CHAPITRE XXI
Retour à Lunéville.--Voltaire et le parti dévot.--Panpan et les dames de la cour.--Représentations théâtrales.--Fermeture du théâtre.--Départ de Voltaire et de Mme du Châtelet.
Le voyage à Commercy, signalé par les graves incidents que nous venons de raconter, ne fut que de quelques jours; dès le 17 octobre, la cour était de retour à Lunéville.
Mme du Châtelet, qui n'a plus de ménagements à garder ni vis-à-vis du roi, ni vis-à-vis de Voltaire, est heureuse de sa liberté relative, et elle en profite pour jouir plus complètement de son cher Saint-Lambert; car sa passion pour lui, loin de diminuer, n'a fait qu'augmenter. Elle n'a qu'un ennui: c'est la mauvaise humeur persistante, nous pourrions dire la méchanceté de Mme de Boufflers. Cette méchanceté se manifeste sous toutes les formes et de façon incessante.
Bien que la divine Émilie et son ami se voient à tout instant, il n'y a pas de jour où la marquise n'éprouve encore le besoin d'écrire.
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«Je m'éveille et ce n'est pas pour vous voir, c'est pour aller à Chanteheu. Qu'ai-je à faire à Chanteheu, puisque je suis bien résolue à ne vouloir point avoir d'obligation à une femme avec laquelle je sens que je ne pourrai pas vivre? Le bonheur de vivre avec vous est le seul que mon cœur puisse connaître, mais vous ne voudriez pas que je l'achetasse à ce prix... Je ne veux avoir d'autres chaînes que celles qui m'attachent à vous. Il y a bien peu de gens qui soient dignes qu'on leur ait obligation. J'ai aimé Mme de Boufflers assez pour ne le pas craindre, mais je ne pense plus de même. Je sens que, peu à peu, ses humeurs ont lassé mon amitié, et je suis aussi détachée d'elle que je vous suis liée invinciblement. Je vous aurai une obligation extrême de lui montrer la façon dont je pense; je n'aurai point d'aigreur avec elle, mais je sens que je n'aurai plus les mêmes manières. Mon extérieur est toujours l'image de mon cœur, quoi que vous en puissiez dire, et je ne crains pas que vous me le niez longtemps... Il me reste bien peu de temps à vous voir, mais on m'en dérobe trop. Je ne suis heureuse qu'avec vous.»
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«On ne peut point écrire en l'air des choses aussi tendres que lorsqu'on a tout son loisir. D'ailleurs, j'ai l'âme fort agitée. Je vois qu'il n'y a aucune ressource avec qui vous savez et que les bons procédés ne font pas plus sur elle que la colère; je crois qu'elle les craint encore davantage. Je crois qu'elle fait tout ce qu'elle peut pour éloigner le roi de moi; elle n'y a pas réussi, mais elle y réussira. Mes bons procédés ne m'ont attiré que des aigreurs; elle ne veut pas que nous passions notre vie ensemble, cela est sûr. Mais si vous m'aimez autant que vous le dites, autant que vous le devez et autant que je vous aime, nous nous en passerons bien. J'ai passé ma vie dans l'indépendance, et assurément je ne choisirai pas ses chaînes; je ne veux dépendre que de mon goût et de mes plaisirs; il n'y en a point pour moi sans vous, cela est sûr... Son aigreur, ses farces, son ton sont inconcevables, et je vous assure qu'il faut songer à ne s'en plus embarrasser et à ne s'en plus occuper.»
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«Vos lettres sont charmantes, surtout la dernière. Vous avez plus d'esprit et plus de loisir que moi, mais non plus d'amour. N'ayez pas cette vanité-là, je vous prie. M. de Voltaire ne quitte pas ma chambre et ne cesse de me prêcher sur Mme de Boufflers; j'en suis excédée; je fais plus que je dois. Mais c'est assurément ce qui ne peut jamais m'arriver avec vous. Je vous dois bien de l'amour et je vous jure que je ne suis point en reste. Oui, délices de mon cœur, puisque vous voulez un nom; oui, je vous adore, je vous attends avec la plus grande impatience.»
