Chapitre 9 Un directeur de journal avisé
Le milliardaire était en proie à un véritable accès de fureur.
Les yeux lui sortaient de la tête ; les veines de son cou se gonflaient.
Il crut qu’il allait succomber à une attaque d’apoplexie, et s’empressa de se faire apporter un grand verre d’eau glacée.
Dans sa colère, il fracassa d’un coup de poing une délicieuse statuette de Saxe, achetée par Aurora sur le conseil d’Olivier Coronal.
Il criait d’une voix entrecoupée :
— Vraiment, ces canailles d’Européens ont trop de chance ! Après Mercury’s Park, Skytown ! Nous aurons donc vainement, mes compatriotes et moi, prodigué les millions ? Mais tout n’est pas fini ; et dussé-je sacrifier ma fortune jusqu’au dernier dollar, il ne sera pas dit que William Boltyn a échoué dans une entreprise, si gigantesque fût-elle. On va recommencer, voilà tout.
La mort de l’ingénieur Hattison mettait le comble à la rage du milliardaire.
— On va recommencer, répétait-il ; mais sans l’aide du puissant cerveau, de l’organisateur génial, de l’inventeur merveilleux, dont la collaboration mettait toutes les chances en notre faveur… Ah ! si ma fille avait épousé Ned Hattison, au lieu de ce Français !
La fureur de William Boltyn redoublait, en songeant à la joie secrète d’Olivier Coronal lorsqu’il apprendrait la destruction de la deuxième ville infernale.
— Cet homme finira par me faire détester ma fille, s’écria-t-il avec une exaltation croissante.
Il n’était pas encore remis de sa colère, lorsque Stephen lui annonça qu’un gentleman très mal habillé demandait à le voir.
Sur un signe du milliardaire, le contremaître Nicolas Broad – car c’était lui – fut introduit dans le cabinet de travail.
En homme pratique, Nicolas Broad avait flairé une situation à conquérir, peut-être une fortune à gagner, en se présentant pour prévenir William Boltyn, qu’il connaissait de nom et de réputation.
Le contremaître était un petit homme trapu, à la mine sournoise, au regard pétillant de ruse et d’astuce.
Très entendu aux affaires, excellent ouvrier ajusteur, c’était au total un personnage un peu quelconque.
Le trait saillant de son caractère était plutôt l’hypocrisie.
— Parle vite, dit William Boltyn d’une voix saccadée. Tu es sans doute l’homme qui m’a envoyé une dépêche et qui a été témoin du désastre de Skytown ?
D’une voix pleurarde, le contremaître raconta ce qu’il avait vu.
William Boltyn arpentait le cabinet de travail dans un état d’exaspération impossible à décrire.
À chaque nouveau détail, il poussait des exclamations.
— Ainsi, tout, tout est détruit ! Les forges, les laboratoires, les sous-marins, les hommes de fer et – ce qui est plus affligeant que tout le reste – les nouvelles découvertes de l’ingénieur Hattison !
À la fin du récit, le milliardaire avait cependant recouvré son sang-froid ; et c’est d’une voix empreinte de la morgue glaciale qui lui était habituelle, qu’il continua l’entretien en disant :
— Je suis assez riche pour ne me soucier que médiocrement des pertes d’argent. Je ne regrette qu’une chose dans tout ceci : la mort de l’illustre Hattison. Je donne ici ma parole qu’une statue lui sera élevée sur la grande place de Chicago, plus haute et plus chère qu’aucune de celles qu’on voit en Europe dans les musées.
Nicolas Broad, cependant, affectait l’attitude timide de quelqu’un qui a une demande à formuler.
— Vous savez, finit-il par dire, que j’ai perdu tout ce que je possédais dans la catastrophe. Je suis sans situation et sans abri.
— Bon ! dit le milliardaire. Tu as bien fait de réclamer. Voici un chèque de mille dollars pour ce que tu as perdu. De plus, tu peux te rendre de ma part à l’atelier de l’aluminium, à ma fabrique de conserves. Tu y recevras les mêmes appointements qu’à Skytown.
Nicolas Broad allait se retirer en se confondant en remerciements, lorsque William Boltyn le rappela.
