‹ La conspiration des milliardaires Tome IIIChapitre 18 sur 22 · Chapitre 18 Sauvé

Chapitre 18 Sauvé

Par son air sombre, William Boltyn seul faisait tache, parmi la satisfaction unanime des milliardaires.
Depuis quelques instants, il semblait préoccupé.
Son enthousiasme, son admiration avaient disparu tout à coup.

À peine avait-il écouté le discours que venait de prononcer Harry Madge.

Dans sa stalle de chêne massif, le menton dans la main, mordillant nerveusement sa moustache rousse, il laissait ses compagnons échanger leurs impressions ; et le front barré par une ride profonde, il semblait suivre un enchaînement de pensées intimes.

— Vous me permettrez bien une question, mon cher Harry Madge ? fit-il tout à coup en se levant.

— Faites-la, répondit simplement le spirite. Je suis à votre disposition.

— Des expériences auxquelles vous venez de nous faire assister, il découle logiquement qu’il est possible, par le seul moyen de la volonté, de connaître, de deviner plutôt, l’endroit où se trouve une personne, les actes auxquels elle s’est livrée, le chemin qu’elle a parcouru. C’est bien cela ? Je ne me trompe pas ?

— Vous ne vous trompez pas. C’est fort possible, répondit Harry Madge. Le sachem vous en a donné tout à l’heure une preuve tangible.

Tous les regards s’étaient dirigés sur William Boltyn.

On se demandait avec curiosité où il voulait en venir.

Aussi froidement en apparence que s’il avait discuté les clauses d’un traité financier, le milliardaire continua :

— Cette puissance de divination dont vous nous avez fait voir les effets sur nous-mêmes, pourriez-vous l’appliquer à une autre personne ? Pourriez-vous dire, par exemple, ce qu’est devenu mon ancien majordome Tom Punch, et l’endroit où il se trouve actuellement ?

— Sans aucun doute, fit Harry Madge, le fakir vous le dirait.

— Eh bien, s’écria William Boltyn dont le regard métallique prit une acuité extraordinaire, un homme existe, bien que l’on ait prétendu qu’il soit suicidé ; et cet homme, il me tient à cœur de savoir ce qu’il est devenu. Je n’ai pas renoncé à venger la mort de Hattison.

— Léon Goupit ! s’écrièrent à la fois tous les milliardaires.

— Lui-même, gentlemen. Nos détectives ont été impuissants à retrouver sa trace. Il semble que, son acte criminel une fois accompli, il se soit évanoui en fumée.

— Il est peut-être mort, quoi que vous en pensiez, dit Harry Madge. En tout cas, c’est une question que je veux tirer au clair immédiatement… Je ne puis employer à cette tâche mes « suggesteurs » accoutumés, que vous voyez brisés de fatigue ; mais je m’y emploierai moi-même… Avez-vous quelque objet lui ayant appartenu ?

— Non, répondit William Boltyn. Mais voici sa photographie.

— Cela suffit.

Harry Madge prit le mince carton, le tint dans ses mains, et concentra sur lui toute la puissance de sa volonté. De nouveau, le bouton de cuivre qui terminait sa coiffure s’auréola.

Au bout d’un certain temps d’une attentive contemplation, les yeux du spirite cessèrent de briller ; et c’est d’une voix plus basse et plus effacée encore que de coutume qu’il murmura :

— Non, l’assassin n’est pas mort… Il a réussi à fuir de l’endroit où il était enfermé. Je le vois distinctement… Mais quelle aventure étrange, quels paysages de rêve se présentent à mes yeux !… Cet homme a pénétré dans une immense caverne antédiluvienne, d’une étendue aussi vaste que celle d’un des États de l’Union… Il se débat dans les ténèbres… Il a faim et il a froid. Il a peur… Il va mourir… Non ! Le voici sur un radeau… Le courant furieux du fleuve souterrain l’entraîne… Je le vois de seconde en seconde plus distinctement… Il approche de nous… Il est dans ce jardin… Il est ici… derrière ce mur !…

Harry Madge prononça ces dernières paroles d’une voix rauque.

