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Chapitre 17 Un palais fantastique

Le palais de Harry Madge, bâti dans une sorte de presqu’île formée par une des rivières qui se jettent dans le grand lac Ontario, était construit dans un style à la fois magnifique et bizarre.
Le plan semblait en avoir été dressé par quelque architecte nourri de la lecture des livres cabalistes.

Les murailles du palais et celles qui fermaient une vaste cour en face de la principale porte d’entrée étaient bâties en marbre noir. Les angles et les frontons des fenêtres et des portes étaient décorés d’ornements en bronze.

À peine le spirite fut-il arrivé devant la haute porte de son palais que celle-ci s’ouvrit automatiquement et sans bruit.

Harry Madge et les milliardaires qui l’accompagnaient s’arrêtèrent au pied d’un immense perron d’un caractère architectural un peu lourd, imposant et sévère comme un tombeau.

Le vestibule, très haut de plafond, était éclairé par sept encensoirs de vermeil, où l’on avait dissimulé de petites lampes Edison. Ils pendaient de la voûte par de longues chaînes d’argent.

La lumière bleue que répandaient ces lampes prêtait à l’immense escalier qui s’élevait au fond du vestibule une apparence fantastique.

Les marches étaient d’ébène, et la rampe, d’une grosseur démesurée, se terminait par d’énormes reptiles antédiluviens en bronze noir, hiératiquement campés sur les blocs de basalte.

Au premier palier, que l’on entrevoyait d’en bas, des statues entièrement voilées ajoutaient à l’impression de ce décor fantasmagorique.

Les invités d’Harry Madge, déjà surpris d’un luxe aussi étrange, si peu dans leurs habitudes, n’eurent point le temps de satisfaire leur curiosité.

Par un long corridor, orné seulement de place en place de bustes de philosophes, de saints et d’alchimistes célèbres, le spirite les conduisit jusqu’à un autre vestibule plus petit, éclairé de la même lueur bleue, et où s’ouvrait un escalier qui paraissait descendre, par des pentes très douces, à quelque salle souterraine.

Un grand silence s’était fait. La curiosité des milliardaires était portée à son comble. Malgré leur secret effroi, aucun d’eux n’eût cédé sa place pour cent mille dollars.

Après avoir descendu pendant quelques minutes, toujours suivi de ses hôtes, Harry Madge entrouvrit une portière de velours noir et or. Tous pénétrèrent dans une vaste salle oblongue qu’éclairaient, de place en place, des lampes posées sur des stèles de granit.

Il fit signe à chacun d’eux de prendre place dans des stalles de chêne massif disposées en demi-cercle, leur recommanda de garder le silence et d’être attentifs.

Sur un geste de lui, l’autre extrémité de la salle, presque invisible, jusqu’alors dans une sorte de pénombre azurée, s’éclaira vivement.

Les milliardaires aperçurent alors une grande table, chargée d’instruments et d’appareils dont ils ignoraient l’usage, autour de laquelle quatre hommes semblaient lire ou réfléchir profondément.

Le premier, d’une maigreur squelettique, et dont les petits yeux, d’un bleu de pierre précieuse, paraissaient ne pas réfléchir la lumière, était enveloppé d’une sorte de manteau. À en juger par l’apparence, ce devait être un de ces fameux fakirs indiens dont Harry Madge avait conté tant de merveilles.

Un autre, à son accoutrement bizarre, mi-partie sauvage, mi-partie européen, à son chapeau haut de forme orné de deux grandes plumes rouges, se reconnaissait aisément pour un de ces sorciers peaux-rouges, qui trouvent encore une clientèle dans certaines villes américaines.

Les deux autres avaient l’allure de parfaits Yankees. Ils se ressemblaient tellement l’un et l’autre, qu’il était impossible qu’ils ne fussent pas frères jumeaux.

Même taille, mêmes cheveux roux et abondants, même regard fulgurant sous d’épais sourcils, mêmes épaules carrées, même barbe en forme de pinceau, il eût été difficile de trouver une similitude plus parfaite.

Aucun de ces quatre personnages d’ailleurs ne parut s’apercevoir de la présence des invités d’Harry Madge.

Le milliardaire spirite parut jouir un instant de l’intérêt profond dont il était l’objet.