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Mme du Châtelet n'était pas seule à éprouver des tracasseries. Le philosophe lui-même avait aussi quelques ennuis. Le Père de Menoux et le parti dévot, qui avaient cru fort habile d'attirer Voltaire à la cour de Lorraine, éprouvèrent une grande déception en voyant à quel point leurs chimériques projets étaient loin de se réaliser. Non seulement la présence du philosophe et de la divine Émilie n'avait pas nui à la faveur de Mme de Boufflers; mais au contraire la domination de la favorite n'en était que plus complète, plus absolue.
Le parti dévot, fort marri de sa déconvenue, commença donc à faire campagne contre celui qu'il avait si imprudemment attiré: le Père de Menoux, en particulier, s'efforçait d'agir sur l'esprit de Stanislas, et il ne manquait pas une occasion de l'engager à se défier de Voltaire. Un jour où il lui parlait avec véhémence de l'hypocrisie du philosophe, le roi lui répondit spirituellement:
--C'est lui-même et non pas moi qu'il fait dupe du rôle qu'il joue. Son hypocrisie est du moins un hommage qu'il rend à la vertu. Et ne vaut-il pas mieux que nous le voyions hypocrite ici que scandaleux ailleurs?
On faisait courir les bruits les plus absurdes et on les colportait à l'envie pour soulever la population contre le philosophe. On racontait que la nuit les feuilles des arbres jaunissaient dans les allées du bosquet où Voltaire avait médité pendant le jour; on affirmait qu'on entendait des bruits sinistres sortir de l'appartement du réprouvé.
Tout le monde se mettait de la partie, les femmes elles-mêmes. Un jour, Voltaire se trouvait en visite chez la jolie Mme Alliot, la femme du conseiller aulique. Un orage violent étant venu à éclater, la maîtresse de la maison, fort incivilement, pria le philosophe de se retirer, parce que sa présence pourrait bien attirer le tonnerre sur la maison. Voltaire indigné lui répondit: «Madame, j'ai pensé et écrit plus de bien de celui que vous craignez tant, que vous n'en pourrez dire toute votre vie.»
Mais toutes ces petites misères ne troublaient guère le philosophe. Il se sentait si bien soutenu et défendu par le roi qu'il riait tout le premier des absurdités qui se débitaient sur son compte. Il n'en contribuait pas moins avec Mme du Châtelet à faire de la cour de Lorraine la plus agréable des cours.
Certes, Mme de Boufflers, Mme du Châtelet, Voltaire étaient les étoiles de première grandeur qui resplendissaient à Lunéville; mais il y avait encore d'autres astres de moindre importance qui contribuaient pour une très large part à l'agrément de la vie de chaque jour.
Mmes de Talmont, de Lutzelbourg, de Bassompierre, de Lenoncourt, de Cambis, Alliot, Durival, Héré, etc., sont toutes pleines d'entrain et de gaieté et forment des réunions charmantes.
Panpan, Porquet, d'Adhémar, le chevalier de Listenay, M. de Rohan, etc., leur donnent la réplique; Panpan surtout est d'une inépuisable gaieté, il est le boute-en-train de la petite cour.
Depuis les malheurs immérités qui l'ont frappé, Panpan ne connaît plus d'obstacles; s'il ne quitte plus et pour cause les régions platoniques, il n'a pas renoncé au commerce des dames, bien au contraire; il ne s'en montre que plus aimable et plus empressé. Entre les dames de la cour et lui, c'est un échange incessant d'épîtres galantes, de cadeaux, de plaisanteries. Sans cesse il offre à ses belles amies des fêtes, des réunions, des soupers; mais bien entendu il n'est pas question de jalousie. Un jour, il les convie à souper en leur adressant ces quelques vers:
Il est permis à chaque dame De m'amener son favori, Quand ce serait même un mari. Pour moi, qui suis à peu près femme, Je crois qu'il m'est aussi permis D'amener un de mes amis, Fine fleur de chevalerie, Noble et brave comme Amadis, Plus expert en galanterie Que tous les preux du temps jadis.
Mme de Lenoncourt avait fait croire à Panpan qu'elle se nommait Jeanne et le facétieux lecteur lui adressait à tout propos ce vers de la Pucelle:
Il était vrai, la Jeanne avait raison.