Il s’était avancé jusqu’auprès du soupirail où se tenait Léon.

Mais celui-ci, qui avait tout entendu, fuyait déjà, de toute sa vitesse, à travers les bosquets du jardin.

Harry Madge le sentait parfaitement s’éloigner, devenir moins distinct.

S’arrachant violemment à l’état de vision psychique où il se trouvait, le spirite fit vibrer des timbres magnétiques, donna des ordres.

Une armée de serviteurs, auxquels s’étaient joints les milliardaires, se précipita à travers les jardins.

Seuls, impassibles au milieu du désordre, les quatre voyants étaient demeurés immobiles dans le brouillard azuré des lampes électriques.

Harry Madge calma l’impatience de ses hôtes, les rappela auprès de lui.

— Laissez mes serviteurs se charger de cette besogne, leur dit-il. Les murailles qui enclosent mon parc sont hautes. Il ne pourra pas s’échapper.

— Mais comment a-t-il pu pénétrer jusqu’ici ? Dans quel état se trouve-t-il ? questionna avidement William Boltyn qui, lorsqu’il s’agissait du criminel de Skytown, ne parvenait pas à rester maître de lui.

— Je commence à soupçonner bien des détails curieux relativement à la situation topographique de ma propriété, répondit le spirite. Ce serait trop long à vous expliquer maintenant. Sachez seulement que Léon Goupit a échappé à la mort d’une façon miraculeuse. Mais, continua-t-il en semblant évoquer de nouveau sa vision, il ne pourrait aller bien loin ; il est exténué de fatigue. Un torrent furieux l’a roulé dans ses ondes. Vêtu de loques, ruisselant d’eau, boueux, ensanglanté, la barbe inculte, les yeux caves, il grelotte de froid et de fièvre. On dirait un spectre.

Dans l’immense parc, des lumières apparaissaient entre les arbres.

Les serviteurs de Harry Madge exploraient tous les fourrés, scrutaient les moindres massifs avec leurs lampes électriques.

C’était une véritable chasse à l’homme.

Malgré les exhortations du spirite, William Boltyn ne pouvait plus contenir son impatience. Il se rongeait les ongles avec fureur, et poussait des jurons entrecoupés.

Il avait abandonné ses compagnons dans une clairière d’où ils surveillaient les poursuites.

Fiévreusement, il s’était rué en avant et avait rejoint les domestiques.

— Dix mille dollars, criait-il. Je donne dix mille dollars à celui qui le prendra.

Excités par la perspective de gagner une aussi forte somme, les serviteurs parcouraient au galop les allées du parc, le revolver au poing.

Leurs lanternes électriques inondaient de lumière blanche les massifs de cyprès et les halliers de jeunes arbrisseaux exotiques.

De temps en temps, ils se rejoignaient aux clairières, s’interrogeaient mutuellement sur la direction prise par le fugitif, et puis recommençaient leurs recherches.

Le parc de Harry Madge était enclos de hauts murs.

William Boltyn le savait, et cela le tranquillisait un peu.

« Quoi qu’il fasse, se disait-il, Léon Goupit ne pourra pas nous échapper cette fois. Il est bien à nous. Nous tenons notre vengeance. »

Mais tout à coup, assez près de l’endroit où il se trouvait, le milliardaire entendit plusieurs détonations.

Il se précipita dans la direction d’où elles partaient.

— Ah ! le brigand ! criait un des domestiques. Je l’ai manqué ! Il a escaladé le mur. Il a sauté de l’autre côté.

Le milliardaire se livra à un véritable débordement de fureur. Il invectiva le serviteur.

Sa rage, sa déception ne connaissaient plus de bornes.

Harry Madge et les autres Yankees accouraient à leur tour, attirés par les coups de revolver.

Boltyn, qui ne se contenait plus, ne parlait de rien moins que d’organiser une battue dans la campagne environnante.

Harry Madge l’en dissuada.

— Il est bien inutile, dit-il, de donner l’éveil sur nos projets de vengeance. Le criminel est à notre merci. Exténué et à demi mort de froid comme il l’est, il n’ira pas bien loin. Nous n’aurons, du reste, qu’à renouveler l’expérience de tout à l’heure, pour connaître l’endroit où il se trouve.

