‹ La Cour de Lunéville au XVIIIe siècle Les marquises de Boufflers et du Châtelet, Voltaire, Devau, Saint-Lambert, etc.Chapitre 23 sur 36 · CHAPITRE XX

CHAPITRE XX

(1748)

Séjour de la cour à Lunéville, du 15 septembre au 6 octobre.--Maladie de Voltaire.--La parodie de _Sémiramis_ est interdite.--Correspondance avec Frédéric.--Séjour de la cour à Commercy du 6 au 17 octobre.--Aveux de Mme du Châtelet à Stanislas.--Querelles avec Mme de Boufflers.--M. du Châtelet est nommé grand maréchal des logis.--Voltaire surprend Saint-Lambert et Mme du Châtelet.--Colère du philosophe.--Explications avec la marquise.--Réconciliation générale.--Les _Deux Amis_.

Le premier soin de Stanislas, en arrivant, fut d'annoncer à Mme de Boufflers l'heureux succès de sa négociation: il avait obtenu pour elle, auprès de Mesdames, la place de dame d'honneur qu'elle désirait vivement. La marquise, ravie, s'empressa d'écrire trois lettres à Mesdames pour les remercier. Grand fut l'étonnement des princesses auxquelles Louis XV n'avait parlé de rien. Elles s'empressèrent d'aller porter leurs lettres au roi, qui se borna à leur répondre: «C'est vrai, j'ai promis une place auprès de vous, mais seulement quand il y aurait une vacance.»

Après son lamentable retour à Lunéville, Voltaire avait dû s'aliter et recourir à la science du célèbre Bagard.

Peu à peu cependant, à force de soins et de repos, son état s'améliore, et il entre en convalescence; le 4 octobre, on lui permet de se rendre à la Malgrange. Quelques jours plus tard, la cour part pour Commercy, et le poète est assez bien rétabli pour la suivre et s'y installer avec elle.

Malheureusement, à peine arrivé il reçoit des nouvelles qui le mettent hors de lui et le troublent au point de le rendre plus malade que jamais. Ses amis de Paris ne lui annoncent-ils pas en effet que les Italiens préparent une parodie de _Sémiramis_. Une parodie! Permettra-t-on ce crime de lèse-Voltaire? Le poète fait demander une audience immédiate au roi de Pologne. Le roi accourt à son chevet et écoute avec bienveillance ses doléances. Il est entendu que Voltaire écrira à la reine de France une lettre très forte, très touchante, pour solliciter sa protection, et Stanislas, de son côté, appuiera la supplique auprès de sa fille. La promesse d'une si haute protection calme un peu le malade qui rédige aussitôt sa lettre, et, dans son zèle, il n'hésite pas à faire appel en sa faveur à l'inépuisable bonté de la reine, et même à sa piété!

Comme deux protections valent mieux qu'une, Voltaire s'adresse en même temps à Mmes de Pompadour, d'Aiguillon, de Luynes, de Villars, à MM. de Maurepas, de Gèvres, de Fleury, au président Hénault, bref à l'univers entier.

Il n'eut pas tort, car Marie Leczinska, qui ne l'aimait pas, refusa d'intervenir. Elle fit répondre sèchement que «les parodies étaient d'usage et qu'on avait travesti Virgile». Heureusement, Mme de Pompadour s'en mêla et la pièce fut interdite.

Ces alarmes apaisées, Voltaire renaît à l'existence et reprend peu à peu sa vie; sa correspondance est fort en retard, et il a bien de la peine à la mettre à jour. C'est surtout vis-à-vis de Frédéric, auquel il n'a pas écrit depuis un an, qu'il a des reproches à se faire. Le roi, assez jaloux, ne peut comprendre quel plaisir Voltaire et Mme du Châtelet peuvent éprouver à se laisser «enfumer» par Stanislas, ni quel charme peut les retenir dans une «tabagie», surtout quand Potsdam leur tend les bras. Le monarque écrit à son ami des lettres railleuses et se moque agréablement de son abandon:

Du plus bel esprit de France, Du poète le plus brillant, Je n'ai reçu depuis un an Ni vers ni pièce d'éloquence. . . . . . . . . . . . . . . . Cependant, un bruit court en ville: De Paris on mande tout bas Que Voltaire est à Lunéville! Mais quels contes ne fait-on pas!