— Avant de t’en aller, dit-il, je voudrais savoir ton opinion sur les causes de la destruction de Skytown.
— Il n’y a pas de doute possible, dit le contremaître : Skytown a été détruit par des malfaiteurs, des ennemis de M. Hattison.
— Et tu crois qu’on pourrait les retrouver ? interrompit le milliardaire en frissonnant, le cœur envahi par une implacable soif de vengeance.
— Je ne sais pas, repartit Nicolas Broad prudemment. Mais une trentaine d’ouvriers à peu près ont échappé à l’explosion et à l’incendie. Ils pourraient, sans nul doute, fournir d’utiles renseignements.
— Évidemment. Je les retrouverai, d’ailleurs. Mais pour ton propre compte, ne soupçonnes-tu personne ?
— Non, fit Nicolas Broad en réfléchissant. Tous les travailleurs de Skytown avaient été triés parmi l’élite de ceux de Mercury’s Park. M. Hattison les occupait tous depuis plusieurs années. Il serait très difficile, à l’heure qu’il est, de reconstituer un corps de travailleurs aussi bien disciplinés.
— Ils ne l’ont guère prouvé, fit Boltyn avec une moue dédaigneuse. Mais tu n’as jamais remarqué, autour des enceintes, des figures étrangères ?
— Non. Skytown est situé dans une telle solitude que nous n’avons jamais vu que quelques coureurs des bois. Encore était-ce à de rares intervalles. Il n’y avait d’autre étranger autour des ateliers qu’un Irlandais, ou un Français, je ne sais plus au juste, qui dirigeait une buvette.
— Un Français ! dit Boltyn rendu clairvoyant par la haine. Ce doit être lui.
— Peut-être.
— C’est bien. Va-t’en. Je te demanderai des renseignements plus complets quand le moment sera venu.
En sortant du palais de William Boltyn, Nicolas Broad se garda bien de se rendre directement à l’usine de conserves.
Il fit un léger crochet dans la direction du quartier des affaires, et pénétra délibérément dans les bureaux du journal le Chicago Life.
Au moment où il entrait dans le cabinet du secrétaire de rédaction, ce dernier était en grande conférence avec un individu de haute taille, vêtu d’un complet à carreaux en loques.
Celui-ci se tut, en voyant entrer Nicolas Broad, et se retira modestement dans un coin.
Le contremaître expliqua que, si on voulait lui promettre le secret, il donnerait la primeur d’un événement sensationnel, dont le récit était capable de faire quintupler le tirage du journal.
Après quelques minutes de discussion, M. Horst prit dans un tiroir une liasse de chèques, en signa un, et le remit à Nicolas, sous la dictée duquel il commença d’écrire fiévreusement.
Un plateau, mû par l’air comprimé, transmettait instantanément et automatiquement les feuilles à l’imprimerie, à mesure qu’elles étaient écrites.
— Vous me promettez le secret ? dit Nicolas en se retirant. Vous vous engagez à ne pas révéler d’où vous vient cette information ?
— Bien entendu, fit M. Horst. Mais qui me prouve que vous n’exagérez pas, que tout ce que vous dites est vrai ?
— Tenez, répondit le contremaître en entrouvrant sous les yeux du directeur subjugué un portefeuille crasseux, plein de papiers, où se voyaient, entre autres, divers autographes de l’ingénieur Hattison.
— Cent dollars pour chaque autographe, proposa froidement M. Horst. Ils paraîtront ce soir en fac-similé dans mon journal.
— Accepté, répondit non moins froidement Nicolas Broad.
Après avoir touché le montant de ses chèques, le contremaître se décida de gagner les usines de conserves.
À peine était-il sorti, que l’individu en haillons et à la barbe rousse se rapprocha du directeur.
— Sir, fit-il d’une voix suppliante, j’ai été pickpocket à Ottega, coureur des bois dans les montagnes Rocheuses. De plus, j’ai appris le latin chez un clergyman et le français chez les missionnaires du Canada. Je pourrais, sans doute, rendre des services.
— Comment t’appelles-tu ? dit négligemment M. Horst.
— Thomas Borton, sir.