— À l’instant même, s’écria William Boltyn. Il ne faut pas lui laisser le temps de s’éloigner.

— Non, gentlemen, pas ce soir, répondit gravement le spirite. Malgré toute la puissance de ma volonté, il me serait impossible de répéter actuellement l’expérience ; et le sachem indien n’est pas plus que moi en état de le faire… Ma puissance de vision est limitée. Je me sens affaibli. J’ai besoin de fortifier de nouveau ma volonté par le repos et la méditation… Avant quarante-huit heures, je ne pourrai vous donner aucun renseignement sur Léon Goupit.

William Boltyn ne cacha pas son désappointement.

— Je n’attendrai pas quarante-huit heures pour faire jouer le télégraphe, dit-il. Je vais lancer le signalement du bandit dans toute la région.

— C’est certainement une excellente idée, appuya Harry Madge non sans une intonation railleuse.

Harry Madge semblait vouloir dire que, jusqu’ici, le télégraphe n’avait pas servi à grand-chose dans cette affaire, puisque, bien que son signalement et sa photographie fussent partout, Léon Goupit avait échappé à toutes les recherches.

— Je vous donne donc rendez-vous ici même dans deux jours, ajouta-t-il, si toutefois vos détectives n’ont pas à ce moment mis la main sur le fugitif. Je renouvellerai l’expérience de ce soir.

Tout en parlant, les milliardaires avaient repris le chemin du palais de marbre noir.

Mais Harry Madge ne reconduisit pas ses hôtes dans la grande salle oblongue où avait eu lieu la séance. Il les mena le long d’une terrasse qui dominait une sorte de ravin, dans lequel apparaissaient les ruines d’un temple hindou.

Il leur fit traverser la grande cour de mosaïque violette, et les arrêta devant le monumental perron qui faisait vis-à-vis à la porte d’entrée.

Immobiles sur leurs sièges, les cochers-chauffeurs des autocars semblaient n’avoir pas fait un mouvement depuis les cinq longues heures que leurs maîtres avaient pénétré dans le palais.

Les milliardaires prirent place, chacun dans son véhicule.

Automatiquement, la porte s’ouvrit pour leur livrer passage.

Les voitures s’ébranlèrent et se mirent en marche.

La lourde porte se referma sans bruit.

Debout sur le perron de son palais, Harry Madge resta longtemps les bras croisés, dans une attitude méditative.

Ses prunelles, noyées d’ombre, embrassaient tout le paysage nocturne.

Ses lèvres s’agitèrent, comme pour prononcer une incantation.

Puis, lentement, à travers le dédale des corridors somptueux et funèbres, il regagna la salle oblongue où l’attendaient les quatre voyants.

Pendant ce temps, Léon Goupit, après être resté plusieurs minutes étendu sur le sol sans pouvoir se relever, avait repris péniblement sa course.

En escaladant la muraille, il s’était fait, aux mains et aux genoux, de profondes écorchures. Il était tombé si malheureusement, qu’une de ses jambes lui causait maintenant une douleur intolérable.

Défaillant de faim, brisé de fatigue et de fièvre, ses vêtements mouillés collés sur la peau, il lui fallait faire des efforts inouïs pour continuer sa marche, pour ne pas se laisser choir, demi-mort, dans quelque coin.

Mais il y allait de sa vie.

Léon ne se faisait, à ce sujet, aucune illusion.

S’il tombait entre les mains des milliardaires, ceux-ci l’exécuteraient sommairement.

Après ce qu’il venait d’entendre, l’attitude de Harry Madge et de ses compagnons, lorsqu’il avait été question de lui, ne lui laissait aucun doute.

D’innombrables pensées se heurtaient dans le cerveau du fugitif. Il ne parvenait pas à les assembler.

Ce qu’il voyait de plus clair, c’était que les Yankees organisaient une nouvelle entreprise.

L’étrange personnage, dont la coiffure se terminait par une boule de cuivre, l’avait dit.

