ACTE PREMIER. · Scène première.
TISBEA, QUINTANA, qui a un froc de moine.
QUINTANA.
Belle Tisbea, que le ciel bénisse tes yeux noirs, et tes épaules de safran, et tes mains mignonnes. et ton pied léger, et ton sein virginal, et ton panier rebondi… (Il veut prendre le panier qu’elle porte.)
TISBEA.
C’est trop de compliments pour un religieux, frère Quintana ! Si le père Angelo vous entendait…
QUINTANA.
Le père Angelo a fait bien d’autres madrigaux, et même il ne s’arrêtait pas souvent aux paroles.
TISBEA.
Je sais qu’il a été un grand débauché, du temps qu’il menait la vie de seigneur à Naples ; — mais depuis cinq ans que la grâce a touché son âme, il mène ici une vie angélique, et c’est un grand bonheur pour vous d’avoir un tel maître.
QUINTANA.
Oui, je l’ai suivi au désert pour mon salut ; mais je croyais la chose plus agréable qu’elle ne l’est.
TISBEA.
Vous me faites l’effet d’un homme mal converti à la chasteté.
QUINTANA.
Ce n’est pas la paillardise, — je veux dire la concupiscence, — qui me tient ; hélas ! non, ne le crois pas, belle enfant. Tu me flatterais le museau de ta blanche main, que je la mordrais peut-être plutôt que de la baiser.
TISBEA.
Êtes-vous enragé ?
QUINTANA.
Non, car la rage ôte la faim et la soif, et moi je suis si affamé que quelque jour je me mangerai moi-même.
TISBEA.
J’entends : votre maître vous condamne à trop de jeûne ?
QUINTANA.
Et son vœu de pauvreté nous impose trop maigre chère. Aussi, si j’ôtais la bure qui me couvre, vous verriez le soleil et la lune à travers mes côtes, et si l’on me mettait une mèche… n’importe où, l’huile rance dont je suis abreuvé ferait de moi une lampe pour éclairer notre chapelle. Vous voyez bien que vous ne courez aucun risque auprès d’un homme exténué de macérations, et que mes soupirs s’adressent moins à vos charmes qu’au panier que vous nous apportez.
TISBEA.
Je suis une grande sotte d’avoir oublié le pain et les fruits. Je n’apporte que des fleurs pour la madone.
QUINTANA.
Des fleurs ! toujours des fleurs ! Je mange tant d’herbes et de plantes que quelque jour on me verra, pour sûr, enfanter un printemps…
TISBEA, mettant ses fleurs à la madone.
Dites au saint ermite de prier pour que mon vœu s’accomplisse, et priez aussi ; je vous apporterai demain un fromage de ma chèvre.
QUINTANA.
Sainte Vierge, un fromage ! Ô madone du cèdre, madone du Vésuve ! entends mes humbles supplications, vois mes larmes, vois mon cœur contrit et mes os qui percent ma peau ! Prends pitié de moi, envoie-moi un fromage, un fromage blanc et lourd comme le marbre dont tu es faite, un rocher, un bloc, un cratère, un volcan de fromage !
TISBEA.
Vous ne priez que pour vous ! Laissez-moi prier seule, et vous saurez ensuite ce qu’il faut demander pour moi. (Elle prie.) Madone du cèdre, madone des laves, toi qui as forcé l’éruption à s’arrêter ici et à respecter ta chapelle et ton arbre, toi qui connais ceux qui doivent être sauvés et ceux qui ne le seront pas, ramène mon fiancé sain et sauf, et je ferai à ton divin Bambino un collier de coquillages roses et de fleurs de grenadier. (À Quintana.) Vous direz à l’ermite de prier.
QUINTANA.
Pour qui ?
TISBEA.
Écoutez bien ! pour Moffetta, mon fiancé, qui est parti avec les brigands.
QUINTANA.
Ils l’ont pris ?
TISBEA.
Il a été de son gré avec eux par grande estime pour leur chef et dans l’espoir de me rapporter des colliers et des robes.
QUINTANA.
Comment ! il est avec cet abominable Lupo, la terreur du pays ! Que l’enfer le confonde ! Est-ce qu’il est près d’ici, ce loup endiablé ?
TISBEA.
Il s’est réfugié par ici cette nuit, et je sais qu’il est poursuivi par les archers. Voilà pourquoi je demande à la Vierge de ramener mon fiancé chez nous avant qu’on ne se batte.
QUINTANA.
On va se battre ? Il ne manquait que cela au charme de cette thébaïde ! Où me cacherai-je ?
TISBEA.
Vous resterez ici. La madone n’est pas en peine de faire un miracle de plus pour vous protéger. (Elle sort.)