Voltaire, qui se sent des torts, avoue bien à son royal correspondant qu'il a passé quelques mois à la cour de Lorraine «entre Stanislas et son apothicaire»; mais il trouve pour s'excuser une raison merveilleuse et bien digne de lui. S'il est à Lunéville au lieu d'être à Berlin, comme son cœur l'y pousserait, c'est qu'à Lunéville il est tout près de Plombières, qu'il va à chaque instant puiser des forces à cette fontaine de Jouvence et essayer de faire «durer encore quelques jours une malheureuse machine». Or, la vérité est qu'il déteste Plombières, qu'il n'y a pas mis les pieds depuis dix-huit ans, et qu'il compte bien n'y retourner jamais.

Cependant Saint-Lambert n'avait pas été invité au voyage de Commercy et Mme du Châtelet se désolait d'une séparation qui assurément devait être courte, mais qui ne lui en était pas moins cruelle.

Cet éloignement lui est tellement douloureux qu'elle a pris la résolution de tout avouer au roi, son intimité, sa liaison même, et de lui demander de laisser venir l'homme qu'elle adore:

«Je suis fâchée que cette confidence ne soit pas un plus grand sacrifice, ajoute-t-elle bravement, qu'elle ne me coûte pas davantage, vous verriez si je balancerais.»

En effet, la première fois que Stanislas se présente chez elle pour lui rendre visite, elle lui avoue qu'elle a du chagrin, qu'elle est malade, qu'elle a la migraine. Le roi remarque en effet qu'elle a mauvais visage.

Elle profite de l'occasion pour lui dire qu'elle a à lui parler et qu'elle lui demande un quart d'heure de conversation après le dîner. Le roi s'imagine qu'il est question de son mari, car la situation de M. du Châtelet n'était toujours pas réglée et restait pour la marquise un grave sujet de préoccupation.

--De quoi voulez-vous m'entretenir? lui dit-il. Vous est-il venu quelque idée?

--Ce n'est point sur les affaires de mon mari, répond-elle, mais sur les miennes propres, sur mon intérieur; vous avez assez de bontés pour moi pour que j'aie de la confiance en vous; l'amitié ne va point sans confiance et Votre Majesté m'en marque.

--Assurément, répondit le roi; mais de quoi s'agit-il? dites-le donc.

--Sire, cela ne se peut pas dire en un moment; donnez-moi une audience d'un quart d'heure et ne dites pas que je vous l'ai demandée.

Le roi promit et se retira.

Mme du Châtelet, ravie, écrit à son amant:

«Je ne sens que le plaisir de vous donner la plus grande marque d'amour qu'on puisse recevoir de sa maîtresse; je n'en rougirai jamais si vous le méritez.»

Aussitôt après le dîner, Mme du Châtelet eut l'audience qu'elle avait sollicitée. Sans s'embarrasser dans les périphrases, elle aborda nettement le sujet qui lui tenait au cœur.

--Sire, dit-elle, je vais vous confier un grand secret; mais je vis avec vous avec tant de liberté, vous me marquez tant de bonté et d'amitié, que je crois vous devoir ma confiance. Il y a quelqu'un qui est fort amoureux de moi et qui est au désespoir de ne point aller à Commercy. J'en suis si touchée que je ne puis me dispenser de vous demander de l'y mener. Vous savez qu'il n'y a point de femme qui se fâche de ce sentiment. Je vous avoue que ceux qu'il a pour moi me touchent beaucoup, et que j'ai beaucoup de chagrin de celui que ce voyage lui cause.

Le roi répondit:

--Je trouve très bon qu'il vienne me faire sa cour à Commercy; il n'a qu'à y venir.

--Mais où le logerez-vous?

--Il n'a qu'à loger chez le curé, comme à l'autre voyage, riposta le roi; d'ailleurs, ce voyage-ci sera fort court, et, ne l'ayant pas mis du commencement, cela paraîtrait singulier et ferait tenir des propos. Ces petits voyages causent mille tracasseries et sont la source de mille chipotages.

--Mais vous le mettrez des autres voyages?

--Nous verrons.

--J'espère que votre amitié pour moi vous donnera de la bonté pour lui.

--Oh! pour cela, oui.

Et Stanislas leva l'audience.