La boule de cuivre qui surmontait son étrange coiffure s’auréola d’une fluorescence. Ses petits yeux gris pétillèrent ; et c’est avec l’assurance d’un homme qui ne redoute point les conséquences de ses paroles qu’il dit :

— Gentlemen, la salle où nous nous trouvons actuellement a été spécialement aménagée par moi pour les expériences auxquelles j’ai consacré une partie de ma fortune. Je ne veux point vous vanter ici les merveilleux résultats que j’ai obtenus. Vous allez pouvoir en juger par vous-mêmes. Vous êtes des industriels et des gens pratiques, vous ne croirez que ce que vous aurez vu… Les quatre personnes ici présentes sont des savants, des philosophes de l’âme, que j’ai découverts à grand-peine, qui ont bien voulu m’aider de leur collaboration, et chercher avec moi à triompher de la force mystérieuse – jusqu’ici inconnue – qui crée les univers et produit les phénomènes de la pensée.

Aucune réponse ne suivit ces paroles.

Les milliardaires, suggestionnés, s’attendaient à toutes les merveilles, aux plus impossibles miracles.

William Boltyn lui-même avait oublié, d’étonnement, tous ses ennuis.

Tout entier à la curiosité, c’était peut-être la première fois depuis dix ans qu’il perdait de vue aussi complètement sa fabrique de conserves, ses soucis financiers et ses projets de vengeance. L’image même d’Aurora s’était entièrement effacée de son esprit.

Harry Madge continua :

— Nous allons commencer immédiatement les expériences les plus simples.

Comme s’il eût deviné la pensée du milliardaire, le fakir s’était levé et s’était avancé vers le milieu de la salle.

Il y porta une petite table de bois blanc, déposa sur cette table un simple pot de grès, une carafe pleine d’eau, et une boîte contenant du terreau en poudre.

Lentement, en écartant les bras du corps, il prit à pleines mains du terreau qu’il laissa tomber dans le pot de grès, de manière à le remplir sans tasser la terre.

Puis, dans un sachet suspendu à son cou, il prit une graine, l’enterra soigneusement, et jeta par-dessus une nouvelle poignée de terreau.

Debout, à quelques pas du fakir, Harry Madge semblait s’absorber dans une méditation intérieure.

Dans leurs stalles de chêne, les milliardaires restaient immobiles. On n’entendait aucun bruit.

Élevant alors la carafe à la hauteur de sa bouche, le fakir aspira une longue gorgée, et se penchant sur le pot plein de terre, entrouvrit les lèvres et l’y déversa goutte à goutte.

Il répéta plusieurs fois cette opération, en murmurant des phrases inintelligibles.

Le terreau s’était affaissé. À peine remplissait-il maintenant la moitié du pot de grès.

Le fakir posa ses deux mains sur la table de sapin, et s’agenouilla.

Ses petits yeux bleus s’animèrent étrangement.

Il se mit à fixer le récipient placé devant lui à la hauteur de son visage.

Pendant quelques minutes, on eût pu le croire pétrifié sur place, tant son immobilité était absolue.

Au bout de quelques instants, une petite pousse verdâtre commença de sortir du terreau.

Sous les regards chargés de volonté du fakir, dont les yeux semblaient maintenant resplendir d’un éclat qui leur était propre, la plante grandit et, littéralement à vue d’œil, se couvrit de petites feuilles qui s’élargirent d’elles-mêmes.

Bientôt le sommet de la plante arriva presque jusqu’au niveau de la tête de l’Indien.

Les milliardaires contemplaient toujours cette scène avec une immense stupeur. On eût dit, tant était grande leur attention, qu’eux aussi dardaient leur volonté vers le végétal miraculeux.

Bientôt de petites fleurs roses se montrèrent à l’aisselle des feuilles.

Comme flétries par un souffle embrasé, les pétales se détachèrent et tombèrent.

Le fakir demeurait dans la même immobilité.

Au bout d’un quart d’heure qui parut un siècle aux milliardaires, les petites pommes verdâtres qui avaient remplacé la fleur grossirent et se colorèrent des nuances de la maturité.

Le fakir alors cessa de regarder la plante, dont le feuillage se dessécha presque instantanément.