— Eh bien, tu vas passer à la caisse toucher ces cent dollars, et tu prendras immédiatement le rapide d’Ottega. Il faut, tu l’entends, que je possède, d’ici quatre jours, des détails absolument circonstanciés sur la catastrophe de Skytown, et d’ici une semaine le nom et la photographie de l’incendiaire.
On sait qu’en Amérique le journaliste, le reporter plutôt, est fort peu scrupuleux.
Le lecteur nous permettra de lui raconter, à ce sujet, une anecdote populaire de l’autre côté de l’Atlantique.
J. L. Smith, le roi des reporters yankees, se vit refuser une carte pour assister aux obsèques du général Barker.
La cérémonie promettait d’être splendide.
Ce refus était pour Smith un échec professionnel des plus graves, sans compter l’occasion perdue d’une information sensationnelle et lucrative.
Loin de perdre courage, notre reporter médite une vengeance.
Il attend la nuit, escalade la toiture de la maison du général, et n’hésite pas à se laisser glisser dans le tuyau de la cheminée.
C’est ainsi qu’il parvient, étrangement barbouillé de suie et de plâtras, jusqu’à la chambre où se trouvait le cercueil.
Les Américains, pleins d’insouciance pour la vie future, sont assez négligents du respect qu’on doit aux morts.
La chambre mortuaire n’était gardée par personne.
Smith, profitant de cette chance inespérée, furette partout, et découvre sur une commode, dans un chapeau haut de forme, un rouleau de papier.
Par un heureux hasard, ce rouleau de papier n’était autre chose que le texte de l’oraison funèbre que le ministre devait prononcer au cimetière, devant la tombe du brave militaire.
Mettant à profit cette aubaine, Smith fourre le précieux discours dans sa poche, recommence l’ascension de la cheminée, descend du toit, et court à l’imprimerie.
Un quart d’heure plus tard, il avait le plaisir d’offrir au clergyman, qui bafouillait lamentablement, n’ayant pas eu le temps de composer un autre discours, un exemplaire du journal, encore humide d’encre d’imprimerie, et où l’honnête ministre put enfin lire l’oraison funèbre qu’il avait tant cherchée.
Thomas Borton, le même qui avait autrefois dérobé à Ottega, dans une cohue, le portefeuille de Léon Goupit, avait été poussé par sa bonne étoile vers les bureaux de M. Horst.
Ce dernier, de son côté, était enchanté d’avoir recruté un gaillard aussi actif et aussi énergique.
Les gigantesques rotatives où s’imprimaient à des centaines de mille d’exemplaires le récit de Nicolas Broad roulaient encore, que déjà Borton, le reporter improvisé, filait à toute vitesse, par le railway, dans la direction d’Ottega.
À peu près à la même heure, William Boltyn réunissait, dans le grand salon de son palais, ses amis les milliardaires, les commanditaires de Mercury’s Park et de Skytown, qu’il avait convoqués d’urgence.
À part le spirite Harry Madge, la réunion était au grand complet.
Fred Wikilson, le fondeur ; Staps-Barker, l’entrepreneur de voies ferrées ; Wood-Waller, l’électricien ; Slips-Rothson, le distillateur ; Philips Adam, le marchand de forêts ; Samson Myr et Juan Herald, les deux propriétaires du Far West, étaient venus, très intrigués par le ton alarmant de la convocation de leur président.
L’absence de Harry Madge n’étonna personne.
Depuis fort longtemps, il ne venait plus aux réunions des milliardaires, se contentait d’envoyer chaque mois, ponctuellement, la cotisation convenue.
Il connaissait à peine Mercury’s Park et n’avait jamais été à Skytown.
Au dire de ses amis, le spirite avait transformé son immense hôtel en un laboratoire de magie, de spiritisme et d’alchimie.
Il ne sortait que rarement, et ne fréquentait qu’un petit groupe d’amis fidèles.
Étant donné ces circonstances, William Boltyn ne jugea même pas à propos de notifier son absence.
Sans préambule, sans circonlocutions, il exposa en quelques mots à ses associés la catastrophe qui, encore une fois, mettait à néant leur commun projet de domination universelle.