Mme du Châtelet avoue naïvement que, pendant toute cette conversation, le roi paraissait plus embarrassé qu'elle et qu'il avait l'air d'en désirer la fin.

Profitant de la permission si bénévolement accordée, Saint-Lambert accourut à Commercy, et, ainsi qu'il était convenu, logea comme d'habitude chez le curé.

Ce fut, certes, un grand bonheur pour Mme du Châtelet, mais non pas un bonheur sans mélange, car la présence de Saint-Lambert lui amena bien des ennuis. D'abord, Voltaire ne s'avisa-t-il pas d'être jaloux et de faire scènes sur scènes à la divine Émilie? Elle se défendit avec toute l'énergie d'une mauvaise conscience; mais le philosophe, qui n'était pas crédule, ne se laissa qu'à demi persuader. La paix se rétablit cependant dans ce faux ménage, mais une paix boiteuse et qui laissait la porte ouverte à de nouvelles crises.

Une autre tracasserie allait donner à Mme du Châtelet bien du souci.

Mme de Boufflers qui, jusqu'alors, avait été sa meilleure amie, qui avait pris avec tant de désinvolture sa liaison avec Saint-Lambert, soit qu'elle fût poussée par la jalousie, soit sous l'influence d'un autre sentiment, était devenue, depuis le voyage de Plombières, aussi quinteuse et désagréable qu'elle était autrefois complaisante et gracieuse; c'était à tel point qu'elle rendait la vie intolérable à son ancienne amie.

Mme du Châtelet se plaint amèrement de son caractère, de ses injustices continuelles; elle supporte tout parce qu'elle est sous sa dépendance et qu'elle peut la séparer de son ami; elle pousse même la patience jusqu'à feindre de ne rien sentir; elle continue à lui témoigner mille amabilités, à lui faire réciter ses rôles, etc., mais tout est en pure perte.

Comme, malgré leurs rencontres fréquentes, Mme du Châtelet écrit sans cesse à Saint-Lambert, nous sommes au courant des soucis de son existence:

«L'aigreur et la fureur continuent; il n'y a rien à faire avec un tel caractère que de l'éviter et de rougir de l'avoir aimé, surtout moi qui n'avais pas pour excuse l'illusion du goût et de l'amour, et qui cependant la regrette peut-être plus que vous.

«Je vais à une heure à la Fontaine Royale à cheval; vous devriez y venir. Mme de Boufflers n'en aura ni plus ni moins d'humeur. Elle ne veut aller au théâtre que pour jouer. Cela vous fera du bien et me fera un plaisir extrême. Il y a mille ans que je ne vous ai vu. Vous trouverez chez moi un morceau pour manger... Je vous adore et je vous aime enfin pour vous aimer toujours.»

Les préoccupations et les ennuis que lui donnait l'irritabilité de Mme de Boufflers furent compensés pour Mme du Châtelet par un grand bonheur. Le roi, qui était décidément très désireux d'être agréable à la marquise, finit enfin par lui donner la satisfaction qu'elle désirait. Il créa pour M. du Châtelet la charge de grand maréchal des logis de la cour avec 2,000 écus d'appointements, partageables entre le mari et la femme. En même temps, il nomma M. de Bercheny grand écuyer. Cette solution combla de joie la marquise; désormais, elle était assurée de pouvoir vivre en Lorraine, elle ne quitterait plus Saint-Lambert; bref, c'était à ses yeux le bonheur parfait. Elle écrit, ravie, à d'Argental: «Je ne puis trop me louer des bontés du roi de Pologne; assurément, je lui serai attachée toute ma vie.»

C'est pendant les derniers jours du séjour à Commercy que se place un incident tragique et comique à la fois.

Tout allait le mieux du monde: Mme du Châtelet était ravie d'avoir obtenu pour son mari la situation qu'elle souhaitait; elle était radieuse d'avoir retrouvé son cher Saint-Lambert; les fêtes succédaient aux fêtes. Il n'y avait qu'une ombre au tableau: c'étaient les mauvaises humeurs de Mme de Boufflers; mais la divine marquise avait fini par en prendre son parti.

Dans son ravissement, elle ne se contentait pas de voir Saint-Lambert chez le curé; elle l'attirait chez elle et très imprudemment ne lui ménageait pas les preuves de sa tendresse.

