Chapitre 8 Léon Goupit réalise ses projets
Tapi dans une encoignure sombre, Léon ne perdait pas de vue un seul des mouvements du vieil ingénieur.
Sous le rayonnement des arcs électriques, Hattison, le dos légèrement voûté, les vêtements constellés de taches d’acide, l’œil féroce et la lèvre haineuse, avait l’air, entouré de ses noirs soldats de métal, d’un nécromancien des temps passés au milieu d’une troupe de mauvais esprits soumis à son pouvoir.
Il paraissait d’ailleurs satisfait.
Il avait doté ses automates d’un nouveau perfectionnement.
Grâce à une savante répartition des diverses pesanteurs de la cuirasse et du mécanisme, les hommes de fer ne pouvaient tomber que d’une façon : sur le dos.
Or, le fait même du choc produit par leur chute mettait en mouvement les éléments d’une pile spéciale qui, en moins d’une demi-minute, replaçait les appareils dans la station verticale.
De plus, après l’épreuve qu’il venait d’en faire, le savant était sûr qu’à condition de ne pas descendre à de grandes profondeurs, ils se comporteraient aussi bien dans l’eau que sur la terre.
À ce moment, les automates, partis de la muraille qui faisait face au passage conduisant à la mer, s’avançaient au petit pas dans la direction de ce même passage.
Hattison, qui les contemplait en silence, eut un sourire de paternel orgueil.
Entre tant d’inventions, celle des hommes d’acier était sa préférée.
Il en était presque venu à chérir ces mannequins de métal.
Quelquefois même, dans la solitude de son laboratoire, perché comme une aire d’oiseau de proie au sommet du rocher, il se plaisait à les interpeller, par des noms imaginaires : Tom ! John ! Joë !…
« Ce n’est pas mal, se dit-il à lui-même. Mais il est temps de leur donner leur ration quotidienne d’acide et de les faire rentrer à la caserne… Comme ils sont bien disciplinés ! Si je ne les arrêtais pas, ils retourneraient d’eux-mêmes à la mer ! »
Et Hattison porta à ses lèvres le sifflet d’argent autrefois dérobé à Olivier Coronal.
À ce moment précis, les mains nerveuses de Léon Goupit enserrèrent le cou du vieil inventeur.
Il laissa échapper le sifflet en poussant un rugissement étouffé.
Une lutte terrible s’engagea entre les deux hommes.
Hattison était vigoureux.
Tout en cherchant à se dégager de son étreinte, il tâchait de pousser Léon du côté d’une barre de métal chargée d’un formidable courant électrique.
Il n’y réussit pas.
Léon, dont un furieux désir de vengeance doublait les forces, souleva dans ses bras le maigre corps d’Hattison, le porta jusqu’au bord de la falaise, et le lâcha brusquement dans le vide.
Un grand cri traversa l’espace.
Léon entendit le bruit mat d’un corps qui rebondissait de roc en roc et le bruit d’un plongeon sourd dans les vagues du Pacifique.
Puis ce fut tout.
Un grand silence régna, que troublaient seulement la vague rumeur de la ville et le pas cadencé des hommes de fer qui continuaient à descendre impassiblement la pente du chemin voûté.
Léon Goupit s’était arrêté, glacé de terreur.
Il avait la sensation de se trouver perdu dans une sorte d’enfer de la mécanique, dans un monde d’horreur qui n’avait rien à voir avec l’humanité ordinaire, et dont il ne sortirait jamais.
Il fut tiré de cette espèce de stupeur par le bruit d’une détonation formidable.
L’aérostat dirigeable dans lequel il comptait opérer sa fuite, l’Hattison, venait de faire explosion.
Était-ce l’électricité dont la rampe de métal était chargée qui avait enflammé l’hydrogène en suivant le chanvre du câble ?
Était-ce, comme Léon le crut plus tard, Joë, le vieux nègre muet, qui y avait mis le feu ?
C’est ce qu’il ne s’amusa pas à discuter.
Le péril devenait de plus en plus imminent.
Des lumières apparaissaient aux fenêtres des logements ouvriers.
