Scène IX.
Entrent par le fond LUPO, GALVAN et LISANDRO.
LUPO, irrité
Comment, vous venez chez moi festoyer avec l’argent que je gagne à la pointe de l’épée !…
GALVAN, qui l’amène.
Parlez moins haut, expliquez-vous sans bruit. Si vous êtes sûr de vos gens, nous ne pouvons répondre des nôtres, et tous vos amis ne connaissent pas votre secret. Vous bravez trop l’opinion, vous vous ferez arrêter.
LUPO.
Je défie l’univers, et vous, tous craignez de vous compromettre. Vous êtes tous des lâches !
GALVAN.
Si vous êtes ivre, dites-le, ou bien…
LUPO.
Je ne le suis pas. Je n’ai rien pris depuis hier, j’ai couru toute la nuit, tout le matin, et je tombe de fatigue ; mais vous m’exaspérez…
LISANDRO.
Faites-vous une raison : nous n’avons pas d’argent.
LUPO.
Quoi ! pas même entre vous tous une misérable somme de mille ducats ?
GALVAN.
Nous avons fait comme vous, nous avons ruiné nos parents, et quand le jeu nous est contraire, comme à vous les promenades au clair de lune, nous sommes lavés et rincés comme les cailloux de la mer.
LISANDRO.
Aussi nous venions chez vous avec l’espoir de nous refaire un peu en jouant sur parole.
LUPO.
Oui, vous refaire à mes dépens, comme toujours !
GALVAN.
Un gentilhomme reproche-t-il à ses amis l’argent qu’ils lui gagnent ?
LUPO.
Je vous reproche de me refuser une misère, à moi qui ne vous ai jamais rien refusé.
LISANDRO.
Vous, c’est différent, vous rançonnez les voyageurs ! Vous vous procurez tout ce qu’il vous faut.
LUPO.
J’ai dévasté le pays, j’ai porté l’épouvante sur tous les chemins. Mon nom n’est plus un secret et il faut que je change le théâtre de mes exploits. Mes dernières campagnes m’ont coûté plus de peine qu’elles ne m’ont rapporté d’écus, et pourtant jusqu’à ce jour je vous ai donné sans compter. Où a passé tout le produit de mes prises ? Mon pauvre père se contente du strict nécessaire ; oui, mes amis et mes maîtresses ont seuls profité de mon péril, de ma fatigue, de ma sueur et de mon sang ! Allons ! vous devriez rougir de l’insistance où vous me réduisez. Vous deux mes meilleurs amis, ceux qui me doivent le plus… Vous surtout, Galvan, qui êtes riche par votre oncle. Voyons, écrivez-lui, j’enverrai un exprès à Naples. Dites-lui que c’est une dette d’honneur, Roland ira lui-même et lui donnera confiance. Écrivez, je n’ai pas un jour à perdre.
GALVAN.
Dites à la lave du Vésuve de se changer en or, elle vous obéirait plus volontiers que moi : l’argent est enfermé dans les caves de mon oncle ; mais écoutez, je suis venu pour vous entretenir d’un projet que j’ai confié à Lisandro.
LUPO.
Voyons, parlez vite !
GALVAN.
Mon dit oncle est parti ce matin de Naples pour visiter ses domaines de l’autre côté de la montagne. Il a plus de mille ducats à toucher, et il les rapportera jeudi soir. Ne m’entendez-vous pas ?
LUPO.
Non. Vous irez le trouver ?
GALVAN.
Non pas moi, mais vous.
LUPO.
Il se moquera de ma demande !
GALVAN.
Non pas, si vous êtes masqué, bien armé et bien accompagné.
LISANDRO.
L’idée est bonne… et naturelle ; c’est votre état de rançonner les passants attardés.
GALVAN.
La chose vous convient ?
LUPO.
Fort peu ! il n’y a point d’honneur à effrayer un vieillard. N’importe, j’irai. Il me faut cet argent. Quel chemin doit-il prendre au juste ?
GALVAN.
Il est très-méfiant et ne suit jamais les routes. Il se fait un plaisir de dépister les plus fins larrons ; mais j’ai gagné un de ses valets, je me suis fait tracer le plan assez compliqué qu’il doit suivre, je vous le remettrai.
LUPO.
Venez avec moi, c’est plus simple.
GALVAN.
Non, je répugne à user de violence avec un si proche parent.
LUPO.
Je répugne aussi à la violence, — votre oncle fut l’ami de mon père ; — mais je jure d’être seul et de ne lui faire aucun mal.
GALVAN.
La chose est difficile. Il est toujours bien escorté, et vous savez qu’il est encore vert ; il défendra ses doublons avec rage et se servira de ses armes. Vous voyez que l’affaire n’est pas une plaisanterie.
LUPO.
Vraiment ?
LISANDRO.
Parbleu ! nous espérons bien qu’il se fera tuer plutôt que de lâcher sa bourse !
LUPO.
Vous espérez ?…
LISANDRO.
Sans doute. Vous faites la besogne, et nous héritons !
LUPO, à Galvan.
C’est là ce que vous me proposez ?
GALVAN.
Non ! mais si un malheur arrivait… aux mille ducats de votre prise, j’en ajouterais mille autres…
LUPO.
Sortez de chez moi, lâches canailles, et n’y rentrez jamais I Sortez, sortez, ou je vous jette par les fenêtres. (Il les chasse. Délia, qui sort d’une pièce voisine, veut traverser pour sortir.)