Un après-midi, sur le tard, elle se trouvait avec le bel officier dans un petit salon de son appartement; les persiennes mi-closes favorisaient les doux épanchements. Soit hasard, soit jalousie, Voltaire entre sans se faire annoncer; il traverse l'appartement, pénètre brusquement dans le petit salon et trouve Mme du Châtelet et Saint-Lambert dans une situation qui ne pouvait laisser le moindre doute sur la nature de leurs occupations.

A cette vue, le philosophe indigné ne peut se contenir; il accable d'invectives sa divine amie et il ne ménage pas davantage son partenaire. La marquise éperdue ne sait que répondre; mais Saint-Lambert, après un moment d'émotion, se ressaisit. Il dit à Voltaire de sortir s'il n'est pas content; que, du reste, il se tient à sa disposition et lui rendra toutes les raisons qu'il voudra.

Voltaire s'éloigne furieux, en disant à Mme du Châtelet qu'il ne la reverra jamais.

Le coup fut terrible pour le philosophe. Confiant dans sa maîtresse, dans ses quarante-trois ans, dans un long attachement et dans un commerce intellectuel qui était un grand charme pour tous deux, il se croyait à l'abri de ce vulgaire désagrément. Il avait pardonné le passé sur lequel on ne pouvait revenir, mais il entendait préserver le présent.

Il oubliait sa propre ingratitude en maintes circonstances, son indifférence quand sa vanité était en jeu, la froideur enfin de son tempérament.

Quoi qu'il en fût, Voltaire rentra chez lui au comble de l'exaspération et de la colère, et il fit aussitôt appeler Longchamp.

Sans explications, il lui ordonne de louer ou d'acheter une chaise de poste, d'y faire mettre des chevaux et de tout préparer pour un départ immédiat; il veut quitter Commercy cette nuit même.

Longchamp, qui tombe des nues et qui n'y comprend rien, croit prudent de voir d'abord Mme du Châtelet. La marquise lui recommande de se tenir tranquille et par-dessus tout de gagner du temps.

Le secrétaire revient alors auprès de Voltaire et lui affirme qu'il n'a pu, malgré tous ses efforts, trouver une chaise de poste. Il reçoit l'ordre d'aller le lendemain à Nancy en acheter une à tout prix.

Mme du Châtelet, mise au courant de l'immuable décision du philosophe, comprend que la situation est grave et qu'il faut jouer le tout pour le tout. Elle aussi est au désespoir; elle est désolée d'avoir fait de la peine à son ami, qu'elle aime toujours après tout, et puis à aucun prix elle ne veut rompre une liaison qui fait toute sa gloire. Donc elle se rend chez Voltaire qu'elle trouve couché. Elle s'asseoit familièrement sur son lit et commence des explications, des excuses assez pénibles.

Tout d'abord, elle lui soutient qu'il s'est mépris sur le plus innocent des tête-à-tête, que l'obscurité l'a trompé, qu'il a mal vu. Mais Voltaire l'interrompt brusquement: il a vu, bien vu; il est inutile d'insister.

Mme du Châtelet, puisque le mensonge ne sert à rien, prend le parti de la franchise: eh bien, oui, c'est vrai, elle a été infidèle; mais est-ce sa faute, à elle? Est-ce sa faute si elle a un cœur aimant, un tempérament ardent? Est-ce sa faute si Voltaire l'abandonne, la délaisse, ne lui donne que des satisfactions illusoires? Est-ce sa faute s'il agonise depuis des années? En réalité, n'est-ce pas une nouvelle preuve d'amour qu'elle lui donne en le ménageant? Puisque sa santé le condamne au repos, ne vaut-il pas mieux que ce soit un ami qui le remplace que tout autre? Va-t-il prendre au tragique, lui, philosophe, un accident si banal, et dont personne ne se soucie? Va-t-il de gaieté de cœur se couvrir de ridicule et briser un attachement de vingt ans? Va-t-il la réduire au désespoir pour un fait dont elle n'est pas responsable et de si peu d'importance? L'aime-t-elle moins? Mais au fond elle l'adore, elle est à lui à jamais.

Voltaire, après s'être d'abord bouché les oreilles, se laissait peu à peu frapper par la puissance de ces arguments, convaincre par cette rude logique; sa colère s'apaisait. La marquise n'avait pas fini de plaider qu'il lui tendait les bras.