— Voilà les faits, conclut-il. Je vous ai convoqués pour savoir quel est votre avis, et pour me concerter avec vous sur les mesures indispensables à prendre. D’abord, êtes-vous d’avis de continuer notre entreprise. Pour moi, je ne vous cacherai pas que j’y suis résolu. Je recommencerai autant de fois qu’il le faudra. Une preuve, ajouta-t-il, de l’intérêt puissant que présente notre tentative et des craintes qu’elle excite, n’est-ce pas les efforts désespérés de nos ennemis pour nous perdre ? Ils savent que leur destruction approche, qu’elle est sûre, immanquable, inévitable, mathématique ! Aussi emploient-ils leurs suprêmes ressources à retarder le moment fatal où notre organisation sera assez complète pour nous permettre d’engager la lutte. Gentlemen, j’attends votre avis.
— Je pense comme vous, dit flegmatiquement Staps-Barker.
— Et moi, appuya Fred Wikilson.
— Et moi, s’écrièrent, chacun à son tour, tous les autres.
— Je vois, dit William Boltyn avec satisfaction, que vous êtes tous de bons, fidèles et véritables Yankees. Je n’attendais pas moins de vous. J’étais sûr d’avance de votre opinion. Dans une prochaine réunion qui aura lieu le plus tôt possible, je vous soumettrai un plan de réorganisation que je vais étudier d’ici là. Maintenant, je passe à d’autres questions. D’après les renseignements que j’ai recueillis, la catastrophe de Skytown est certainement due à la malveillance, probablement même à la perfide intervention de quelque gouvernement européen. Je propose de tirer des meurtriers de l’illustre Hattison, des incendiaires de Skytown, la plus éclatante vengeance ; et je demande l’ouverture d’un premier crédit de dix mille dollars qui permette des investigations complètes et minutieuses. Je prendrai moi-même la direction de ces recherches.
Le crédit fut voté à l’unanimité, de même qu’une autre somme de trente mille dollars, premiers fonds d’une caisse de souscription destinée à payer les frais d’une statue monumentale en l’honneur du célèbre inventeur.
— Je pense, dit William Boltyn en prenant congé de ses associés, qu’il vaut mieux ne fournir à la presse aucun renseignement sur Skytown. Il n’y a eu que trop d’indiscrétions commises lors de la vente de Mercury’s Park. Sans les bavardages des journaux, les gouvernements européens ne seraient peut-être pas, ainsi que cela me paraît trop évident, au courant de certains de nos projets.
Le conseil parut fort sensé, et l’assemblée se sépara.
William Boltyn avait repris courage.
Avec son tempérament de lutteur, il se faisait une véritable joie d’entamer une seconde campagne contre l’Europe.
Le milliardaire était tout entier à de nouvelles combinaisons, lorsque Stephen lui apporta la carte de M. Horst, directeur du Chicago Life, un des plus grands journaux d’information de toute l’Amérique.
Après quelques politesses banales – il connaissait le journaliste –, William Boltyn s’informa du sujet de sa visite.
— Oh ! fit l’autre, un simple service que je veux vous rendre.
— Et comment cela ? riposta le milliardaire qui admettait difficilement qu’on pût lui rendre des services.
— C’est fort simple, continua M. Horst avec aplomb. Je possède des détails extrêmement complets sur l’explosion qui vient de détruire la grande usine d’inventions de Skytown dont vous étiez un des principaux commanditaires, et que dirigeait l’illustre Hattison qui a, paraît-il, victime de son dévouement pour la science, trouvé la mort dans la catastrophe.
— Et alors ? fit Boltyn mécontent.
— Et alors, mon journal publie là-dessus un grand article ce soir. Je compte sur une vente sérieuse. De plus, j’ai réussi à me procurer plusieurs autographes inédits du grand savant, parmi lesquels un plan d’automate et un plan de navire sous-marin. Voilà qui sera un véritable régal pour le lecteur.
À ces dernières paroles, William Boltyn avait bondi.
D’un seul coup de poing, il fracassa une petite table en bois des îles.
— Mais c’est scandaleux, hurlait-il. Ces documents m’appartiennent. Ils intéressent même le salut de tous les États de l’Union. Je vous défends de les publier.
— Vous pouvez me le défendre si vous voulez, répondit froidement M. Horst. Mais je les publierai tout de même. Ils vont être sous presse dans les deux heures.