Celui-ci proposait d’employer une arme nouvelle contre les Européens. Et sans avoir compris totalement la nature des expériences auxquelles il avait assisté d’une façon providentielle, Léon sentait bien qu’il y avait là quelque chose de terrible.

Cette pensée l’absorbait tellement, qu’il en venait même à oublier la douleur cuisante de sa jambe, et la faim qui lui tenaillait l’estomac.

Il ne pensait pas non plus à se demander dans quel endroit il se trouvait, et quelle était la ville dont il apercevait au loin les mille lumières électriques.

À l’orient, derrière un immense parc dont il côtoyait maintenant la grille, Léon voyait maintenant les étoiles s’éteindre.

Une lueur diaphane grandissait de minute en minute. C’était le jour naissant.

Pourtant, à mesure qu’il s’avançait vers la ville, il semblait à Léon que le paysage ne lui était pas inconnu.

— Ma parole, fit-il tout à coup en s’arrêtant, c’est drôle comme il y a des villes qui se ressemblent. Ne dirait-on pas, là-bas, les usines de conserves de William Boltyn ! C’est à se croire à Chicago !

La route que Léon avait suivie dans la campagne aboutissait à une large avenue bordée de cottages, que desservait un car électrique dont le jeune homme côtoyait maintenant les rails.

Il marchait, la tête baissée, traînant la jambe, luttant contre la fatigue.

Tout à coup, derrière lui, un roulement de machine, un appel de trompe le firent sursauter.

Il s’écarta, pour laisser le passage libre au car qui s’avançait à toute vitesse, et il releva la tête pour le voir passer.

Il n’eut pas plutôt jeté les yeux sur la plaque indicatrice qu’il poussa une exclamation de surprise.

— Chicago ! s’écria-t-il… Voyons, je ne rêve pas, je ne suis pas devenu fou !

Léon ne trouvait pas de mots pour exprimer son ébahissement.

— J’ai bien lu Chicago, répétait-il… Eh bien, par exemple, voilà qui est encore plus surprenant que tout le reste… Combien de temps s’est-il donc passé depuis mon entrée dans la caverne ?… Il me semble que, hier encore, j’étais dans les montagnes Rocheuses.

Les derniers doutes qu’il conservait s’évanouirent bientôt.

À mesure qu’il pénétrait dans les faubourgs de la ville, il reconnaissait tantôt un bar, tantôt un magasin où il était venu jadis, lors de son séjour à Chicago avec Olivier Coronal, avant de partir en voyage en compagnie du pseudo-touriste anglais, le détective Bob Weld.

« Après tout, finit par se dire Léon, si je ne peux pas expliquer comment il se fait que je sois à Chicago, je constate que j’y suis, c’est le principal. Ce n’est pas plus extraordinaire que toutes les autres aventures qui me sont arrivées depuis que j’ai quitté Skytown. »

Le brouillard de rêve dans lequel il croyait marcher se dissipait un peu.

Il comprenait maintenant que les milliardaires s’étaient réunis dans le palais de Harry Madge. Il était à Chicago !…

Une à une, les boutiques du faubourg s’ouvraient.

Il faisait maintenant tout à fait jour ; et les commis et garçons de bar regardaient Léon avec mépris, le prenant pour un de ces vagabonds qui pullulent en Amérique.

Le jeune homme, en effet, offrait un aspect lamentable.

Nu-tête et couvert de boue jusqu’aux oreilles, ses vêtements humides déchirés en vingt endroits, les yeux hagards et brillants de fièvre, le visage encadré par une barbe inculte, il avait l’air d’un coureur des bois dans le plus complet dénuement.

Dans tous les regards qui s’arrêtaient sur lui, Léon croyait lire une menace.

Il tremblait d’être reconnu et arrêté.

Pourtant, la faim le torturait tellement que, s’armant de courage, il pénétra dans un bar et s’affaissa, plutôt qu’il ne s’assit, devant une longue table de marbre qu’occupaient déjà des égorgeurs de porcs et des mécaniciens.

— Que voulez-vous ? demanda rudement le patron, qui s’était avancé, d’un air presque menaçant, en le voyant entrer.