Il cueillit un des fruits et l’offrit à William Boltyn qui se trouvait placé au premier rang.

Le milliardaire y mordit consciencieusement, en bon Yankee qui n’entend pas être trompé.

Il trouva à ce fruit un goût à la fois acide et parfumé, mais délicieux.

Quoique émerveillés, les assistants n’étaient point satisfaits. Ils trouvaient que, malgré tout, cette expérience ressemblait un peu trop aux séances de prestidigitation ordinaires.

Harry Madge, qui devinait ce qui se passait dans l’esprit de ses hôtes les engagea à être plus patients.

Maintenant, le fakir avait enlevé de son vase la plante entièrement fanée. Il avait écarté la table, et il se tenait droit et immobile au centre de la salle.

Les bras repliés en croix au milieu de la poitrine, les pieds joints, les yeux à demi fermés, il semblait concentrer en lui-même toutes ses forces psychiques.

Un long moment se passa sans qu’il modifiât son attitude.

Les milliardaires commençaient à s’impatienter lorsque, le premier, Sips-Rothson, le distillateur, remarqua entre le sol et les pieds de l’Indien un léger espace qui ne tarda pas à s’accroître.

Toujours immobile en apparence, le fakir s’élevait lentement dans l’air.

Personne n’eut d’observation à faire, tant la chose paraissait incroyable.

Seul William Boltyn, toujours incrédule, se leva sans mot dire, et allongea ses mains entre la terre et les pieds du fakir.

Il fut bien obligé de convenir en lui-même qu’aucun support ne maintenait l’Indien dans son état de station aérienne.

Il avait cru pouvoir expliquer le phénomène par un jeu de miroirs.

Il dut reconnaître qu’il s’était grossièrement trompé.

— Messieurs, dit alors Harry Madge de sa voix lente et sourde, les expériences auxquelles vous assistez ont été vérifiées soigneusement par moi. Aucune supercherie n’est possible… Quelqu’un de vous aurait-il par hasard un couteau solide ?

William Boltyn, qui avait été autrefois chercheur d’or et pêcheur, présenta un superbe bowie-knife qu’il portait toujours sur lui.

Pendant ce temps, l’Indien, après avoir plané quelques minutes, était redescendu doucement et insensiblement sur le parquet de mosaïque.

Harry Madge lui présenta le coutelas.

Il le prit et releva brusquement son manteau. Son geste dévoila un torse décharné et maigre, aussi desséché que celui d’une momie.

Puis, délibérément, il s’enfonça le couteau à peu près à l’endroit du creux de l’estomac, et il se fendit le ventre dans toute sa longueur.

Le sang coula ; l’horrible plaie qu’il venait d’ouvrir laissait voir un paquet d’entrailles bleuâtres.

Quelques-uns des milliardaires devinrent pâles.

Harry Madge, que cet incident semblait n’avoir nullement ému, engagea les incrédules, s’il s’en trouvait, à vérifier la réalité de la blessure.

Personne ne bougea. Tous étaient parfaitement convaincus.

Alors le fakir, dont les yeux étaient redevenus fixes, se renversa légèrement en arrière, et rapprocha avec les mains les lèvres de la plaie.

Quelques minutes s’écoulèrent, encore pleines d’anxiété pour les spectateurs.

Quand le fakir releva les mains, son ventre ne portait plus qu’une longue cicatrice rosâtre.

Il y eut comme un soupir de soulagement dans le clan des milliardaires.

— Ce phénomène, dit Harry Madge, quoique assez extraordinaire, se voit communément dans certains pays. Tous les missionnaires, catholiques ou protestants, de la Chine et du Tibet, le mentionnent dans leurs relations.

Le fakir, qui semblait accablé de lassitude, était allé se reposer au fond de la salle, et avait repris sa première attitude de méditation silencieuse.

Déposant son chapeau haut de forme orné de plumes, le médecin peau-rouge s’avança à son tour.

Il était assez étrangement vêtu d’une longue souquenille de clergyman et chaussé de mocassins en cuir colorié.

Son nez long et mince, aux ailes vibrantes, ses pommettes saillantes, ses yeux gris pétillants de malice lui conféraient une physionomie pleine d’intelligence.

Il n’avait rien du silence et de l’immobilité hiératique de son collègue des bords du Gange.