— C’est ce que nous verrons, rugit le milliardaire. Je ferai plutôt démolir l’imprimerie où se fabrique votre journal par les bouchers de mes abattoirs et les forgerons de mes usines.
— Vous ne parlez pas sérieusement, continua M. Horst de plus en plus calme. Vous savez bien que je saurais me défendre. De plus, permettez-moi de vous dire que vous n’avez aucun droit sur ces documents que j’ai dûment payés en bons dollars. D’ailleurs, ne les eussé-je pas payés qu’ils reviendraient de droit, avant vous, à une autre personne que vous oubliez, l’ingénieur Ned Hattison.
— Voilà qui serait trop fort, par exemple, dit William Boltyn tout à fait vaincu. Eh bien alors, parlez ! Que faut-il faire pour rentrer en possession de ces plans et de ces autographes, et pour en empêcher la publication ?
— Mais la chose la plus simple du monde. Me les acheter, comme je les ai achetés moi-même.
— Votre prix ?
— Cinquante mille dollars pour chaque plan.
William Boltyn tendit à M. Horst, silencieusement, une liasse de bank-notes, en échange desquelles il rentra en possession des fameux plans.
Le directeur du journal Chicago Life se dirigeait vers la porte lorsqu’il s’entendit rappeler.
— Si d’autres documents de cette nature vous tombent encore entre les mains, dit le milliardaire, je vous les achèterai, au même prix.
Le soir, d’énormes transparents électriques annonçaient aux lecteurs du Chicago Life un tirage supplémentaire :
VOYEZ
LA MORT DE L’ILLUSTRE INVENTEUR HATTISON
EXPLOSION D’UNE USINE
UNE RÉVOLTE DES TRAVAILLEURS
LA STATUE DE HATTISON
LE CONGRÈS EN DEUIL
NOUVEAUX DÉTAILS
Olivier Coronal, qui flânait en sortant de l’usine Strauss où il était toujours occupé, acheta un numéro du journal.
Bien qu’il se méfiât des fausses nouvelles, et des inventions plus ou moins habiles dont sont remplies les feuilles américaines, il avait été intéressé par le nom de Hattison.
La lecture de l’article sensationnel, qui occupait toute une page du journal, le laissa rêveur.
Évidemment, le vieil ingénieur était mort, le deuxième arsenal des milliardaires était détruit.
Les détails circonstanciés que fournissaient le journal ne laissaient aucun doute à cet égard.
Mais alors quel était l’auteur de ce sinistre ? Il était impossible que le hasard seul eût accompli tout cela !
Olivier Coronal ne put s’empêcher de songer à Léon Goupit dont il n’avait, depuis longtemps, reçu aucune nouvelle.
Il regagna le petit hôtel qu’il occupait avec Aurora.
La préoccupation de l’ingénieur était visible. Il marchait en baissant la tête, indifférent à l’animation des avenues.
Il aurait beaucoup donné pour connaître la vérité : et il se proposait d’écrire aux Tavernier dans le plus bref délai.
L’air absorbé de son mari n’échappa pas à Aurora.
Après plusieurs mois d’un bonheur sans mélange, une sourde mésintelligence avait commencé de se produire entre les deux époux.
Malgré l’amour sincère qu’ils avaient eu l’un pour l’autre, la confiance n’avait jamais pu régner entièrement entre eux.
Olivier entrevoyait toujours, derrière l’image de sa femme, la physionomie sombre et rechignée de William Boltyn.
Aurora, de son côté, ne pouvait oublier que son mari était demeuré l’ami de Ned Hattison, à qui elle gardait une profonde rancune.
De plus, avec le temps et la cohabitation perpétuelle, leurs différences de tempérament et de caractère s’étaient accusées.
Aurora ne pouvait comprendre qu’Olivier eût le mépris du luxe et des dollars.
Elle trouvait cette opinion à la fois monstrueuse et mesquine.
Elle gardait aussi un certain dédain de femme pratique à Olivier, pour son goût des bibelots d’art, pour l’importance qu’il attachait aux formes et aux nuances.
Elle trouvait sa manière de vivre puérile ; et quoiqu’elle l’eût essayé, elle n’avait jamais pu se faire aux larges théories humanitaires, à la passion des idées, à l’amour des faibles et des humbles, sans lesquelles Olivier Coronal ne concevait pas l’existence d’un homme supérieur, ou simplement intelligent.