Une rumeur continue et croissante montait de toute la cité industrielle.
Au-devant de Léon, grimaçant un hideux sourire qui montrait le tronçon noirâtre de sa langue coupée, le nègre Joë, l’âme damnée d’Hattison, s’avançait, un large poignard à la main.
Léon ne lui laissa pas le temps de l’attaquer.
Exercé, dès le plus jeune âge, à la boxe et à la savate, il détacha sur la main du nègre un coup de pied sec qui fit sauter l’arme à dix pas.
En même temps, un formidable coup de poing sur le nez camus de Joë, et un croc-en-jambe, le mettaient à la merci de Léon.
Le jeune homme ramassa le couteau tombé par terre, et l’appuya sur la gorge du nègre.
— Si tu bouges, tu es mort… Fais-moi sortir d’ici, et le plus vite possible. Ton patron n’existe plus ; et le moindre geste de révolte ou de résistance que tu feras sera immédiatement puni d’un coup de ton propre poignard entre les deux épaules.
Ce disant, Léon fit relever Joë en le tirant par sa cravate ; et sans le lâcher, lui ordonna de le conduire jusqu’à la grille qui menait à l’enceinte suivante.
Joë exprima par des gestes d’acquiescement qu’il était tout prêt à faire ce qu’on lui disait.
Au fond, il n’en était rien.
Le vieil esclave, pour qui la vie n’était plus rien, puisque son maître était mort, n’avait plus qu’une idée : venger Hattison !
À peine avait-il dépassé la grille de la seconde enceinte que le vieux Noir, se retournant brusquement, saisit à pleine main la tige de métal du blocus électrique.
Il savait qu’il allait être immédiatement foudroyé.
Mais son ennemi le serait en même temps que lui.
Par bonheur, Léon avait vu le geste.
Il lâcha précipitamment le cou du vieillard, et fit un bond en arrière.
Au même instant, le cadavre de Joë roulait à ses pieds, les yeux blancs et révulsés, et déjà à demi carbonisé par la puissance du courant.
Léon enjamba le cadavre et continua sa route.
Il n’y avait pas de temps à perdre.
Les cloches des ateliers tintaient.
La population entière des ouvriers de Skytown se levait en masse.
Léon se vit perdu.
Il se trouvait alors tout près de l’atelier de production centrale de la force électrique.
Il se glissa sous un hangar avoisinant, s’arma à tout hasard d’un marteau qu’il venait d’apercevoir, et attendit.
L’espèce d’appentis, où il s’était caché, n’était séparé de la chambre des machines à vapeur qui actionnaient de puissantes dynamos que par un mince mur de briques.
Léon écouta.
Puis, il se hasarda à desceller avec son poignard une des briques de la muraille.
Il n’y avait personne dans la chambre des machines.
Accourus aux sons de la cloche, les mécaniciens et les chauffeurs avaient déserté leur poste pour voir quel événement imprévu jetait ainsi le trouble dans l’immense usine.
Léon réfléchit un instant.
Un espoir venait de briller à ses yeux.
Sortant précipitamment de sa retraite, toujours armé de son marteau, il se rua, plutôt qu’il n’entra, dans la chambre des machines.
En un clin d’œil, il eut éparpillé et éteint les feux, ouvert les robinets d’échappement de la vapeur.
Les immenses volants, après avoir tourné encore quelques instants en vertu de la force acquise, s’arrêtèrent.
Léon acheva son œuvre en démolissant, à grands coups de marteau les organes délicats des machines électriques.
Une minute après, tout Skytown était plongé dans une profonde obscurité.
— Il y a du bon, s’écria Léon. Maintenant les blocus électriques ne peuvent plus arrêter personne. La voie est libre. C’est à moi de profiter de la bagarre pour filer.
Dans Skytown, l’affolement était à son comble. Tout le monde croyait à une catastrophe.
Sauf quelques chefs d’ateliers, qui continuaient à sonner la cloche dans l’obscurité, sans se douter qu’ils augmentaient ainsi la panique, la plupart des ouvriers s’étaient figurés que Hattison était en train de les anéantir tous, pour les empêcher de divulguer ses secrets.