— Gentlemen, dit Harry Madge, l’illustre sachem Hava-Hi-Va que vous voyez possède le don de voir à distance et même dans l’avenir, et de lire dans les pensées des hommes. Si vous voulez lui poser quelques questions, il les résoudra facilement, soit qu’elles aient trait aux choses passées, soit qu’elles se rapportent à celles du présent ou de l’avenir.

— Que faisais-je, il y a vingt-cinq ans ? demanda aussitôt William Boltyn.

Le sachem s’accroupit sur ses talons, et sembla regarder comme en dedans de lui-même.

D’une voix gutturale et creuse, il répondit :

— Je vois un grand bar, dans un pays qui me paraît être un pays de chercheurs d’or. C’est peut-être bien San Francisco. Vous vous promenez dans une ville de bois, vous êtes armé jusqu’aux dents, comme la plupart des passants qui circulent dans ces rues. Vous semblez fort pauvre, vos habits sont déchirés. La large ceinture de cuir autour de vos reins ne renferme pas une parcelle de poudre d’or. Vous réfléchissez pour savoir si vous ne feriez pas bien de vous embusquer, le soir, dans quelque angle du faubourg, pour dévaliser les mineurs assommés par l’alcool. Mais ce n’est qu’une pensée qui traverse votre esprit. Vous vous dirigez vers le bar que j’ai vu tout à l’heure, et vous discutez avec le patron… Je ne pourrais vous dire quelle heure il est de la journée. Les choses du passé ont perdu de leur lumière à travers le temps. Je les vois comme se mouvoir dans un brouillard très épais… Le comptoir du bar est défendu par un grillage de gros barreaux de fer. La poudre d’or s’échange contre l’alcool à travers un guichet solide. Le patron et les garçons ont tous le revolver à la ceinture.

— C’est merveilleux, dit William Boltyn, cette fois franchement satisfait. Et ensuite ?

— Après avoir longuement parlementé, le patron vous fait déposer vos armes et vous engage comme garçon aux appointements de dix dollars par jour.

— Comment est-il, ce patron ? questionna de nouveau William Boltyn.

— C’est un homme d’une taille herculéenne, avec un cou énorme, des mains velues et une chevelure rousse en broussaille.

— Cela suffit, s’écria William Boltyn. Je puis vous certifier, gentlemen, que tous les détails que vient de donner cet homme sont de la plus exacte vérité. J’ai été, il y a vingt-cinq ans, garçon de bar à San Francisco, au temps de la belle époque des mines d’or. C’est même là où j’ai commencé ma fortune.

À son tour, Sips-Rothson, le distillateur, voulut poser une question.

— Pouvez-vous deviner, demanda-t-il avec un gros rire, ce que j’ai maintenant dans mon portefeuille ?

Sans une minute d’hésitation, le Peau-Rouge énuméra un carnet de chèques, une liasse de bank-notes dont il annonça le chiffre exact, deux lettres et une mèche de cheveux.

— Je vais vous demander quelque chose de plus difficile, dit tout à coup William Boltyn, à qui une idée tout à fait originale venait à l’esprit. Vous pourrez sans doute apercevoir facilement ce qu’il y a dans le second tiroir à gauche de mon bureau, dans mon hôtel de Chicago.

— Il y a, lui fut-il répondu après un instant de réflexion, une liasse de papier blanc très fort, où sont tracées des lignes noires. Ce sont des cartes ou des plans.

— Eh bien, continua Boltyn d’un air ahuri, seriez-vous capable maintenant de me tracer vous-même la reproduction d’un de ces plans ?

Le sachem hésita une minute et répondit affirmativement.

On lui apporta de l’encre et du papier ; et, les yeux mi-clos, il commença de tracer lentement une série de lignes compliquées.

Le dessin terminé fut présenté au milliardaire.

C’était, à peu de chose près, l’épure exacte du navire sous-marin autrefois construit par Ned Hattison, cette même épure que William Boltyn, il y a quelques semaines, avait payée si cher au directeur du Chicago Life.

Les milliardaires étaient tellement stupéfiés de ce qu’ils venaient de voir, qu’ils étaient incapables de proférer autre chose que des exclamations admiratives.

