‹ La conception matérialiste de la question juiveChapitre 8 sur 27 · B) L’impérialisme romain et sa décadence

B) L’impérialisme romain et sa décadence

Contrairement à l’impérialisme moderne, essentiellement basé sur le développement des forces productives, l’impérialisme antique est fondé sur le pillage des pays conquis. Il ne s’agit pas, pour les impérialismes antiques, de frayer les voies à leurs produits et à leurs capitaux, ils ne visent qu’à dépouiller les pays conquis.

L’état arriéré de la production dans l’Antiquité ne pouvait assurer le luxe des classes possédantes des pays conquérants que par la ruine plus ou moins rapide des peuples conquis. L’épuisement de ces pays conquis, les difficultés croissantes de nouvelles conquêtes, l’amollissement graduel des conquérants, devaient amener tôt ou tard la décadence des impérialismes antiques.

Rome constitue l’exemple classique de l’impérialisme antique. On a fortement exagéré le développement commercial et industriel de Rome. Son commerce a toujours été passif[73]. Rome ne faisait qu’attirer sur elle l’exportation des provinces sans rien leur rendre en retour[74]. Les classes dirigeantes romaines avaient un mépris profond pour toute espèce de trafic. La loi Claudia interdit aux sénateurs, à leurs fils et à toute l’aristocratie de Rome, de posséder des navires jaugeant plus de 300 amphores, ce qui correspond à moins de 80 hectolitres de graines ou de légumes. Cela signifie leur interdire l’exercice du commerce. César renouvelle cette interdiction. La politique romaine n’a jamais été déterminée par ses prétendus intérêts commerciaux. La meilleure preuve, c’est que Rome, après la défaite d’Annibal, permit encore aux Carthaginois d’interdire l’entrée de leur mer[75]. « En général, il faut dire que les problèmes économiques romains étaient très simples. La conquête graduelle de l’Italie de même que des provinces occupait le surplus du capital et de la population ; le besoin de l’industrie et du commerce ne se faisait pas ressentir », dit Tenney Frank[76]. Les commerçants à Rome étaient généralement étrangers et c’est cela d’ailleurs qui explique l’accroissement continu de la colonie juive à Rome depuis l’époque de César. Les négociatores romains n’étaient pas des commerçants mais des usuriers qui pillaient les provinces[77]. Le développement du commerce dans l’Empire romain doit être surtout attribué au besoin de luxe croissant des classes dirigeantes de Rome. Strabon explique de cette façon le développement du grand marché de Délos :

« D’où venait ce développement du commerce ? De ce que les Romains, enrichis par la destruction de Carthage et de Corinthe, s’étaient vus habitués à se servir d’un très grand nombre d’esclaves[78]. »

Il en était de même de l’industrie. L’industrie romaine dépendait surtout des besoins de luxe de l’aristocratie. Tenney Frank, après avoir remarqué que, pendant le IV° siècle avant l’ère chrétienne, nul progrès sensible ne fut fait dans le domaine de l’industrie, ajoute que « les deux siècles qui suivirent n’apportèrent aucun changement dans la nature de la production industrielle à Rome, que sans doute la quantité des objets fabriqués augmenta en raison de l’accroissement de la cité mais qu’il ne s’ensuivit aucune exportation et que la seule évolution visible fut la substitution du travail servile au travail libre[79] »

Même les auteurs qui considèrent que l’Italie avait été un pays de production à l’époque républicaine, admettent qu’elle cesse de l’être dans la période impériale.

« L’Italie est de moins en moins un pays de production… Plusieurs industries prospères à la fin de la période républicaine sont en décadence… Ainsi le trafic entre l’Italie et l’Orient ne se faisait plus que dans un seul sens et encore était-il de plus en plus aux mains des Asiatiques, des Alexandrins et des Syriens[80]. »

Ainsi l’Italie ne vivait plus que de l’exploitation des provinces. La petite propriété, base de la force romaine, fut progressivement éliminée par de vastes domaines servant au luxe des aristocrates romains et où prédominait le travail des esclaves[81] Tout le monde connaît la conclusion de Pline : « Latifundia perdidere Italiant. »

L’esclave devient de plus en plus un objet de luxe au lieu d’être un facteur de production[82]. Horace, dans une de ses satires, disait que dix esclaves au moins étaient indispensables à un homme comme il faut. En fait, des milliers d’esclaves travaillaient dans les vastes latifundia.