Ils se précipitaient vers les issues, et gagnaient la campagne environnante.
Léon n’eut donc aucune peine à se mêler aux fuyards, et à franchir la dernière enceinte de Skytown.
Pâle, haletant, défait, nu-pieds, car on se rappelle qu’il avait abandonné ses chaussures pour monter dans l’aérostat dirigeable, Léon ne tarda pas à s’approcher de sa maisonnette. Une faible lumière qu’il aperçut à la fenêtre de Betty le fit songer à l’inquiétude dans laquelle devait être la pauvre femme.
— Mais, s’écria-t-il tout d’un coup, et les hommes de fer, où sont-ils allés ? Voilà ce que je me demande. S’ils ont continué sans s’arrêter, ils doivent être à l’heure qu’il est loin d’ici, dans le fond de la mer !…
Comme si quelque puissance invisible eût voulu répondre à la phrase que venait de prononcer Léon, une explosion énorme et sourde retentit dans la direction de l’Océan.
Le giant plunger et les autres submersibles, avec leurs immenses réserves de nitroglycérine et d’air liquéfié, venaient d’être anéantis.
Les ingénieurs, qui formaient l’équipage des sous-marins, devaient avoir trouvé une mort affreuse dans la catastrophe.
Malgré l’enquête très soigneuse que fit plus tard la justice américaine, on n’expliqua jamais entièrement les causes du sinistre.
L’explication la plus logique qu’en donnèrent les savants, c’est que le bataillon des hommes de fer, dans sa marche que personne n’était plus là pour diriger, avait dû heurter les détonateurs de quelques-unes des puissantes torpilles dormantes, disséminées par Hattison dans toute la baie.
Léon rentra chez lui plus mort que vif.
Après avoir mis, en deux mots, Betty au courant des événements, il tomba sur son lit, brisé de fatigue et d’émotions.
Peu d’instants après, une bande de fuyards, parmi lesquels se trouvait Paddy, le vieil ajusteur, pénétra dans la salle du cabaret.
— Vous savez ce qui se passe ? s’écria l’un d’eux. Le vieil Hattison, sans doute devenu fou, est en train de faire tout sauter dans Skytown.
— Oui, dit un autre, nous croyons tous qu’il a voulu se débarrasser de nous pour éviter les indiscrétions.
— Moi, dit le vieux Paddy, superstitieux, je ne suis pas éloigné de croire que le diable lui a tordu le cou avant de l’emporter. Car ce ne pouvait être que Satan en personne qui l’aidait dans ses inventions, sous la figure du vieux Joë.
Un autre ouvrier affirma qu’il avait aperçu le cadavre du nègre, déjà tombé en putréfaction, à côté de la grille de la dernière enceinte.
Betty, glacée de crainte, écoutait tous ces détails sans oser ouvrir la bouche.
Cependant le nombre des fuyards augmentait de minute en minute.
Bientôt la maisonnette de Léon Goupit fut trop petite pour les contenir.
Ils délibéraient bruyamment sur la conduite à tenir en présence des événements.
Un des plus hardis, qui avait fait autrefois partie d’une bande de détrousseurs de chemins de fer dans le Far West, prit la parole.
— Gentlemen, dit-il, le vieil Hattison est mort. Son vieux nègre et ses ingénieurs aussi, probablement. Nous sommes les maîtres. Vengeons-nous de toutes les persécutions que nous avons subies ici. Retournons à Skytown. Nous commencerons par goûter le gin des cantines. Après quoi, nous chercherons le magot des milliardaires, sans oublier de visiter les ateliers que le vieux singe nous cachait si soigneusement.
— À Skytown ! dit un autre.
— À Skytown ! répéta toute la bande d’un accord unanime.
Quelques instants après, les amples provisions de vivres, de vins et de spiritueux des réfectoires étaient mises au pillage.
Ivres, et ne respectant plus aucune autorité, les ouvriers se répandaient en chantant et en hurlant à travers les enceintes jusque-là interdites.