— Donnez-moi à manger, dit Léon. N’importe quoi.

— Parbleu, je sais bien, n’importe quoi, ricana l’homme. Les vagabonds comme vous ne sont pas difficiles. Mais payez d’avance l’ami. Nous verrons après.

Il n’y avait pas à répliquer.

Avec la pointe d’un couteau, Léon décousit la doublure de son gilet, et tira d’une petite poche secrète les quelques bank-notes que la prudente Betty avait eu l’idée de mettre ainsi à couvert des pickpockets.

Le patron du bar se radoucit aussitôt.

— Voulez-vous du rosbif avec des pommes de terre ? demanda-t-il. Je n’ai pas autre chose.

— Oui, dit le jeune homme. Une pinte de bière avec. Cela me suffira.

Tout en grommelant, le patron le servit et lui rendit sa monnaie. Les égorgeurs et les mécaniciens n’avaient pas perdu un détail de cette scène.

— Il semble que vous avez bon appétit, fit l’un deux. D’où venez-vous, de ce pas ?

Pour satisfaire la curiosité générale, Léon raconta qu’il avait été dévalisé par des coureurs de bois qui lui avaient volé son cheval et tous ses bagages.

— J’ai dû m’enfuir à travers la campagne, dit-il. Je suis tombé dans un fossé plein d’eau. Cela vous explique le désordre de mes vêtements.

Cette aventure est tellement fréquente en Amérique, que personne ne mit en doute les paroles du jeune homme.

— Je voudrais bien aussi, ajouta-t-il, acheter quelques vêtements d’occasion. Peut-être pourriez-vous m’indiquer un fripier avec lequel je puisse m’entendre.

Les ouvriers se concertèrent un moment entre eux.

— Venez avec nous, l’ami, dirent-ils en se levant, après avoir avalé d’un trait une rasade de gin. Nous allons vous indiquer où vous trouverez votre affaire.

Léon avait terminé son repas.

Il se sentait un peu ragaillardi par la respectable tranche de rosbif entourée de pommes de terre bouillies qu’il avait fait disparaître en un clin d’œil.

Il suivit les ouvriers.

— Nous n’avons guère le temps de vous conduire, dirent ceux-ci. Il faut que nous allions à notre travail. Mais suivez le faubourg ; et prenez la deuxième rue sur votre droite, vous trouverez, à quelques pas, la boutique d’un vieux juif qui vend des habits d’occasion. Vous vous arrangerez avec lui.

Léon remercia les ouvriers, et se dirigea du côté qu’ils venaient de lui indiquer.

Quelques instants après, il ressortait de chez le juif, vêtu d’un complet à carreaux, chaussé de snow-boots, et coiffé d’un chapeau de feutre mou.

Pour six dollars, il avait eu tout l’habillement, y compris une chemise blanche et une cravate.

Mais Léon gardait toujours la trace des souffrances qu’il avait endurées.

Ses traits bouleversés, ses yeux fiévreux, sa barbe inculte attiraient sur lui l’attention des passants.

Sa jambe le faisait horriblement souffrir. Il se raidissait contre la douleur.

Il lui fallait gagner le centre de la ville. Son projet était arrêté.

— Pourriez-vous m’indiquer où demeure M. William Boltyn, le fabricant de conserves ? demanda-t-il à un policeman.

— William Boltyn, le milliardaire qui a marié sa fille à un ingénieur français !… Je pense bien, tout le monde à Chicago connaît son hôtel. C’est au numéro C de la Septième Avenue.

— Ah ! sa fille s’est mariée avec un Français, fit Léon en affectant un air étonné. C’est justement elle que je voudrais voir.

— En ce cas, repartit le policeman, sa demeure fait face à celle de son père. C’est un petit hôtel entouré d’un jardin. Vous ne pouvez pas vous tromper.

Dans les rues, la foule grossissait à chaque instant.

Il pouvait être maintenant huit heures du matin.

Les ouvriers, les employés se rendaient à leur travail, en courant, ainsi que les hommes d’affaires, les banquiers et les commerçants qui se dirigeaient vers leur office.