Quant à William Boltyn, il exultait.

Il broya presque la main d’Harry Madge de sa poigne vigoureuse.

— Très bien, très bien, dit-il. Je comprends tout à fait votre idée maintenant. Et je suis persuadé que ces gentlemen vont devenir absolument de votre avis… Mais voyons vite les autres expériences.

Le Peau-Rouge, qui paraissait à son tour extrêmement las, regagna sa place à côté du fakir, et ce fut le tour des deux frères yankees.

Ceux-ci, qui semblaient de véritables gentlemen, s’avancèrent jusqu’auprès des milliardaires et les saluèrent avec une raideur glaciale qui produisit une excellente impression.

— Ces gentlemen, dit Harry Madge, qui semblait jouer dans cette séance fabuleuse le rôle de barnum mystique, ces gentlemen vont avoir l’honneur de lire dans vos pensées les plus intimes et même de forcer n’importe lequel d’entre vous à exécuter tout ce qu’ils voudront.

Il y eut un mouvement de vague protestation.

— Qui veut commencer ? demanda Harry Madge, pour couper court à toute discussion.

Staps-Barker, l’entrepreneur de voies ferrées, s’offrit le premier.

— Oui, dit-il en fixant son regard sur les deux frères, dites-moi à quoi je pense en ce moment.

D’un mouvement simultané, les deux frères levèrent la tête et arrêtèrent sur l’entrepreneur le rayon de leur regard aigu.

Il se sentit aussitôt très troublé, avec une vague sensation de chaleur à l’estomac. L’entrepreneur eut une impression étrange. Il lui sembla que sa personnalité le quittait et s’écoulait comme par une blessure invisible.

— Vous pensez, dit l’un des frères, que si vous possédiez les facultés dont nous disposons, vous décupleriez votre fortune déjà immense, en lisant à travers les murailles les secrètes inventions de vos concurrents.

Staps-Barker, décontenancé, avoua que le liseur avait deviné juste.

Ceux des milliardaires qui tentèrent l’épreuve ne furent pas plus habiles à cacher leurs projets.

Presque tous avaient l’esprit entièrement préoccupé de questions d’argent ou de détails de la vie matérielle.

L’un songeait à accaparer tout l’acier de l’Amérique, l’autre tout le coton. Un troisième rêvait de se construire un palais qui dépassât en richesse tout ce qu’on avait vu, et fit pâlir de jalousie tout le clan des milliardaires.

— Cela suffit, sans doute, dit Harry Madge. Nous ne pouvons tout voir en une seule soirée. Je veux cependant vous faire assister à quelque chose de tout à fait décisif… Que quelqu’un de vous se lève, prenne son revolver et vise celui des deux gentlemen qu’il voudra.

Les liseurs de pensées s’étaient reculés à une dizaine de pas. William Boltyn s’avança, brandissant un excellent revolver de fabrication française, dont il vérifia la charge.

Il visa longuement ; et, au commandement d’Harry Madge, tira.

Mais, de même que Staps-Barker, l’entrepreneur, il eut à ce moment la sensation d’une étrange fuite de sa personnalité, qui était comme aspirée par une volonté supérieure.

La balle était retombée, inerte, à quelques pas de ceux qu’elle devait atteindre.

Harry Madge la ramassa et elle fit le tour de l’assistance émerveillée.

— Tirez une seconde fois, dit l’aîné des frères.

— Jamais de la vie, répondit William Boltyn. Cela m’a produit une secousse trop singulière. Qu’un autre me remplace.

Sips-Rothson s’avança et mit soigneusement en joue.

— Tirez, dit Harry Madge.

Mais le coup ne partit pas.

Le distillateur n’avait pas fait un mouvement.

— Mais tirez donc ! cria Boltyn.

— Ce gentlemen ne peut pas tirer, dit l’aîné des frères, sans cesser de tenir son regard attaché sur le distillateur. Il ne peut pas tirer et ne tirera pas, parce que nous le lui défendons.

— Essayez encore, dit Harry Madge.

Malgré tous ses efforts, Sips-Rothson ne put articuler un mouvement. Son épaule et son bras semblaient comme frappés d’immobilité et de paralysie.

— C’est effrayant, dit-il. Laissez-moi aller m’asseoir. Je ne recommencerai jamais pareille expérience.