Ils brisaient les machines à coups de masse, démolissaient les vitres, et, pour s’amuser en même temps que pour s’éclairer, ils mettaient le feu aux petites constructions de bois.
C’est en vain que les plus sages et les plus honnêtes, tels que le vieux Paddy, essayaient de les arrêter.
En peu d’instants, Skytown fut la proie de deux ou trois incendies partiels.
Les incendiaires furent d’ailleurs victimes de leur imprudence.
Ils ne s’étaient plus souvenus, dans la joie du pillage et du triomphe, qu’il existait, dans la troisième enceinte, un énorme magasin de substances explosives.
Au moment où ils se réjouissaient sottement de voir flamber l’usine, une colonne de flamme jaillit en brasier, jusqu’à une prodigieuse hauteur, avec un grondement comparable à celui d’une cataracte ou d’une trombe.
Presque tous périrent.
Et le lendemain, quand Léon et Betty, qui avaient recueilli le vieux Paddy, blessé dangereusement, voulurent juger par eux-mêmes de l’étendue du désastre, ils constatèrent que, de la florissante ville créée par le génie d’Hattison et les capitaux des milliardaires, il ne restait plus rien, qu’une plaine noirâtre, semée de pans de murs ruinés et de pièces d’acier tordues par la violence de l’explosion.
Léon avait fait à Betty un récit circonstancié des événements de la veille.
Tous deux regardaient tristement ce paysage désolé, semé de cadavres noircis, et qui semblait encore plus funèbre sous le ciel d’hiver.
— Qu’allons-nous faire ? se dirent-ils.
— Il faut partir, dit Léon.
— Mais où aller ?
— Je ne sais. Aller retrouver Olivier Coronal, mon ancien maître, maintenant l’allié et le parent des milliardaires, cela me semble inutile. Il ne nous reste qu’une chose à faire : retourner dans mon pays, en France. Là, j’ai de nombreux amis. Je trouverai facilement un emploi qui, joint à nos petites économies, nous permettra de vivre.
— Je te suivrai partout où tu voudras, fit Betty avec résignation. Mais pourtant quel dommage ! Nous avons été si heureux dans cette petite maison ! J’ai le cœur gros, rien qu’à la pensée de la quitter.
— On ne peut faire autrement, reprit Léon pensif. Il est fort probable que je vais être poursuivi. D’ailleurs, je ne voudrais pas passer huit jours de plus dans ce lieu d’horreur et de désolation.
— Écoute, je suis la première à approuver ce que tu as fait. Tu as vengé mon père et rempli ton devoir. Mais il faut te mettre promptement en sûreté. Je te gênerais dans ta fuite. Pour moi, je resterai ici quelques jours encore, jusqu’à ce que le vieux Paddy, qui a eu la jambe atrocement brûlée, soit en état de marcher. Aussitôt que possible je gagnerai Ottega, où je tâcherai de trouver un acquéreur pour notre maison et les jardins que tu as défrichés alentour. Puis, je te rejoindrai à New York, à un endroit convenu ; et de là nous pourrons partir pour l’Europe.
— Cela me peine de t’abandonner ainsi, fit Léon. Mais je crois que tu as raison. Ne sois pas triste, ma chère femme. Tu connaîtras le pays de France, qui est le plus doux à vivre. Et nous visiterons aussi ton Irlande. Il y a encore du bonheur pour nous dans l’avenir.
Après une journée passée en préparatifs et en recommandations, Léon partit à la pointe du jour, muni de provisions et de quelques bank-notes.
Presque à la même heure, à plusieurs centaines de lieues de là, au moment où William Boltyn, le milliardaire, terminait sa toilette dans la salle de bains en marbre rose de son palais de Chicago, Stephen, le majordome qui avait succédé à Tom Punch, lui présentait un télégramme sur un plateau de vermeil.
Boltyn brisa l’enveloppe, jeta un coup d’œil sur ce qu’elle contenait, et poussa un effrayant juron.
Voici le texte de la dépêche qui avait motivé cette colère :
Hattison mort. Skytown détruit par explosion. Arrive de suite.
Nicolas Broad,
Contremaître.
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