Malgré tous ses efforts pour ressembler à son mari, elle était demeurée la Yankee égoïste, cupide et vaniteuse.
Elle s’en apercevait elle-même, à certains moments, et elle en pleurait de dépit.
Elle sentait pourtant qu’Olivier avait opéré en elle d’heureux changements ; et elle lui gardait une rancune secrète de s’être montré supérieur à elle et de le lui avoir prouvé.
Elle en voulait encore à son mari, à cause de la froideur qu’il témoignait à William Boltyn.
« Depuis mon mariage, se disait-elle quelquefois, mon père ne m’aime plus. »
En effet, le milliardaire, tout en satisfaisant, comme par le passé, aux moindres caprices de sa fille, lui avait retiré un peu de cette confiance absolue dont elle était si fière autrefois.
Maintenant il ne lui parlait jamais de ses affaires, et gardait un profond silence au sujet de Mercury’s Park et de Skytown.
Trop fière pour demander des explications la première, Aurora souffrait beaucoup de cette nouvelle manière d’agir de son père, et en rendait Olivier responsable.
Quant au jeune inventeur, qui avait tenu à conserver sa place à l’usine Strauss, il commençait à croire qu’il lui faudrait beaucoup de temps avant d’arriver à transformer, dans un sens favorable, le caractère de la jeune femme.
Il lui découvrait, chaque jour, des naïvetés et des vanités de jeune sauvage.
Cependant il ne se décourageait pas.
Avec une douceur et une patience angéliques, il s’attaquait aux défauts et au manque d’éducation d’Aurora.
Ce travail sourd et tenace dont elle se sentait l’objet l’humiliait profondément.
Ce soir-là, elle s’était fait coiffer à la mode française par sa femme de chambre.
Elle aurait voulu qu’Olivier s’en aperçût tout d’abord.
Préoccupé comme il l’était par l’article du Chicago Life, son mari ne songea à la féliciter qu’au bout d’une demi-heure.
Elle en fut vexée.
Mais son mécontentement était presque dissipé lorsqu’elle aperçut le numéro du journal qu’elle prit machinalement.
Après avoir lu l’article, elle s’expliqua la préoccupation d’Olivier.
— C’est sans doute la lecture de ce journal qui vous absorbe tant, fit-elle d’une voix incisive. Vous êtes ravi, sans doute, de la mort de l’ingénieur Hattison et de l’incendie des ateliers de mon père.
— Je vous dirai, répondit Olivier sans aucune animosité, que je suis plutôt satisfait d’un événement qui s’accorde avec mes espoirs de paix universelle.
— Votre espoir est bien lointain et bien aventuré, repartit railleusement Aurora. La destruction de cette usine n’a pas d’ailleurs de grandes conséquences. Mon père aura vite fait de rebâtir une usine plus belle et plus vaste que celle qui a été détruite ; et il retrouvera facilement un ingénieur de talent pour la diriger.
— Ma chère amie, fit Olivier, je croyais qu’il était convenu que nous éviterions de pareils sujets de conversation. Ils ne sont propres qu’à amener entre nous des sentiments de discorde et de méfiance, dont je serais absolument désolé. Quel dommage que vous ne partagiez pas certaines de mes idées !
— Quel dommage aussi que vous ne partagiez pas certaines des miennes.
— Cela est véritablement fâcheux. Mais il en est que je ne partagerai jamais.
— Moi de même pour les vôtres, répliqua Aurora.
Au bout de quelques instants de silence, Aurora dont le caractère avait, au fond, beaucoup de loyauté, convint la première qu’elle avait eu tort.
Olivier s’accusa à son tour d’impatience et de vivacité ; et la soirée se termina assez gaiement pour les deux époux.
Par malheur, ces scènes se renouvelaient fréquemment.
Ces petites querelles, qui s’envenimaient quelquefois, gâtaient la pureté de l’affection que les deux jeunes gens nourrissaient l’un pour l’autre.
William Boltyn, qui détestait Olivier Coronal du fond du cœur, s’était vite rendu compte de cette situation.
Il n’attendait qu’une occasion d’en profiter.
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