Léon héla un cab, et se fit conduire jusqu’au commencement de la Septième Avenue.

— Va-t-il être surpris de me voir arriver chez lui, ce pauvre monsieur Olivier, murmurait-il. Il me croit sans doute mort, ou tombé dans les mains des milliardaires, ce qui, au fond, est à peu près la même chose… Ah ! comme j’avais raison de ne pas douter de lui… J’ai bien compris, cette nuit, qu’il ne s’est pas allié aux milliardaires yankees. Il aurait été avec eux, tandis que son nom n’a pas même été prononcé.

Cette constatation causait à Léon une véritable joie.

« Je vais me confier à lui, se disait-il, lui raconter ce qui m’est arrivé et le mettre au courant des secrets que j’ai surpris cette nuit. Il saura bien me fournir les moyens d’échapper aux milliardaires. »

Lorsque, après avoir remonté à pied la Septième Avenue pendant une centaine de mètres, Léon se trouva en présence de l’hôtel Boltyn, il se sentit pâlir malgré lui.

Ne courait-il pas au-devant d’un danger certain ? N’allait-il pas être arrêté immédiatement par les domestiques ?

Il se décida pourtant à traverser l’avenue.

Il avait cru reconnaître la maison d’Olivier Coronal.

Il appuya sur le timbre de la porte d’entrée.

— Que désirez-vous ? lui demanda un lad d’une voix arrogante.

— C’est bien ici qu’habite M. Olivier Coronal ?

— Parfaitement. Mais il n’est pas visible, répondit le domestique qui, l’ayant toisé dédaigneusement, prenait sans doute Léon pour un solliciteur.

Le Bellevillois ne savait comment faire.

Il ne voulait pas dire son nom. C’eût été donner l’éveil ; et d’autre part, il avait besoin de voir son ancien maître immédiatement.

Le hasard le servit à souhait.

Comme il continuait d’insister auprès du lad pour être introduit, Olivier Coronal lui-même apparut dans le vestibule.

Il sortait pour se rendre aux usines Strauss.

En voyant un homme parlementer avec le domestique, il s’informa de quoi il s’agissait.

— Laissez entrer cet homme, dit-il au lad… Je n’avais pas consigné ma porte ce matin…

Il ne veut pas me reconnaître en public, pensa Léon. Il attend que nous soyons seuls.

— Que désirez-vous, mon ami ? lui demanda l’ingénieur en le regardant à peine.

— Je voudrais…, balbutia Léon interloqué… Je voudrais vous parler confidentiellement.

— Est-ce long ? continua Olivier dont le visage paraissait soucieux. Je suis assez pressé.

Le domestique s’était éloigné.

— Vous ne me reconnaissez donc pas ? fit Léon à mi-voix.

L’ingénieur le regarda en face.

Il étouffa une exclamation de surprise.

— Comment, c’est toi ! mon pauvre Léon, fit-il en baissant la voix… Viens, suis-moi, ajouta-t-il précipitamment.

Et il se dirigea vers son cabinet de travail.

Lorsqu’ils y eurent pénétré, quand la porte fut bien close, les deux hommes s’étreignirent avec effusion.

— Comme tu es changé ! fit Olivier Coronal en se reculant de deux pas pour le mieux examiner… Je ne te reconnaissais pas… Mais qu’as-tu donc ? Tu sembles exténué et grelottant de fièvre. As-tu faim ?

— Oh ! non, m’sieur Olivier, j’ai de l’argent et je viens de manger tout à l’heure, dit Léon qui sentait perler à ses cils des larmes d’émotion. Mais je suis brisé de fatigue. Il me semble que je vais tomber…

Et, de fait, l’inventeur n’eut que le temps d’allonger les bras pour y recevoir le jeune homme.

Il le conduisit à sa propre chambre, et le fit s’étendre sur un divan en plaçant des coussins sous sa tête.

— Es-tu mieux ? Te sens-tu quelque douleur ? interrogeait-il, en lui prodiguant ses soins.

Léon le remerciait faiblement.

Ses yeux se fermaient.

Au bout de quelques minutes, il finit par s’endormir d’un sommeil lourd et agité.

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