« Dans les domaines de Tusculum et de Tibur, sur les rivages de Terracine et de Baia, là où les anciens fermiers latins avaient semé et récolté, on voyait s’élever maintenant dans une splendeur vide, les villas de nobles romains dont quelques-unes couvraient l’espace d’une ville de grandeur moyenne, avec leurs dépendances de jardins, d’aqueducs, de viviers d’eau douce et d’eau salée pour la conservation et la multiplication du poisson de mer et du poisson d’eau douce, des garennes à lièvres, à lapins, à cerfs, à chevreuils, à sangliers et des volières pour les faisans et pour les paons[83]. »

En même temps que le travail libre était éliminé par le travail servile, l’Italie devenait un immense centre de gaspillage des richesses drainées de tout l’Empire.

Des impôts écrasants ruinaient les provinces ; « les coûteux et fréquents armements maritimes et les défenses des côtes pour refréner la piraterie, la tâche de contribuer aux œuvres d’art, aux combats de bêtes ou à d’autres exigences de luxe absurdes des Romains pour le théâtre et la chasse, étaient presque aussi fréquents qu’oppressifs et incalculables. Une seule circonstance peut montrer à quel point les choses étaient poussées. Pendant les trois années de l’administration de Caïus Verrès, en Sicile, le nombre des fermiers de Leontini était tombé de 84 à 32 ; à Motya, de 187 à 86 ; à Herbita, de 252 à 120 ; à Argyrium, de 250 à 80, en sorte que dans quatre districts les plus fertiles de Sicile, 59 % des propriétaires préféraient laisser leurs champs en friche que de les cultiver sous ce régime. Dans les Etats clients, les formes de la taxation étaient un peu différentes mais le fardeau était encore plus lourd, s’il est possible, depuis qu’aux exactions des Romains s’ajoutaient celles des cours des pays[84]. »

Le capitalisme romain, dans la mesure où le terme capitalisme lui était applicable, était essentiellement spéculatif et n’avait aucun rapport avec le développement des forces productives[85].

Le commerce et la banque de Rome ressemblaient à une entreprise de brigandage organisé.

« Mais ce qui était encore pire s’il est possible, et encore moins sujet au contrôle, c’était le mal causé par les hommes d’affaires d’Italie aux malheureux provinciaux. Les parties les plus productives de la propriété foncière et toutes les affaires commerciales et monétaires étaient concentrées dans leurs mains… L’usure florissait plus que jamais.»

« Toutes les cités, dit un traité publié en 684 (70 av. J.-C.) sont ruinées » ; la même vérité est spécialement attestée en ce qui concerne l’Espagne et la Gaule narbonnaise, les provinces qui étaient économiquement parlant dans la même situation. Dans l’Asie Mineure, les villes comme Samos et Halicarnasse étaient presque vides : l’esclavage leur semblait un paradis, comparé avec ce tourment auquel les provinciaux libres succombaient et même les patients asiatiques étaient devenus, suivant les descriptions des hommes d’Etat romains, fatigués de la vie[86]. »

« Les hommes d’Etat romains convenaient publiquement et franchement que le nom Romain était incroyablement odieux dans toute la Grèce et l’Asie. »

Il est clair que ce système de parasitisme et de brigandage ne pouvait se prolonger indéfiniment. La source des richesses où puisait Rome se tarissait.

Bien avant la chute de Rome, nous assistons à un ralentissement continu du commerce. La base du pillage se rétrécissait au fur et à mesure que Rome vidait les pays conquis de leur substance.

Le fait que la production des céréales, surtout celle du froment diminuait, tandis que la vigne et l’olivier conquéraient de vastes domaines à l’est et à l’ouest, constitue un indice alarmant de cet état de choses. Les produits de luxe éliminent les produits indispensables à la production et à la reproduction de la force de travail.

« L’extension de la culture de la vigne et de l’olivier ne signifiait pas seulement une aggravation des conditions économiques pour l’Italie mais pouvait avoir comme suite la pénurie de froment et la famine dans tout l’Empire[87]. »

C’est en vain que Trajan essaie de parer à ce danger en obligeant les sénateurs à acheter des terres en Italie. Ses successeurs n’auront pas beaucoup plus de succès. Le luxe tue la production.

« Bientôt les édifices superbes ne laisseront plus de terres à la charrue du laboureur », s’écrie Horace.

Au II° siècle, la décadence commerciale est complète. Les rapports avec les pays lointains sont interrompus.

«On n’a pas trouvé de monnaies romaines du II° siècle aux Indes[88] ».

Ce qui prouve une interruption d’échanges entre Rome et les Indes. La décadence de l’agriculture égyptienne était tellement prononcée au II° siècle qu’il fut nécessaire de renoncer à une partie des livraisons de blé de cette province autrefois si riche. Il fallut remplacer des livraisons égyptiennes par des fournitures de blé de la province d’Afrique (l’Algérie et la Tunisie actuelles[89]).