--Ah! madame, dit-il, vous aurez toujours raison; mais, puisqu'il faut que les choses soient ainsi, du moins qu'elles ne se passent point devant mes yeux.

La réconciliation accomplie, Mme du Châtelet embrasse Voltaire, le supplie encore de tout oublier, et elle se retire. De là elle court chez Saint-Lambert qu'elle doit calmer à son tour, car il se prétend offensé et, conformément aux lois de l'honneur, il veut tout pourfendre, tout massacrer. A force de supplications, de tendresse, Émilie finit par lui faire entendre raison et obtenir qu'il ira faire auprès de Voltaire une démarche de conciliation. Le lendemain, en effet, Saint-Lambert, assez penaud, se présente chez le philosophe et balbutie quelques excuses; Voltaire, qui a retrouvé toute sa philosophie, ne le laisse pas achever; il l'embrasse et lui dit:

--Mon enfant, j'ai tout oublié, et c'est moi qui ai eu tort. Vous êtes dans l'âge heureux où l'on aime, où l'on plaît; jouissez de ces instants trop courts: un vieillard, un malade comme je suis, n'est plus fait pour les plaisirs.

Le soir même, le trio soupait chez Mme de Boufflers, et, à partir de ce moment, Voltaire, Mme du Châtelet et Saint-Lambert vécurent dans la plus parfaite harmonie. Voltaire composa même sur ce singulier incident de sa vie un petit acte fort badin; malheureusement il en a détruit le manuscrit[128].

[128] L'abbé de Voisenon raconte une plaisante anecdote au sujet des rapports de Mme du Châtelet et de Voltaire:

«Mme du Châtelet n'avait rien de caché pour moi; je restais souvent tête à tête avec elle jusqu'à cinq heures du matin, et il n'y avait que l'amitié la plus vraie, qui faisait les frais de nos veillées. Elle me disait quelquefois qu'elle était entièrement détachée de Voltaire. Je ne répondais rien; je tirais un des huit volumes (des lettres manuscrites de Voltaire à la marquise, lettres qu'elle avait divisées en huit beaux volumes in-quarto) et je lisais quelques lettres. Je remarquais des yeux humides de larmes; je renfermais le livre promptement en lui disant: «Vous n'êtes pas guérie.» La dernière année de sa vie, je fis la même épreuve: elle les critiquait; je fus convaincu que la cure était faite. Elle me confia que Saint-Lambert avait été le médecin.» (VOISENON, _Œuvres complètes_, 1781.)

Ce faux «ménage à trois», d'un accord commun, qui paraît si choquant à nos mœurs plus réservées, n'avait rien qui effrayât nos ancêtres; de même que Voltaire, le premier émoi passé, avait trouvé plaisant de composer une petite comédie sur sa mésaventure, de même Saint-Lambert ne dédaigna pas d'écrire un conte iroquois, _les Deux Amis_, où il vante les avantages et l'agrément de l'amour à trois.

La nouvelle est assez piquante et assez caractéristique des mœurs de l'époque pour mériter une brève description:

Deux jeunes Iroquois, Tolho et Mouza, élevés l'un près de l'autre, étaient liés par la plus étroite amitié. Non loin de leur cabane vivait une jeune fille vive, aimable et gaie, Erimée. Tolho et Mouza s'éprirent peu à peu pour elle de l'amour le plus violent. Comme ils s'aimaient trop pour se rien cacher, ils se firent bientôt l'aveu de leur passion réciproque. Cette confidence les plongea tout d'abord dans un morne désespoir, désespoir si profond qu'ils ne songeaient plus qu'à se précipiter dans le fleuve voisin, pour y trouver le repos et l'oubli éternel.

Puis, la réflexion aidant, ils en arrivèrent l'un et l'autre à une solution moins radicale.

«Pourquoi, se disait Tolho, ne pourrais-je partager les plaisirs de l'amour avec l'ami de mon cœur, l'ornement de ma vie?»

Mouza s'interrogeait de son côté: «Si Tolho goûtait dans les bras d'Erimée les plaisirs de l'amour, pourquoi mon âme en serait-elle affligée? mon âme, qui est heureuse des plaisirs de Tolho. C'est parce qu'Erimée serait à Tolho et ne serait pas à moi. Mais, si Erimée le veut, ne pouvons-nous pas être heureux l'un et l'autre. Elle serait à nous et, alors?...»