— Asseyez-vous, dit le jeune frère.

Comme magiquement délié de la force qui l’avait paralysé, Rothson regagna sa place après avoir remis son arme à William Boltyn.

Un profond silence régna.

Les deux frères, après le même salut glacial que celui de leur entrée en scène, regagnaient leur place à côté du fakir et du Peau-Rouge.

Toutes ces scènes avaient fait sur les milliardaires une impression profonde.

Quelques-uns même auraient fort souhaité de se retrouver dans leur hôtel, loin de cet Harry Madge, qui prenait de plus en plus à leurs yeux un aspect surnaturel et diabolique.

Mais le milliardaire spirite ne les avait point réunis pour les effrayer ou les décourager.

— Gentlemen, fit-il, vous venez de voir les merveilleux collaborateurs que j’ai réussi à découvrir. J’ai mis sous vos yeux quelques-uns des effets que peut produire le pouvoir de la volonté bien dirigée. Je pense vous avoir convaincus. Il ne doit plus y avoir aucun doute dans votre esprit. Les expériences auxquelles vous venez d’assister sont une preuve indiscutable de la valeur de mes théories. Je vous ai montré que la force matérielle n’existe pas en réalité, que les sciences positives sont un leurre, qu’elles ne conduisent à rien. La véritable force, celle qu’il nous faut employer pour vaincre nos ennemis, c’est celle de la volonté suggestive. L’hypnotisme, le spiritisme, autant d’armes entre nos mains. Laissons les Européens fondre des canons, armer des cuirassés et des torpilleurs. Que nous importe qu’il aient à leur disposition des milliers d’hommes armés ? Ils n’en seront pas moins vaincus, et par des armes qu’ils ne connaissent pas, contre lesquelles ils ne pourront pas se défendre. Vous avez vu tout à l’heure qu’un de mes savants a lu, et même copié, à une très grande distance, des documents secrets écrits par nous-mêmes et soigneusement enfermés. Par le même procédé, nous pourrons connaître tous les secrets de nos adversaires, les plans de leurs forteresses, les devis de leurs inventions, leurs dispositions de mobilisation et leurs graphiques de concentration en cas de guerre. Nous saurons d’avance tout ce qu’il nous importe de savoir. Toutes les combinaisons des Européens seront déjouées ; leur tactique sera percée au jour. N’est-ce pas un résultat merveilleux, gentlemen ?

Il y eut un murmure d’approbation parmi les assistants.

— Mais la lecture à distance n’est pas la seule arme que nous ayons en main, reprenait Harry Madge, en promenant un regard de triomphe sur son auditoire. Non seulement nous connaîtrons les secrets de nos adversaires, mais notre volonté suffira pour les réduire à l’impuissance, pour les immobiliser, pour leur enlever la faculté de faire un mouvement. Ne vous en ai-je pas donné la preuve tout à l’heure ? Vous avez vu celui d’entre vous qui figurait l’ennemi ne pouvoir seulement mettre son revolver en joue, parce que, devant, lui, j’avais posté deux de mes savants. La lutte, dans de telles conditions, ne sera plus une lutte. Toutes les chances seront de notre côté. Les Européens auront beau faire, ils ne pourront nous empêcher d’être victorieux. La destruction de Skytown, gentlemen, se réduit donc, pour nous, à une perte matérielle sans importance aucune. Les plus puissants engins de destruction inventés par l’ingénieur Hattison ne sont rien auprès des armes invisibles et sûres que je mets aujourd’hui à votre disposition.

Harry Madge se tut.

La fin de son discours fut saluée par de retentissants hurrahs !

Tous les milliardaires étaient d’accord pour acclamer le génie du savant spirite.

L’enthousiasme était général.

Même ceux qui, comme le gros Philipps-Adam, n’avaient pas compris entièrement l’importance capitale des expériences d’Harry Madge n’élevèrent aucune objection.

Ils se laissaient guider par les autres. Les moyens qu’on emploierait leur importaient peu, pourvu qu’on arrivât au but.

Du reste, la personne du spirite leur imposait.

Après l’avoir longtemps pris pour un fou, ils étaient maintenant tout disposés à le considérer comme un grand homme.

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