Commode se vit obligé de mettre sur pied une flottille destinée au transport du blé provenant de la province d’Afrique. Nous avons vu que le commerce dans l’Empire romain était principalement basé sur l’approvisionnement des classes riches de Rome. Est-il étonnant que l’épuisement des provinces ait été suivi par la décadence commerciale ? De plus en plus, les empereurs romains sont obligés de recourir à des réquisitions en nature, qui ne font d’ailleurs qu’aggraver le mal dont souffrent les provinces.

« Les réquisitions se multiplient : le blé, les peaux, le bois et les bêtes domestiques devaient être livrés et le paiement était très irrégulier, quand il était possible de compter là-dessus[90]. »

L’économie purement naturelle, productrice exclusive de valeurs d’usage, se substitue lentement à l’échange de produits.

« Alors que la paix romaine avait naguère pour conséquence l’échange régulier des choses et le nivellement des conditions de vie entre les différentes régions de l’Empire, dans l’anarchie du II° siècle, chaque pays est condamné souvent à vivre sur lui-même, péniblement et pauvrement[91]. »

On a essayé d’expliquer le remplacement graduel de l’esclavage par le colonat soit par le manque d’énergie des propriétaires fonciers, soit par la pénurie d’esclaves causée par la fin des guerres extérieures. C’est probablement la ruine graduelle des colonies, la cessation des arrivages des produits qui en est la raison essentielle. Les grands propriétaires, de plus en plus réduits à vivre des produits de leurs terres, ont intérêt à remplacer le travail d’esclaves, relativement peu productif, par le système du colonat qui ressemblait au système du servage qui s’épanouira au moyen âge.

« Le colon doit à son maître tout ce que le vilain devra à son seigneur[92]. »

De plus en plus s’accroît le pouvoir des propriétaires fonciers qui souvent disposent de formidables étendues de terres. En Egypte, au V° siècle, les paysans leur seront complètement soumis. L’administration étatique passe entièrement en leurs mains[93].

Il est donc certainement inexact de voir dans l’économie naturelle qui s’épanouira à l’époque carolingienne, un résultat de l’effondrement de l’Empire romain et de la destruction de l’unité économique méditerranéenne[94]. Sans doute, les invasions barbares jouèrent un rôle très important dans la décadence du commerce antique, dans l’épanouissement de l’économie féodale. Mais le déclin économique de l’Empire romain a commencé bien avant la chute de Rome et plusieurs siècles avant l’invasion musulmane. Un autre indice très important de l’évolution vers l’économie naturelle est l’altération monétaire commencée déjà sous la domination de Néron[95]. Le cuivre remplace de plus en plus l’or et l’argent. Au II° siècle, il y a pénurie presque complète d’or[96].

Le développement de l’économie naturelle, de l’économie essentiellement productive de valeurs d’usage, est donc loin de constituer un « phénomène anormal » comme le prétend Pirenne. L’Empire romain fut ruiné économiquement avant de l’être politiquement. L’ébranlement politique de l’Empire romain ne fut possible que par son déclin économique. Le chaos politique du III° siècle, comme l’invasion des Barbares, s’expliquent précisément uniquement par le déclin économique de l’Empire romain.

A mesure que les provinces sont ruinées, à mesure que cesse un échange intensif des marchandises, à mesure qu’on assiste à un retour à l’économie naturelle, l’existence même de l’Empire perd tout intérêt pour les classes possédantes. Chaque pays, chaque domaine se replie sur lui-même. L’Empire, avec son immense administration et son armée extrêmement coûteuse, devient un chancre, un organe parasitaire dont le poids insupportable pèse sur toutes les classes. Les impôts dévorent la substance des peuples. Sous Marc Aurèle, lorsque les soldats, après leurs grands succès contre les Marcomans, eurent demandé une augmentation de solde, l’empereur leur fit cette réponse significative :

« Tout ce que vous recevriez au-dessus de votre solde habituelle aurait dû être prélevé sur le sang de vos parents. »

Le Trésor était épuisé. Pour pouvoir entretenir l’appareil administratif et l’armée, il fallait s’attaquer aux fortunes des particuliers. Tandis que les classes inférieures ne cessent de se révolter, les classes possédantes se détournent de l’Empire qui les ruine. Après la ruine économique de l’Empire par l’aristocratie, l’aristocratie est ruinée à son tour par l’Empire.

« Journellement, on pouvait voir des gens qui hier étaient encore parmi les plus riches, devoir prendre le bâton de mendiant », disait Hérodien.