Quand Mouza fit part à son ami d'enfance de ces réflexions si sages, Tolho, frappé de leur côté pratique, ne put s'empêcher de s'écrier: «O moitié de moi-même, je sens que je puis tout partager avec toi.»

La candide Erimée, consultée, trouva que ce mariage en partie double n'avait rien qui fût de nature à l'effrayer et même par certains côtés pouvait passer pour fort avantageux; aussi loin d'élever des objections se déclara-t-elle? toute prête à l'accepter. Aussitôt dit, aussitôt fait. Un vieux sachem qui passait par là fut prié de donner, sans perte de temps, la bénédiction à l'aimable et impatient trio.

Cette union tourna du reste le mieux du monde: «Erimée ne parut se refroidir ni pour l'un ni pour l'autre de ses époux; on n'a point su lequel des deux lui était le plus agréable. On a dit qu'elle était plus tendre avec Mouza et plus passionnée avec Tolho.»

Saint-Lambert termine sa nouvelle par ces quelques lignes qu'il serait dommage de ne pas citer dans toute leur candeur:

«Tous trois, après avoir passé leur jeunesse dans les plaisirs et les agitations de l'amour, jouirent de la paix et des douceurs de l'amitié. L'heureuse Erimée fut toujours vigilante, douce, attentive et laborieuse, et le modèle de la fidélité conjugale.»

Le conte iroquois parut charmant aux contemporains et imprégné d'une philosophie souriante dont personne ne songea à se choquer.

A partir des incidents de Commercy, Mme du Châtelet, Voltaire, Saint-Lambert vivent dans une intimité plus étroite que jamais, d'autant plus douce qu'ils n'ont plus rien à se cacher; ils se comblent mutuellement d'attentions délicates et de prévenances: c'est l'âge d'or!

Aussi, peu de temps après, le philosophe n'hésite-t-il pas à proclamer sa vie la plus enviable de toutes, «près de Boufflers et d'Emilie».

Il écrit au président Hénault:

. . . . . . . . . . . . . . . . . Que m'importent de vains discours Qui s'envolent et qu'on oublie? Je coule ici mes heureux jours Dans la plus tranquille des cours, Sans intrigue, sans jalousie, Auprès d'un roi sans courtisans, Près de Boufflers et d'Émilie. Je les vois et je les entends, Il faut bien que je fasse envie.

Le philosophe s'est si bien résigné à son sort et il a si bien pardonné à Saint-Lambert qu'il lui adresse une délicieuse épître, où il se plaisante lui-même sur ses infortunes:

A SAINT-LAMBERT

Tandis qu'au-dessus de la terre, Des aquilons et du tonnerre, La belle amante de Newton, Dans les routes de la lumière, Conduit le char de Phaéton, Sans verser dans cette carrière, Nous attendons paisiblement, Près de l'onde castalienne, Que notre héroïne revienne De son voyage au firmament; Et nous assemblons pour lui plaire, Dans ces vallons et dans ces bois, Les fleurs dont Horace autrefois Faisoit des bouquets pour Glycère. Saint-Lambert, ce n'est que pour toi Que ces belles fleurs sont écloses; C'est ta main qui cueille les roses, Et les épines sont pour moi. Ce vieillard chenu qui s'avance, Le Temps, dont je subis les loix, Sur ma lyre a glacé mes doigts, Et des organes de ma voix Fait trembler la sourde cadence. Les Grâces, dans ces beaux vallons, Les dieux de l'amoureux délire, Ceux de la flûte et de la lyre T'inspirent tes aimables sons, Avec toi dansent aux chansons, Et ne daignent plus me sourire. Dans l'heureux printemps de tes jours, Des dieux du Pinde et des Amours, Saisis la faveur passagère; C'est le temps de l'illusion. Je n'ai plus que de la raison; Encore, hélas! n'en ai-je guère.

Mais je vois venir sur le soir, Du plus haut de son Aphélie, Notre astronomique Émilie, Avec un vieux tablier noir, Et la main d'encre encor salie, Elle a laissé là son compas, Et ses calculs et sa lunette; Elle reprend tous ses appas: Porte-lui vite à sa toilette Ces fleurs qui naissent sous tes pas, Et chante-lui sur ta musette Ces beaux airs que l'amour répète Et que Newton ne connut pas.