Grande est l'indignation de Panpan lorsqu'il apprend par hasard que Mme de Lenoncourt s'est moquée de lui et qu'elle s'appelle Thérèse; il lui écrit:
Croyez-vous donc que sans contrainte, On puisse ainsi de sainte en sainte Faire trotter mon Apollon? Vous changez de nom à votre aise. Change-t-on aisément de ton? On ne saurait chanter Thérèse Comme on chanterait Jeanneton. Et pourquoi donc Thérèse? Et pourquoi donc plus Jeanne? Avez-vous peur d'avoir toujours raison? Mais votre esprit vous y condamne Bien plus que votre premier nom.
Panpan ayant eu un jour la singulière idée de lancer un costume jaune du plus fâcheux effet, Mme de Cambis lui demande d'y renoncer. Panpan, qui n'aime pas à contrister les dames, s'exécute aussitôt en adressant à la jeune femme ce galant madrigal:
Sur l'air: _Du haut en bas_.
Pour vous charmer, Sans regrets j'ai quitté le jaune, Pour vous charmer. Que ne puis-je vous enflammer? Ah! je quitterais même un trône, Ainsi que j'ai quitté le jaune Pour vous charmer.
Panpan ne se borne pas à donner des fêtes aux dames; il les comble de cadeaux. Son amie, sa très chère amie, Mme Durival, ayant eu l'imprudence de parler devant lui de flambeaux dont elle a grande envie, Panpan s'empresse de les lui envoyer:
Les voilà, ces flambeaux; qu'en avez-vous à faire? Dans votre esprit, dans vos beaux yeux, La Raison et l'Amour en ont allumé deux, Dont l'un nous brûle, et l'autre nous éclaire. Lorsqu'on travaille pour vous plaire, Les vers viennent en foule, on les tourne aisément; Mais tourner des flambeaux, c'est toute une autre affaire. Vous auriez eu ceux-ci dès le premier moment, Si vous saviez aussi promptement faire Un tourneur qu'un poète, et surtout qu'un amant.
Mme Durival veut répondre dans la même langue, mais elle a plus de bonne volonté que de facilité. Panpan, qui est un puriste, la plaisante sur son inexpérience tout en lui décochant un compliment flatteur:
Je ne sais pas si dans l'art de rimer Vous serez toujours écolière, Mais je sais, et tout sert à me le confirmer, Que vous serez toujours maîtresse en l'art de plaire.
Panpan, nous l'avons dit, était resté dans la plus étroite intimité avec Mme de Boufflers. Il avait conservé pour elle non pas une simple affection, mais un véritable culte. Elle n'avait pas d'ami plus dévoué, plus attaché. Dans tous ses vers, dans toutes ses lettres, le nom de la charmante femme revient sans cesse; on voit, on sent qu'il l'adore toujours. Pas un anniversaire ne se passe sans qu'il lui adresse des vers. Elle-même éprouve toujours pour lui la plus tendre, la plus fidèle amitié. En 1746, Panpan reconnaissant lui envoie ce bouquet:
Du bon esprit naît le bonheur suprême; En tout vous en suivez la loi. Quels vœux former pour vous? Ah! je ne saurais même Vous souhaiter plus de bontés pour moi.
L'affection si profonde qu'il éprouve pour la mère, il l'a reportée sur la fille, sur la «divine mignonne»; il comble l'enfant de cadeaux et de marques d'affection.
Un jour il lui apporte deux petits amours de porcelaine, accompagnés de ces vers:
On voit, jeune Boufflers, croître en vous tous les ans Les beautés, les grâces légères, Les vertus et les agréments De la plus aimable des mères. Souffrez donc que j'apporte à vos jeux innocents Ces deux jolis marmots qui, maintenant vos frères, Deviendront dans peu vos enfants.
Si Mme de Boufflers est charmante pour son ancien ami, Voltaire n'est pas moins aimable pour son modeste «confrère en Apollon»; il saisit avec empressement toutes les occasions de lui montrer son estime et son amitié. En 1748, il lui offre ses ouvrages avec cette dédicace:
Cher Panpan, lecteur bénévole, Vous dont l'amitié me console De la haine des beaux esprits, Recevez chez vous mes écrits. Qu'ils y bravent la main des Parques, Qu'ils soient placés chez les monarques, Mais surtout dans votre taudis.
