître des privilèges spéciaux aussi bien, comme il semble, par les Séleucides que par les Lagides. A Alexandrie où ils avaient été attirés par Ptolémée Ier et où ils abondaient, ils formaient une communauté à part qui s’administrait elle-même et était soustraite à la juridiction des tribunaux grecs[64]. »
« Les Juifs obtinrent dans la capitale de Syrie, à Antioche, une certaine autonomie et une position privilégiée. De même à Cyrène[65]. »
La situation privilégiée et la position économique spécifique des Juifs sont déjà l’origine de graves conflits avec la population des villes qu’ils habitaient. Des conflits éclataient sans cesse, aussi bien dans les villes palestiniennes qu’à Alexandrie, à Séleucie, à Cyrène et à Chypre[66]. Ces conflits n’avaient rien de commun avec les antagonismes nationaux actuels. Au contraire, les empires hellénistiques connaissent une formidable assimilation des peuples qui les composent. Le nom de Grec est appliqué de moins en moins aux membres d’une nation particulière ; on l’attribue maintenant aux parties dominantes et cultivées de la population. Alexandre ordonna à tous, dit un écrivain ancien, de considérer comme leur patrie le monde, comme leurs parents les gens de bien et comme étrangers les méchants.
L’importance croissante du judaïsme dans la vie commerciale du monde hellénistique doit être aussi attribuée au déplacement de l’axe de la vie économique vers l’Orient. La prospérité d’Alexandrie, d’Antioche et de Séleucie offre un contraste frappant avec la pauvreté et la décadence où la Grèce était tombée à la même époque.
Polybe insiste à plusieurs reprises sur la décadence des cités grecques. Au II° siècle, les « visiteurs avaient peine à croire que cette ville où l’eau était rare, les rues mal tracées, les maisons incommodes, était la fameuse Athènes[67] » Athènes fut éliminée de son rôle comme centre du monde civilisé. Ce qui, avec la décadence économique, contribua à la ruine de la Grèce, ce furent les incessantes luttes de classes[68] qui par suite du mode de production arriéré, ne pouvaient aboutir à aucun résultat important. Le triomphe de la plèbe était éphémère ; les partages de richesses ne pouvaient aboutir qu’à de nouvelles inégalités sociales, génératrices de nouveaux conflits sociaux. Ainsi le triomphe de la Grèce, après les conquêtes d’Alexandre, fut illusoire. Le déplacement du centre économique du monde vers l’Orient qui s’en était suivi, amena son rapide déclin[69] Les classes possédantes et aristocratiques, impuissantes devant les révoltes plébéiennes, durent chercher l’appui de Rome[70], mais Rome ne fit que donner le coup de grâce à la Grèce ainsi qu’à l’hellénisme. Les Romains se jetèrent sur le monde hellénistique comme sur une riche proie qu’ils devaient piller et conquérir.
« Entre 211 et 208, selon les renseignements très incomplets qui nous sont parvenus, cinq vieilles cités de l’Hellade sont mises à sac[71]. »
Corinthe, la riche cité commerciale est détruite. « J’y étais, dit Polbe, j’ai vu des tableaux foulés aux pieds, les soldats s’installant dessus pour jouer aux dés. » Rome a porté également des coups très rudes à l’hellénisme en Asie[72]. Le magnifique édifice hellénistique fut détruit sous les coups conjugués des Romains et des Parthes.
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