La sauvagerie des soldats croissait continuellement. Ce n’était pas seulement l’avidité qui les poussait à dépouiller les habitants ; l’appauvrissement des provinces et le mauvais état des moyens de transport créant des difficultés pour l’approvisionnement des armées, les soldats étaient forcés d’employer la violence pour trouver ce qui était nécessaire à leur subsistance. Caracalla, en octroyant le citoyennat romain à tous les habitants romains, ne vise qu’à augmenter la masse imposable. Ironie de l’Histoire : tout le monde devint romain quand Rome n’était plus rien.

Les exactions de l’administration romaine, les excès de la soldatesque incitaient tous les habitants de l’Empire à vouloir sa destruction.

« Le séjour des soldats avait des conséquences catastrophiques. La population de Syrie lui préférait l’occupation du pays par les Parthes[97]. »

«Le Gouvernement romain devenait tous les jours plus odieux à ses sujets… L’inquisition sévère qui confisquait leurs biens et exposait souvent leurs personnes aux tortures, décida les sujets de Valentinien à préférer la tyrannie moins compliquée des Barbares. Ils rejetaient avec horreur le nom de citoyens romains si respecté, si envié de leurs ancêtres[98]. »

L’écrivain chrétien Salvien disait dans De Gubernatione Dei :

« Une grande partie de la Gaule et de l’Espagne appartient déjà aux Goths et tous les Romains ne souhaitent qu’une chose : ne plus revenir sous la domination de Rome. Je m’étonnerais que tous les pauvres et tous les nécessiteux n’eussent fui chez les Barbares, n’était-ce le fait qu’ils ne peuvent abandonner leurs foyers. Et nous, Romains, nous nous étonnons de ne pas pouvoir vaincre les Goths, alors que nous préférons vivre parmi eux plutôt que chez nous. »

Loin d’être un phénomène « anormal », l’invasion des Barbares était la conséquence normale de la décadence économique et politique de l’Empire. Même sans les invasions, l’Empire se serait probablement disloqué.

« Un des phénomènes les plus importants du développement intérieur de l’Asie Mineure et de la Syrie est le retour progressif au féodalisme… La révolte des Isauriens en Asie Mineure constitue le symptôme de la tendance à la formation d’Etats indépendants[99]. »

De même, la tentative de créer un Empire indépendant gallo-romain, les essais de dissidence prouvent combien peu solide était l’armature de l’Empire. Les Barbares n’ont fait que donner le coup de grâce à l’édifice branlant de l’Etat romain.

La cause essentielle de la décadence de l’Empire romain doit être cherchée dans la contradiction entre le luxe grandissant des classes possédantes, entre l’accroissement incessant de la plus value et l’immobilité du mode de production. Durant toute l’époque romaine, on enregistre très peu de progrès dans le domaine de la production. Les outils du cultivateur ont gardé leur forme primitive.

« Charrue, bêche, houe, pioche, fourche, faux, faucille, serpette, dans les exemplaires qui ont survécu ont passé, immuables, de génération en génération[100]. »

Le luxe croissant de l’aristocratie romaine et les frais de l’administration impériale provenaient de l’exploitation forcenée des provinces, ce qui eut comme conséquence le délabrement économique, la dépopulation, l’épuisement du sol[101]. Contrairement au monde capitaliste qui périra de la pléthore (relative) des moyens de production, le monde romain périt de leur insuffisance.

Les réformes de Dioclétien et de Constantin constituent une tentative d’asseoir l’Empire romain sur la base de l’économie naturelle.

« L’Etat se base maintenant sur la campagne et ses habitants[102]. »

Le paysan fut enchaîné à son lopin de terre. Chaque propriétaire foncier devint responsable de son domaine et du nombre de colons qui y étaient établis ; c’est sur cette base que fut établi le nouvel impôt.

« Les réformes de Dioclétien en matière d’impôts et les édits des empereurs qui l’ont suivi firent du colon, un serf enchaîné à ses maîtres et à sa terre[103]. »

Il en fut de même des autres couches de la population – petits propriétaires, artisans, marchands, tous furent enchaînés à leur lieu d’habitation et à leur profession. L’époque de Constantin est l’époque de la domination illimitée des grands propriétaires fonciers, maîtres incontestés de vastes domaines princiers. L’aristocratie abandonne de plus en plus les villes qui tombent en décadence et se réfugie dans les somptueuses villas de campagne où elle vit entourée de ses clients et de ses serfs.

Les réformes de Dioclétien et de Constantin constituent des tentatives d’adapter l’Empire à l’économie naturelle. Mais nous avons vu que sur cette base l’Empire n’avait plus aucune raison d’être. Rien, sauf la tyrannie, ne liait plus ses diverses parties. Aussi, si au point de vue économique et social, Constantin ouvre une nouvelle époque historique symbolisée par l’adoption du christianisme, au point de vue politique, il commence le dernier acte de l’Histoire de l’Empire romain.

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