Panpan très touché des attentions de son _Idole_, ne manque jamais l'occasion de lui témoigner sa gratitude:
Je ne veux plus de toi, muse, que quelques vers Pour chanter le plaisir, mes amis et Boufflers. Fais-les couler avec délices Du sein de cet humble réduit. Qu'ils fassent, s'il se peut, un jour assez de bruit Pour que de ses bontés Voltaire s'applaudisse Et que Joffrin rougisse De m'avoir éconduit.
Depuis que l'on est de retour à Lunéville, les fêtes se succèdent sans interruption. Mme du Châtelet, qui est infatigable, fait marcher de front les comédies, l'opéra, les lectures, les travaux astronomiques, ses amours, etc.
Voltaire n'est pas moins actif. Il compose des madrigaux pour les dames, il refait _Sémiramis_, il écrit l'histoire de la guerre de 1741; enfin, il travaille nuit et jour, sans trêve ni repos.
Il ne perd pas une occasion d'adresser au roi et à la favorite d'aimables compliments.
A MADAME DE BOUFFLERS
Le nouveau Trajan des Lorrains Comme roi n'a pas mon hommage; Vos yeux seraient plus souverains, Mais ce n'est pas ce qui m'engage. Je crains les belles et les rois: Ils abusent trop de leurs droits; Ils exigent trop d'esclavage. Amoureux de ma liberté, Pourquoi donc me vois-je arrêté Dans les chaînes qui m'ont su plaire? Votre esprit, votre caractère Font sur moi ce que n'ont pu faire Ni la grandeur ni la beauté.
Non content de tous ces travaux divers, le poète compose encore de petites pièces destinées au théâtre de la cour et qui doivent être interprétées par la troupe «de qualité.»
Mme de Boufflers, Mme du Châtelet, Mme de Lutzelbourg, Mme de Lenoncourt, le vicomte de Rohan, Panpan, Saint-Lambert, etc., contribuent à l'éclat des représentations. Tous ont dû accepter des rôles, et ils s'en tirent non sans éclat.
«Depuis que je suis ici, écrit Mme du Châtelet, je n'ai fait que jouer l'opéra et la comédie. Votre ami nous a fait une comédie en vers et en un acte qui est très jolie, et que nous avons jouée pour notre clôture. J'ai joué aussi l'acte du feu des _Éléments_[129], et je voudrais que vous y eussiez été, car, en vérité, il a été exécuté comme à l'Opéra.»
[129] Ballet de Roy, musique de Destouches.
Voltaire ne se contente pas de faire des comédies, il en joue. On lui demande d'interpréter des rôles, et le poète, qui adore les planches, ne se fait pas trop prier. Il profite de l'occasion pour couvrir de louanges son hôte bienfaisant.
Voici le compliment qu'il débite à Stanislas et à la princesse de la Roche-sur-Yon après avoir joué le rôle de l'assesseur dans l'_Étourderie_[130]:
O roi dont la vertu, dont la loi nous est chère, Esprit juste, esprit vrai, cœur tendre et généreux, Nous devons chercher à vous plaire, Puisque vous nous rendez heureux. Et vous, fille des rois, princesse douce, affable, Princesse sans orgueil et femme sans humeur, De la société, vous, le charme adorable, Pardonnez au pauvre assesseur.
[130] Comédie en un acte de Fagan.
Mais le poète n'adresse pas uniquement ses louanges aux grands de la terre; les interprètes qui se distinguent ont droit aussi à ses éloges. Mlle de la Galaizière ayant, joué à ravir le rôle de Lucinde dans l'_Oracle_[131], reçoit ces vers charmants:
J'allais pour vous au dieu du Pinde Et j'en implorais la faveur. Il me dit: «Pour chanter Lucinde Il faut un dieu plus séducteur.» Je cherchai loin de l'Hippocrène Ce dieu si puissant et si doux; Bientôt, je le trouvai sans peine, Car il était à vos genoux. Il me dit: «Garde-toi de croire Que de tes vers elle ait besoin; De la former, j'ai pris le soin; Je prendrai celui de sa gloire.»
[131] Petite comédie de Saint-Foix.
Cependant, cette succession de plaisirs, d'opéras, de comédies devait avoir une fin. On ne peut toujours s'amuser. Et puis, ne faut-il pas avant tout respecter les lois de l'Église? A l'approche de l'Avent, Stanislas décide que les spectacles vont cesser.
Voltaire s'incline devant la volonté royale; la troupe «de qualité» donne une dernière et brillante représentation, et, à la fin du spectacle, le poète, entouré de tous les interprètes, s'avance sur le devant de la scène et, parlant à Stanislas, lui adresse ce compliment:
Des jeux où présidaient les Ris et les Amours, La carrière est bientôt bornée; Mais la vertu dure toujours: Vous êtes de toute l'année.
Nous faisions vos plaisirs et vous les aimiez courts; Vous faites à jamais notre bonheur suprême, Et vous nous donnez tous les jours Un spectacle inconnu trop souvent dans les cours, C'est celui d'un roi que l'on aime.
Les représentations étant terminées, Voltaire charmait encore son hôte en lui faisant lecture de ses travaux. Il poursuivait toujours l'histoire de la guerre de 1741 et venait d'achever l'épisode relatif aux derniers malheurs de la maison des Stuart. Un jour, il donnait lecture à la cour assemblée d'un passage des plus pathétique. L'émotion était générale, car on ne pouvait entendre l'historien sans se rappeler les propres et cruelles infortunes de Stanislas. Et puis, ne savait-on pas que la princesse de Talmont, qui assistait à la lecture, au premier rang, était la maîtresse du prince Édouard? La lecture fut interrompue par l'arrivée du courrier. L'indignation, la stupeur furent générales quand on apprit qu'en vertu du traité conclu avec l'Angleterre, le prétendant venait d'être arrêté à la sortie de l'Opéra. Il avait fallu en arriver aux pires extrémités; le prince, saisi par les archers, avait été enfermé à Vincennes, puis conduit hors du royaume.
Stanislas, saisi de pitié et n'écoutant que son cœur, envoya aussitôt un courrier au prince exilé pour lui offrir un asile dans ses États.
Les derniers temps du séjour en Lorraine sont attristés par des querelles assez fréquentes entre Saint-Lambert et Mme du Châtelet. Cette dernière se plaint sans cesse de la froideur de son amant; elle l'accuse de la délaisser, de l'oublier, tant et si bien que la séparation allait presque devenir un soulagement pour tous les deux:
«Me laisser envoyer deux fois chez vous sans m'écrire, me voir à quatre heures quand je vous demande de venir à une heure, et cela en me mandant que vous vous portez bien, c'est me dire assez comment vous pensez pour moi après la façon dont vous m'avez quittée hier au soir. Il faut partir pour Paris et nous séparer à jamais. Je ne sais ce qui arrivera demain; mais je puis tout supporter, hors la façon indigne dont vous me traitez.»
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«Vous m'avez traitée si froidement aujourd'hui; vous avez eu l'air si peu occupé de moi; vous avez si peu songé à chercher des expédients, à m'en demander, à m'en parler, à vous en plaindre; vous m'avez si peu regardée; enfin, je suis si excessivement mécontente de vous que je me console bien aisément de ne pouvoir vous ouvrir la porte de la maréchale; je me repens seulement de vous l'avoir proposé et de l'avoir imaginé; je suis une indigne créature de vous en avoir parlé; je sens tout mon tort et je n'en aurai plus de cette espèce. Je suis bien heureuse que vous ayez de si mauvais procédés avec moi à la veille de mon départ; j'en serai plus heureuse à Paris. Je suis bien persuadée que vous n'avez pas tenté de venir ce soir et je ne vous écrirais pas si je ne voulais pas vous faire voir que je me suis aperçue de votre conduite et qu'elle fait sur moi l'effet qu'elle y doit faire.»
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Cependant, avant de se rendre à Paris, Mme du Châtelet avait des intérêts qui la rappelaient à Cirey, des bois à visiter, des contestations à terminer; il fut décidé que l'on y passerait les fêtes de Noël. Voltaire et la divine Émilie prirent congé de Stanislas et de sa cour le 20 décembre.
Les adieux avec Saint-Lambert furent déchirants naturellement: toutes les querelles étaient oubliées; on ne se rappelait plus que les heureux moments. On se promit de s'écrire beaucoup, et au besoin plusieurs fois par jour, et de se retrouver très prochainement.